vignette|redresse=1.15|Grande stèle des mystères d'Éleusis :Déméter remet les grains à Triptolème sous les yeux de Coré, vers 440-430 av. J.-C., Musée national archéologique d'Athènes.

Dans la religion grecque antique, les mystères d'Éleusis (en , littéralement, « les grands mystères ») faisaient partie d'un culte à mystères, de nature ésotérique, effectué dans le temple de Déméter à Éleusis (à à l'ouest d'Athènes). Au cours de leur évolution, les mystères d'Éleusis se sont ouverts d'abord à tous les Grecs, puis à tout homme ou femme, libre ou esclave, parlant grec. Ces mystères étaient traditionnellement consacrés non seulement à Déméter et à sa fille Perséphone, mais aussi à Hadès, c'est-à-dire aux divinités de la terre et des morts, ainsi qu'à Dionysos sous son nom favori d'Iacchos auquel il a été assimilé ; Dionysos était en effet intimement mêlé à la vie de la terre et de la végétation, et dans les rituels des Anthestéries et les fêtes des Halôa en Attique, il était associé aux divinités proprement chtoniennesLes Mystères de Lerne étaient déjà consacrés au couple Dionysos-Déméter, et à Delphes, la déesse a Dionysos pour parèdre, comme le signale Pindare dans la de ses Isthmiques, au vers 5.. Les mystères étaient donc associés au fond commun des légendes grecques. Dans ses croyances et ses pratiques, ils ne contredisaient donc pas la religion civique contrairement à d'autres mouvements, comme l'orphisme. En effet, l'initiation comportait plusieurs degrés, mais les étapes que devait parcourir le candidat pour atteindre le terme ultime de l'initiation se déroulaient en public. Selon Jean-Pierre Vernant, L'archonte-roi, au nom de l'État, avait même la charge de la célébration publique des mystères d'Éleusis. Vernant poursuit :

Origines mythologiques et historiques du culte Le mythe

Selon la mythologie grecque, Hadès enleva Perséphone, au cours d'une cueillette de fleurs dans les prairies d'Enna (Sicile), pour l'épouser et en faire la reine des Enfers. Les cultures cessèrent de croître dans les champs, tandis que Déméter, sa mère, parcourait le monde à la recherche de sa fille. Un jour, alors qu'elle errait sur les terres de Grèce sous les traits d'une vieille mendiante, Déméter arriva dans la cité d'Éleusis et demanda l'hospitalité. Le roi du pays et ses filles l'accueillirent avec une grande générosité, et la déesse reconnaissante dévoila sa véritable identité. Elle récompensa ses bienfaiteurs en leur révélant ses mystères, , et en leur faisant connaître les secrets de l'agriculture. Ainsi, les princes d'Éleusis furent dès lors chargés d'administrer son culteHymne à Déméter, vers 474-477.Aristophane, Les Grenouilles, vers 384..

Par la suite, Déméter retrouva Perséphone, mais ne réussit pas à la libérer entièrement des Enfers, car ceux qui mangent la nourriture des morts ne peuvent retourner chez les vivants. Or, Perséphone avait mangé six pépins d'une grenade (fruit associé au mariage) que Hadès lui avait offerte. Zeus décréta toutefois que Perséphone passerait la moitié de l'année avec sa mère, sur terre (durant la saison des cultures), et le reste de l'année (l'hiver) en compagnie d'Hadès, aux Enfers.

Évolution historique L'origine égéenne des mystères d'Éleusis ne fait plus de doute : ils sont probablement venus de Crète à une date préhistorique, V, 77, 3 ; , sans qu'il soit possible pour autant d'affirmer que tout fût crétois à Éleusis, et sans exclure non plus des enrichissements achéens et helléniques, car à Éleusis tout est compositeNotice de Jean Humbert aux Hymnes d'Homère, éd. des Belles Lettres, 1959, 26 à 29.. Le nom même d'Éleusis () a peut-être signifié arrivée, achèvement en grec ancien. et a été rapproché de la ville crétoise dÉleutherne (), dHêlysia () et dÉléthyia ()Notice de Jean Humbert aux Hymnes d'Homère, éd. des Belles Lettres, 1959, 28. ; celui des divinités laisse aussi entrevoir des origines préhelléniques. Le nom de Perséphone n'est pas grec : dans ses diverses formes (, , , ), il présente des alternances que l'on ne peut expliquer par le système des langues indo-européennes.. Le nom de Déméter, dans ses diverses formes (, , , , ), présente un premier élément d'origine préhellénique, , qui pourrait bien correspondre au grec , Terre. Jean Humbert suppose que se pratiquait à Éleusis un culte rustique rendu à deux déesses primitivement anonymes, et qui serait la continuation des rites agraires de la Crète minoenneNotice de Jean Humbert aux Hymnes d'Homère, éd. des Belles Lettres, 1959, 31.. Sur le site d'Éleusis ont été retrouvés les vestiges d'un petit temple de datant de l'époque mycénienne. Aux époques plus tardives, on a pu construire une salle de plus de 50 m de côté, où selon les traditions, entre et pouvaient entrer.

La cité d'Éleusis, à l'origine indépendante, finit par être englobée dans le synœcisme d'Athènes à une date que l'on ne peut indiquer avec précision indiquent le dernier tiers du mais d'autres auteurs ne se prononcent pas.. Cette intégration facilita le développement des mystères, qui acquirent assez rapidement un statut panhellénique. Devenus une fête religieuse de l'État athénien, les mystères furent alors dirigés par l'archonte-roi et un corps de quatre épimélètes élus par l'ecclésia : deux issus du peuple athénien, et deux des grandes familles nobles d'Éleusis, les Eumolpides et les CérycesAristote, Constitution d'Athènes, 57.. Le monopole de l'initiation fut en effet probablement détenu d'abord par les membres de ces familles aristocratiques et sacerdotales qui conservèrent toujours la surveillance du culte et l'intendance du temple. L'existence de promotions et de grades au sein de l'initiation est précisément une survivance des anciens cadres issus de ces familles nobles, qui fondaient ainsi leur autorité individuelle. Mais du moins la société religieuse cessa ensuite de se recruter dans un groupe social préétabli. Les mystères d'Éleusis apparaissent ainsi comme la synthèse entre la tradition de rites secrets et des éléments d'une religion populaire et paysanne, issue d'un culte agraire : en attestent les fêtes des Éleusinia, restées assez primitives, et le rattachement à la religion éleusinienne des Thesmophories et des Halôa.

Les mystères, qui ne furent pas d'emblée accessibles à tous, s'ouvrirent finalement aux riches et aux pauvres, aux hommes libres comme aux esclaves, aux hommes et aux femmes. Quiconque était capable de moduler exactement les formules rituelles en grec et n'avait pas commis d'homicide pouvait être admis à participer aux rituels. Seuls les barbares en étaient exclus, en souvenir des guerres médiquesIsocrate, Panégyrique, 157., mais cette interdiction ne devait sans doute plus être en vigueur après les conquêtes d'Alexandre le Grand. Cicéron dit qu'à son époque les mystères d'Éleusis exerçaient leur attrait jusqu'aux confins les plus reculés du mondeCicéron, De natura deorum, I, 119.. La plupart des empereurs romains se feront d'ailleurs initier à ces mystères, et Hadrien reçut même les deux degrés de l'initiationDion Cassius, Histoires romaines, 69, 11..

Le culte des mystères thumb|250px|Tablette de Ninnion : Déméter et Perséphone accueillant une procession des mystères. Plaque votive en terre cuite peinte, milieu du Musée national archéologique d'Athènes.

LHymne homérique à Déméter, qui retient seulement d'antiques légendes sur la formation du culte éleusinien, est la principale source de données sur les rituels. Les rituels des mystères étaient toujours accomplis par les prêtres de Déméter. Parmi les plus connus d'entre eux, on retrouve Céléos et son fils Triptolème, à qui Déméter avait donné la tâche d'enseigner l'agriculture et de semer le blé sur Terre. Ce prêtre avait aussi institué les Éleusinies, fêtes associées au culte. Parmi les autres premiers prêtres se trouvent Dioclès, Eumolpos et Polyxène.

Il est attendu par les initiés que les mystères d'Éleusis aient des conséquences :

Il ne s'agit pas d'une promesse d'immortalité, mais de la promesse d'un nouveau départ après la mort, d'

On célébrait le culte dans le télestérion d'Éleusis. L'aspect principal de ce culte se construisait autour de la culture du blé et le cycle vie entreposage–semis–renaissance des cultures. Tous les initiés préservaient les secrets de la religion. Comme la divulgation des rites était strictement défendue et qu'aucun auteur n'a trahi ce secret, aucun écrit ne documente avec précision les cérémonies. Cependant, Aristote, cité par Synésios de Cyrène, donne un témoignage décisif : « Ceux que l'on initie ne doivent pas apprendre quelque chose mais éprouver des émotions et être mis dans certaines dispositions. » Jean-Pierre Vernant rapporte d'autres données :Plutarque évoque de son côté l'état d'âme des initiés passant de l'angoisse au ravissement. Ce bouleversement intérieur, d'ordre affectif, était obtenu par des drômena, des choses jouées et mimées, des legomena, des formules rituelles prononcées, des deiknumena, des choses montrées et exhibées. On peut supposer qu'elles avaient rapport avec la passion de Déméter, la descente de Corè au monde infernal, le destin des morts dans l'Hadès. Ce qui est certain, c'est qu'au terme de l'initiation, après l'illumination finale, le fidèle avait le sentiment d'avoir été au-dedans de lui transformé. Lié désormais aux déesses par un rapport personnel plus étroit (...), il était devenu un élu, assuré d'avoir dans cette vie et dans l'autre un sort différent du commun.

Les Petits mystères Annuellement, il existait deux célébrations des mystères d'Éleusis : les Grands mystères et les Petits mystères. Ces derniers avaient généralement lieu au printemps, du 19 au 21 du mois d'Anthestérion, c'est-à-dire en février, et se déroulaient non pas à Éleusis mais Athènes dans le faubourg d'Agra, sous la présidence du hiérophante et de l'archonte-roi. Il est possible qu'à l'origine les mystères d'Agra aient été indépendants, et qu'Athènes ait eu intérêt à les relier à ceux d'Éleusis. Ces Petits mystères étaient un préliminaire obligatoire. Un délai de six mois était requis avant l'initiation aux Grands mystères. Les rites de cette préparation sont mal connus, seul un texte de Stéphane de Byzance évoque une imitation de l'histoire de Dionysos.

Avant les Petits et les Grands mystères, des spondophores (messagers) étaient envoyés à travers la Grèce, dans les cités, afin de négocier une double trève sacrée de cinquante-cinq jours.

Les Grands mystères Les Grands mystères duraient neuf jours, d'après la durée de l'errance de Déméter à la recherche de sa fille. En septembre, avant l'automne, le du mois Boédromion, on se préparait aux cérémonies préliminaires qui se déroulaient à l'extérieur et qui sont donc mieux documentées.

Les rites de purification Avant l'initiation proprement dite, le myste (candidat digne des mystères) devait procéder, dans un acte individuel et non collectif, aux rites de purification destinés à le laver de toutes ses souillures, c'est-à-dire sans doute baptême et sacrifice d'un porcelet.

La première partie du rituel débutait par le départ des éphèbes qui quittaient Athènes pour Éleusis le 13 du mois Boédromion, et qui revenaient le lendemain, ramenant les objets sacrés, les / hiéra, cachés dans les corbeilles. C'est la prêtresse d'Athéna qui recevait ces reliques sacrées dans lÉleusinion, un sanctuaire au pied de l'Acropole, Phocion, 28.. Le 15 était consacré au rassemblement () des mystes au Portique Pœcile : ils recevaient les instructions données par les mystagogues, et le hiérokéryx proclamait () les cas d'interdiction : les mystères étaient interdits aux meurtriers et aux sacrilèges dont les mains étaient souillées, et à ceux qui, affligés d'un défaut physique, étaient de ce fait incapables de moduler correctement les formules rituelles.