Víctor Lidio Jara Martínez (né à San Ignacio (province de Ñuble) le et mort à Santiago vers le ) est surtout connu comme chanteur populaire chilien, et . Mais il fut aussi un homme de théâtre, metteur en scène et professeur de théâtre universitaire reconnu. Il est enfin resté dans la mémoire du Chili et du monde pour sa fin tragique lors du coup d'État fasciste du 11 septembre 1973 à Santiago.

Au titre de sa carrière musicale, il est un des représentants les plus célèbres d'un courant qu'on a appelé la , avec Violeta Parra (Chili), Carlos Puebla (Cuba) et Mercedes Sosa (Argentine), et d'abord la avec des groupes comme Quilapayún, Inti Illimani et Illapu. Il a d'ailleurs parfois chanté sur scène et enregistré avec ces trois groupes, de même que sa route a croisé celle d'IsabelOn peut noter qu'Isabel Parra chante le premier titre de l'album La Población de Jara. De même, Isabel a invité Víctor, comme musicien, sur son album d'hommage à sa mère intitulé simplement : , chez "Peña de los Parra / DICAP", 1970 ; ainsi que sur son album , où elle interprète , chanson que Víctor a écrite, accompagnée et arrangée pour elle. et Ángel Parra, ne serait-ce qu'à la Peña de los Parra, le lieu culturel créé et animé par les enfants de Violeta ; il a parfois mis des chansons de cette dernière à son répertoire, et il l'évoque avec tendresse et respect dans certaines de ses propres chansons (Manifiesto, par exemple).

La Nueva canción est un mouvement musical qui se trouve à la confluence de racines autochtones, folkloriques (ethno-musicales) et populaires revendiquées [avec notamment des genres qu'on a appelés , ou la musique andine, ainsi qu'avec la déclinaison latino-américaine de la et de la , tout comme le protest song nord-américain (de Joan Baez ou de Bob Dylan première période, par exemple).

thumb|left|En 1969 Víctor Jara chante contre la guerre du Vietnam [détail de la photo reprise plus bas en plan large] . Membre du Parti communiste chilien, il fut l'un des principaux soutiens de l'Unité populaire et du président Salvador Allende. Ses chansons critiquent la bourgeoisie chilienne (- Las casitas del barrio alto, - Ni chicha ni Limoná), contestent la guerre du Viêt Nam (- El derecho de vivir en paz), chantent la grève contre la répression (- Preguntas por Puerto Montt), la réforme agraire (- A desalambrar), la révolution (- El Alma Llena de Banderas, - A Cuba, - Vamos por ancho camino)…

Ses chants, écrits par lui ou par d'autres, rendent hommage aux grandes figures révolutionnaires latino-américaines : - Corrido de Pancho Villa, - Camilo Torres, - A Luis Emilio Recabarren, et, pour Che Guevara : - Zamba del Che ou - El Aparecido . , sans oublier les poèmes de Pablo Neruda, membre éminent du Parti communiste chilien comme lui, qu'il a chantés : par exemple les chansons consacrées à Joaquin Murieta extraites de la cantate Fulgor y Muerte de Joaquín Murieta de Neruda et OrtegaAinsi que - Así como hoy matan negros, dans l'album Víctor Jara (2). Voir aussi, pour Murieta, dans la section "discographie", les albums Pongo en tus manos abiertas, et En México. ; mais aussi - Poema 15, - Ya parte el galgo terrible ou - Aquí me quedo. Il chante aussi le peuple : - Vientos del pueblo, - El niño yuntero, - Plegaria a un Labrador, - El Arado, - Qué alegres son las obreras ; l'enfance : - Luchín ; et l'amour : - Te recuerdo Amanda, - Abre la ventana, - Deja la Vida volar, - El amor es un camino que de repente aparece, - Romance del enamorado y de la muerte…

Arrêté par les militaires lors du coup d'État du 11 septembre 1973, il est emprisonné et torturé à l'Estadio Chile (aujourd'hui nommé stade Víctor Jara en mémoire de son martyre) puis à l'Estadio Nacional avec de nombreuses autres victimes de la répression qui s'abat alors sur Santiago. Il y écrit furtivement son ultime poème Estadio Chile [aussi connu comme la chanson-titre <ref group="Note" name="dernier poème">Du fait que ce dernier poème de Jara a été exfiltré clandestinement de lEstadio Chile (actuel Stade Víctor Jara), comme un fait de résistance, des passages en ont été appris par coeur par les prisonniers, et plusieurs exemplaires en ont été recopiés à la main, pour que les probabilités de conservation et de diffusion soient meilleures. C'est aussi ce qui explique qu'il existe des variantes de transcription pour certains vers, et notamment des versions avec , et d'autres avec , variante de traduction et suite : « Chant, tu résonnes si mal / Quand je dois chanter l'épouvante (// la peur au ventre) / La peur comme celle que je vis / Comme celle que je meurs, la peur. »</ref>, ou par son premier vers ], poème qui dénonce le fascisme et la dictature et qui sera caché, pour le sauver, puis passera de main en main jusqu'à nous. Le texte complet du dernier poème de Jara, avec sa traduction en français est disponible en ligne : . Il a aussi été mis en musique plusieurs fois (voir la section consacrée à son œuvre)..

Ce poème est resté inachevé car Víctor Jara est rapidement mis à l'écart des autres prisonniers. Il est torturé et roué de coups. Puis il est exécuté entre le 14 et le après avoir eu les doigts coupés par une hache pour faire taire définitivement son chant et sa musique, selon la chanson que Julos Beaucarne a écrite en hommage au et guitariste chilien. Selon d'autres témoignages, notamment celui de sa veuve Joan Jara à qui l'on a demandé de reconnaître son corps à la morgue plusieurs jours après sa mort, dans le livre-mémoire qu'elle a écrit sur son mari , il aurait eu plutôt les mains broyées à coups de crosse ou de botte, puisqu'elle l'a retrouvé :

Biographie Une jeunesse chilienne Victor Jara est né d'un couple de paysans modestes, installés non loin de la capitale chilienne : Manuel Jara et Amanda Martínez, qui donnera d'ailleurs son prénom à sa fille, Amanda, que Víctor aura avec Joan Jara son épouse. Il semble que sa mère était elle-même chanteuse à ses heures, ce qui a pu inspirer le jeune Victor, auquel elle apprit les rudiments de la guitare. Ses connaissances musicales ne sont donc pas académiques, mais ancrées dans le terroir populaire chilien. La mort prématurée de sa mère l'affecte durablement. Monté à la capitale, Victor fréquente le séminaire, puis intègre l'université du Chili où il participe au projet Carmina Burana (1953). La même année, il commence un travail de recensement du folklore chilien. En 1956, il intègre la compagnie de Mimos de Noisvander, et se forme au théâtre et au jeu d'acteur. Il rejoint ainsi la compagnie de l'université du Chili.

Entre théâtre et musique : l'impossible choix Ses carrières théâtrale et musicale suivent des trajectoires parallèles à partir de 1957. Il intègre le groupe « Cuncumén » de Margot Loyola, spécialisé dans les danses et les musiques folkloriques, au sein duquel il rencontre Violeta Parra, qui le pousse à suivre une carrière de chanteur. Il devient le chanteur soliste du groupe. Parallèlement, il réalise sa première mise en scène, d'après une œuvre d'Alejandro Siveking, ce qui lui permet de voyager en Argentine, au Venezuela, au Paraguay et à Cuba (1959). Il reste fidèle à cet auteur, tout en explorant d'autres pistes, mettant en scène du Cruchaga, la Mandragore de Nicolas Machiavel, du Raúl Ruiz ou du Brecht. Directeur artistique du collectif « Cuncumén », il réalise une tournée en Europe en 1961 (France, Hollande, URSS, Europe de l'Est…). La même année, il compose son premier morceau, une ballade folklorico-poétique, « Paloma Quiero Contarte ».

Ses qualités artistiques sont appréciées, puisqu'il devient en 1963 directeur de l'Académie folklorique de la Maison de la Culture de Ñuñoa, et intègre l'équipe de direction de l'institut théâtral de l'université du Chili (Ituch). Il est ainsi professeur de plateau de 1964 à 1967, dans le cadre de l'université. En 1965, il est primé, et la presse commence à s'intéresser à ce directeur d'acteurs infatigable et talentueux. Sa carrière musicale n'est pas entre parenthèses pour autant, puisqu'il prend la direction du collectif Quilapayún en 1966. La même année, alors qu'il est assistant à la mise en scène de William Oliver sur une œuvre de Peter Weiss, il enregistre son premier disque avec le label « Arena ».

La notoriété thumb|Peinture murale représentant Victor Jara peinte sur la maison qui porte son nom à Santiago du Chili. En 1967, c'est la consécration. Encensé par la critique pour son travail théâtral, il est invité en Angleterre par le consul britannique. Parallèlement, il enregistre avec la maison de production Emi-Odeón, qui lui remet un disque d'argent.

La période 1969-1970 marque l'apogée de sa carrière théâtrale. Professeur invité à l'École de théâtre de l'université catholique en 1969, il monte Antigone de Sophocle. Il monte également Viet-Rock de Megan Terry avec l'Ituch. En 1970, il est invité à un festival international de théâtre à Berlin, et participe au premier Congrès de théâtre latino-américain à Buenos Aires.

Sa carrière de chanteur et de compositeur prend par ailleurs son rythme de croisière. Il gagne en 1969 le premier prix du festival de la nouvelle chanson chilienne, et chante lors du meeting mondial de la jeunesse pour le Vietnâm à Helsinki. Cet engagement politique de plus en plus affirmé ne le détourne pas de sa boulimie créatrice : il enregistre l'album « Pongo en tus manos abiertas » avec le label Dicap en 1969, et reste en contact avec Emi-Odeón pour un nouvel opus.

La chanson comme un choix politique thumb|Graffiti en l'honneur de Victor Jara, lors du Congrès andin de psychologie du 6 au en Arica (Chili), organisé par les écoles de psychologie du Consortium des universités d'état du Chili.La citation est extraite d'une de ses plus célèbres chansons : On pourra trouver le texte de cette chanson en ligne avec sa traduction : . On peut aussi l'écouter en ligne : .. En 1970, il renonce à prendre la direction de l'Ituch. Ce choix est fondateur d'un nouvel engagement politique, car il s'engage dans la campagne électorale de l’Unidad Popular de Salvador Allende. Victor Jara estime à l'époque qu'il peut être plus utile par la chanson, ce qui lui donne la possibilité de s'adresser au pays entier. Cette nouvelle option, qui lui fait délaisser le théâtre, est confirmée par la parution chez Emi-Odeón de l'album Canto libre en 1970.

De fait, il se met vite au service du gouvernement de l'''Unidad Popular. En 1971, il rejoint le ballet national, puis le département des technologies de la communication de l'université technique de l'État. Devenu l'ambassadeur culturel du gouvernement Allende, il organise des tours de chant dans toute l'Amérique latine et participe à plusieurs émissions de la télévision nationale chilienne, pour laquelle il compose entre 1972 et 1973. thumb|gauche|Víctor Jara chantant à Helsinki le 25 août 1969, à une manifestation contre la guerre au Viêt Nam. À la sortie de son opus El derecho de vivir en paz (Dicap, 1971), il est sacré meilleur compositeur de l'année. De plus la chanson qui donne son titre à l'album est une de ses plus célèbres chansons et une des plus reprises ; elle représente un bon exemple de son engagement pour la paix et de son répertoire politique militant (à côté de ses chansons d'amour, de témoignage, d'autobiographie, de mémoire, d'imaginaire, d'humour et de tradition populaire), car elle participe à la lutte, vigoureuse à l'époque, contre l'impérialisme américain en dénonçant son intervention militaire au Viêt Nam. Il chantera cette chanson à travers le monde dans de nombreux meetings de soutien au Nord Viêt Nam et contre la guerre du Viêt Nam, comme il l'avait déjà fait en 1969 à Helsinki.