La mission Dakar-Djibouti est une célèbre expédition ethnographique française menée en Afrique, sous la direction de Marcel Griaule, de 1931 à 1933.

Cette expédition, de type colonial, qui consista en grande partie à spolier les peuples africains rencontrés de certains de leurs biens culturels entraîna une polémique entre l'organisateur et l'écrivain Michel Leiris, secrétaire de l'expédition et auteur de l'ouvrage L'Afrique fantôme (1934)..

Contexte vignette|gauche|Les membres de la Mission Dakar-Djibouti en , au Musée d'ethnographie du Trocadéro. De gauche à droite : André Schaeffner, Jean Mouchet, Georges Henri Rivière, Michel Leiris, le prince Michel OukhtomskyRusse blanc qui, malade, quitta tôt l'expédition., Marcel Griaule, Éric Lutten, Jean Moufle, Gaston-Louis Roux, Marcel Larget (coll. particulière). Dès le mois de , Marcel Griaule propose aux directeurs de l’Institut d'ethnologie Paul Rivet et Georges Henri Rivière une mission de Dakar à Djibouti passant par Kayes, Bamako, Tombouctou, Ansongo, Niamey, Zinder, le lac Tchad, fort Archambault, Bangui, Redjaf, Pays des Rivières, Khartoum, Rosières, le lac Tana, Addis-Abeba.. Une loi du crée une Mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti ; son objet officiel est de compléter les collections du musée d'ethnographie du Trocadéro afin de créer une vitrine savante de la colonisation. Pour financer la mission, les organisateurs s'adressent aux parlementaires, qui accordent , aux institutions scientifiques et à différents mécènes du domaine privé, notamment des fabricants de parfums et de savons pour obtenir des objets à valeur d'échange. Le budget total de la mission s'élève à de francs.

Parmi les membres de l'équipe de départ, deux participent de façon éphémère. Jean Moufle démissionne le et le prince Michel Oukhtomsky tombe malade et est évacué le . Outre Marcel Griaule, les membres permanents de la mission sont Michel Leiris, Éric Lutten (photographe, cinéaste), et Marcel Larget (logistique) ; s'y adjoignent cinq membres temporaires, André Schaeffner (musicologue), Deborah Lifchitz (linguiste), Jean Mouchet (linguiste), Gaston-Louis Roux (peintre) et Abel Faivre (naturaliste) (1901-1935)., qui rejoint l'équipe en ..

Il s'agit pour cette équipe de traverser le continent d'ouest en est, du Sénégal à l'Éthiopie, afin de collecter un maximum de données ethnographiques.

Pour préparer cette collecte, Michel Leiris rédige des Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques. ; inspirées du contenu des cours de Marcel Mauss, elles seront utilisées par les membres de l'expédition et pourront également servir aux administrateurs des colonies ou à toute personne susceptible d'obtenir des objets au sein de ces territoires.. L'un des objectifs de la mission est de récolter tout objet usuel ou rituel témoignant de la culture rencontrée, la constitution d'une collection d’œuvres d'art y est hors de propos..

À l'époque, la collecte d'objets est une priorité pour les missions ethnographiques. Marcel Mauss, dans son cours de 1926 à l'Institut d'ethnologie, insiste sur ce point : « Les collections à former sont d’une extrême urgence. Tout disparaît avec rapidité. » Cette priorité disparaîtra durant les décennies suivantes, la sociologie descriptive devenant alors l'objectif principal..

Les étapes de l'expédition

La mission embarque à Bordeaux, le à bord du cargo à vapeur Saint-Firmin. Après une escale à Las Palmas (îles Canaries), le , il mouille en rade de Port-Étienne (aujourd'hui Nouadhibou, en Mauritanie) le 28, et arrive à Dakar (Sénégal) le . vignette|droite|La falaise de Bandiagara, au Mali, dans le Pays Dogon, où la Mission Dakar-Djibouti s'est longuement arrêtée. 1931, au - Départ : Dakar. : Tamba Counda au : Kayes-Plateau au : Kita 4 au : Bamako : Djenné 10 puis : Mopti 1931, : les Dogons de la falaise de Bandiagara au Soudan français (actuel Mali). Étape la plus célèbre, puisque Marcel Griaule en a fait par la suite son terrain d'étude privilégié. Revenu à trois reprises sur les lieux, il a entrepris de constituer un corpus de connaissance aussi complet que possible sur cette culture. : Ouagadougou : Abomey 11 au : Porto-Novo 21 au : Niamey : Kano (Nigeria) : Maydougoury 1932 : Mora au : Garoua au : Yaoundé : Carnot (Oubangui-Chari) 9 au : Bangui : Buta (Congo belge) au : Djouba (Soudan anglo-égyptien) au : Gedaref 1932, juillet : Gondar (Éthiopie). Seconde principale étape de la mission au cours de laquelle Michel Leiris entreprend des recherches ethnographiques sur la possession chez les Amharas (le culte des zar). : Asmara (Érythrée italienne) 1933 7 et : Massaouah 9 au : en mer à bord du cargo mixte Volpi : Djibouti (Côte française des Somalis) : Addis-Abeba 1933, - Arrivée : Djibouti.

La mission gagne Marseille, après une traversée à bord du vapeur D'Artagnan des Messageries maritimes du 7 au .

Déroulement La mission comporte plusieurs volets : l'ethnographie au sens strict, l'ethnologie musicale, l'ethnobotanique, l'ethnozoologie, les enquêtes linguistiques et la collecte d'objets dont les méthodes généreront de nombreuses critiques..

Pendant deux bonnes années, la mission pille le patrimoine africain : « Au cours de leur mission ethnologique, Griaule et ses compagnons ratissent complètement l'Afrique, achetant à vil prix par-ci, rackettant par-là, dépouillant en somme les autochtones de tous les symboles de leur culture, au profit des musées hexagonaux.. » Le journal tenu par Michel Leiris et publié sous le titre L'Afrique fantôme détaille tous les événements survenus durant la mission.

La mission s'appuie en outre sur des intermédiaires africains. On peut prendre l'exemple du sénégalais Mamadou Vad qui, à Kayes puis à Bamako à l'été 1931, accompagne l'expédition et noue des relations avec Michel Leiris et Marcel Griaule. Il joue un rôle important dans la collecte d'objets au Soudan français, voire en les confectionnant lui-même. Mamadou Vad partage également des contes Wolofs avec l'expédition ainsi que des éléments de rituels en lien avec la circoncision chez les Wolofs. Sa trajectoire et sa personnalité peuvent laisser supposer qu'une partie des informations qu'il transmet ou des objets qu'il fabrique pourrait être inventéeJolly, Éric, 2016, Mamadou Vad in À la naissance de l’ethnologie française. Les missions ethnographiques en Afrique subsaharienne (1928-1939). http://naissanceethnologie.fr/.

Bilan Au niveau de l'expédition Avec plus de rapportés et déposés au musée d'Ethnographie du Trocadéro, , de films et manuscrites, la mission recueille une masse considérable d’informations. L’ensemble sera repris par le musée du quai BranlySite quaibranly.fr page "2 AM 1 M2b Mission Dakar-Djibouti, 1931-1933 : cinq carnets d'inventaire des objets récoltés avec une numérotation"..

Ethnographie Pour la majorité des populations rencontrées (ethnographie extensive). : étude des institutions religieuses, de la magie, de l’organisation des sociétés, étude plus particulière des pratiques de circoncision et d’excision, recueil de techniques usuelles (constructions, alimentation, agriculture, chasse, pêche, poterie, cordonnerie, tissage, travail du fer et du bois, …).

Étude approfondie de la société dogon de la région de Sanga (ethnographie intensive) : cérémonies et danses funéraires ( étudiées et filmées), totémisme, religion, magie, sorcellerie, croyances diverses, …, jeux (300 jeux décrits), organisation politique, cérémonies de naissance, mariage et mort, techniques (agriculture, élevage, chasse, alimentation, habitation, vêtement, poterie, instruments de musique, …).

Étude approfondie des peuples dits Kirdi (ethnographie intensive) : institutions religieuses, organisation politique, musique, techniques.

Funérailles d’Ayaléo à Gondar ( photographiques accompagnés de descriptions).

Ethnologie musicale André Schaeffner participe à la mission d’ (en pays dogon) à (Cameroun)., il décrit cérémonies et événements traditionnels, rédige des fiches descriptives d’instruments de musique, recueille des mélodies par notation musicale, étudie les pratiques musicales. et réalise sur cylindre. (4 minutes chacun).

Ethnobotanique Abel Faivre constitue un herbier des plantes rencontrées dans les régions traversées avec fiches descriptives (nom, noms vernaculaires, description et usages locaux)..

Ethnozoologie La mission rapporte : quelques animaux vivants qui sont confiés au Museum d’histoire naturelle, un nombre important d'oiseaux naturalisés (200 rien que pour l’Éthiopie), et environ .

Elle recueille les techniques et savoirs zoologiques locaux, les techniques d'élevage et rédige des fiches descriptives par espèce animale (usages, chasse, pêche, élevage, rites, croyances, magie, présages, représentations en masques).

Linguistique Pour ses enquêtes linguistiques, la mission utilise les Instructions d’enquêtes linguistiques de Marcel Cohen qui précisent les méthodes de transcription phonétique des langues et des termes vernaculaires..

Elle étudie vingt-six langues ou dialectes, recueille chants, devinettes, contes, prières, récits locaux et documente les rituels.

Collecte d’objets Les objets sont maintenant rassemblés au musée du Quai Branly. Chaque objet collecté fait l’objet d’une fiche muséographique.

Plus de sont collectés dans des conditions plus ou moins honorables. : pour l’ensemble de la mission, la majorité sont des objets usuels à différents stades de fabrication, en pays Dogon : la mission se concentre sur les objets sacrés (masques, statuettes, pierres peintes, …), en Éthiopie : peintures murales d'églises d’Éthiopie (Gondar) et manuscrits.

Ce projet scientifique en grande partie financé par le gouvernement français (loi du ) avait des visées scientifiques, politiques et économiques : rattraper le retard pris par la France en ethnologie, asseoir la position française en Afrique, notamment en Afrique de l'Est, et s'opposer de cette façon à l'influence grandissante de la couronne britannique sur ce continent. Pour les promoteurs de la mission, l'enjeu était aussi de faire valoir l'ethnologie comme moyen de contribuer à la grandeur impériale de la France.

Plusieurs expéditions de Griaule ont suivi celle-ci : la Mission Sahara-Soudan (1935).., puis la Mission Sahara-Cameroun (1936-1937) et enfin la Mission Niger-Lac Iro (1938-1939).

Au niveau des peuples locaux Aspect colonial Cette expédition s'inscrit dans le processus de colonisation des peuples de l'Afrique de l'ouest, alors sous domination française, mais concerne également l’Éthiopie, pays alors indépendant, mais sous protection du consulat italien de Gondar, pays qui finira par l’envahir moins de quatre ans plus tardSite persef.fr, article de Benedetto Caltagirone : « Le séjour en Ethiopie de la mission Dakar-Djibouti », Revue d'histoire et d'archives de l'anthropologie, 1988-5, p. 3-12..

Les organisateurs de l'expédition utilisèrent cet aspect colonial de domination afin de justifier leurs acquisitions sous des termes légaux inventés. Le terme de « réquisition » est utilisé afin de justifier la prise d’objets sacrificiels à l’intérieur des sanctuaires du Kono, au Soudan français. Le , Marcel Griaule obtient du chef de Kéméni des objets sous la contrainte en utilisant ce stratagème. Le jour suivant, Lutten et Leiris se saisissent de nouveaux « fétiches » du Kono en versant une « indemnité » de vingt francs aux chefs de deux localités, malgré leur opposition. Le surlendemain, à San, la mission échoue dans sa réquisition d'un masque après la plainte du propriétaire et l’intervention télégraphique du gouverneur général FoussetSite naissanceethnologie.fr..