Le massacre de Qibya (ou Kibiah. ou Kibié.) est une action de représailles menée par l’unité 101 de l’armée israélienne contre le village cisjordanienQibya est en Cisjordanie, à quelques kilomètres de la ligne verte. En 1953, l’annexion de la Cisjordanie par la Jordanie n’a pas été reconnue internationalement mais uniquement par la Grande-Bretagne. Les habitants de l’époque sont donc, suivant les points de vue, transjordaniens, palestiniens, arabes ou apatrides. de Qibya dans la nuit du 14 au et qui fit civiles parmi les habitants palestiniens du village, dont deux tiers de femmes et d'enfants.

À l’époque, l’opération est unanimement réprouvée dans le monde et fait l’objet d’une condamnation du Conseil de sécurité des Nations unies. Elle est perçue comme le début de la politique controversée de représailles systématiques toujours appliquée aujourd’hui par Israël.

Le massacre est également connu sous le nom d’ (nom donné en mémoire d’une des victimes juives de l’attentat ayant justifié l’opération).

Contexte À la suite de la guerre de Palestine de 1948, lors de l’exode palestinien, une grande partie de la population arabe fuit ou est expulsée des territoires qui forment l’État d’Israël. De plus, les discussions d’armistice entre les différents protagonistes du conflit n’aboutissent pas à une solution qui permette leur retourVoir l’article exode palestinien. D'un point de vue géographique, la ligne de cessez-le-feu entre Israël et la Jordanie, qui fait office de frontière, ne suit aucun contour topographique naturel et traverse même parfois des villages..

Dans ce contexte, les Palestiniens et les Bédouins mènent des « infiltrations » en territoire israélien. Leurs intentions sont de se réinstaller dans leurs anciennes demeures, de venir moissonner les champs laissés derrière eux, de voler des récoltes ou des animaux de ferme des Israéliens et enfin, dans une minorité de casBenny Morris la chiffre à 10 %., les infiltrations sont également motivées par la vengeance et ont pour but d’attaquer la population ou de perpétrer des actes de sabotage (voir guérilla des fedayins palestiniens). Entre 1949 et 1954, on relève ainsi chaque année entre aux frontières.

Les Israéliens assimilent l’ensemble des infiltrations à du « terrorisme ». Fin 1952, elles ont provoqué la mort de près de 200182 à l’automne 1952 selon mais environ 200 entre 1948 et selon . civils et de nombreux soldats israéliens ainsi que des dommages pour plus de israéliennes, soit 0,15 % du budget total de l’État1 livre israélienne = 0.66 US$ à l’époque (.). Elles mettent également en péril les plans de « développement »Dans la version anglaise, Benny Morris parle de settlement qui a été traduit par colonisation dans la version française. des zones frontalières par l’insécurité qu’elles y produisentCette entreprise est importante pour la mise en place du dispositif défensif du pays suivant le même principe que celui de la guerre de 1948 où les implantations le long des frontières jouèrent leur rôle dans le ralentissement, voire l’empêchement de l’entrée des armées arabes..

Les Jordaniens tentent de s’opposer à ces infiltrations. Entre et , 2575 infiltrés sont arrêtés et condamnés à des amendes ou de petites peines de prison mais sans effet global. Le gouvernement israélien estime de son côté qu'au contraire les Jordaniens favorisent les incursionsThe Failure of the armistice, section E. Arab agression and Israeli retaliation sur le site des Affaires étrangères israélien. et sous les auspices de Moshe Dayan, chef du commandement sud de Tsahal, la réponse israélienne est militaire. Des troupes sont déployées aux frontières avec autorisation de tir et procèdent à des expulsions « massives et brutales ». Au total, de , généralement non armés, trouvent la mort entre 1949 et 1956.

Dès la fin 1948, en plus de ces mesures à caractère défensif, Tsahal mène en territoire jordanien des opérations de représailles, principalement de nuit. Ces mesures montent en ampleur et en fréquence au début de 1953 mais s’avèrent totalement inefficaces. Les échecs et leurs retombées diplomatiques négatives suscitent l’opposition du ministre des Affaires étrangères, Moshé SharettPlus d’informations peuvent être trouvées à ce sujet dans Benny Morris, Israël’s Border Wars, 1993 - chapitre 8 : Qibya. Ben-Gourion and Sharett, the emergence in Jerusalem of two schools of thought. L’état-major général décide toutefois de continuer cette politique et met sur pied l’unité 101 dont le commandement est confié au commandant Ariel SharonIl est difficile de savoir exactement qui est le véritable instigateur de la fondation de l’unité 101. Pierre Razoux (Tsahal, 2006, ) l’attribue à Mordekhaï Makleff à la suite d'une recommandation de Moshe Dayan. Le Ministère des Affaires Étrangères israélien affirme qu’elle fut "fondée et commandée" par Ariel Sharon (Biographie d’Ariel Sharon sur le site du Ministère des Affaires Étrangères d’Israël). Benny Morris (Victimes, 2003, ) ne se prononce pas mais fait référence à un rapport d’Ariel Sharon traitant de l’incompétence des hommes chargés de ces opérations.. L’unité, qui rassemble une cinquantaine de combattants aguerris, a pour mission de mener des opérations de représailles en territoire ennemi.

Déclenchement de l’ La nuit du 12 au , à Yehoud en banlieue de Tel-Aviv, une Israélienne, Kanias, et deux de ses enfants, Reuven et Shoshana. âgés de douze mois et trois ans., sont tués dans un attentat à la grenade..

Les traces mènent à la frontière avec la Jordanie qui autorise les Israéliens à continuer la poursuite des meurtriers sur son territoire mais ceux-ci ne sont pas rattrapés. La Jordanie demande néanmoins aux Israéliens de ne pas prendre de mesures de représailles mais de lui laisser poursuivre l’enquêteRapport S/635/rev.1 du Conseil de Sécurité de l’ONU du , Annexe - réponse 2..

Le , lors d’une réunion impromptue entre le ministre de la Défense en fonction Pinhas LavonEn réalité, le ministre de la Défense à cette époque est David Ben Gourion qui cumule les deux postes mais lors de l’incident, il est en congé et Pinhas Lavon le remplace à ce poste. Début 1954, à la suite du congé sabbatique pris par Ben Gourion, il conserve ce poste., le Premier ministre (en congé) David Ben Gourion, le chef d’état-major de l'armée israélienne Mordekhaï Maklef et le chef des opérations du front sud Moshe Dayan, la décision est prise de mener une opération de représailles. Le Premier ministre en fonction et ministre des affaires étrangères, Moshé Sharett, n’est pas présent et n’est informé que le lendemain. Il tente alors, sans beaucoup de conviction, de s’opposer à l’opération.

La cible désignée pour les représailles est le village de Qibya, situé à deux kilomètres seulement de la frontière israélienne et comptant environ Rapport S/PV.630 du Conseil de Sécurité de l’ONU du , §.26-8.2000 selon ..

Selon le récit qu’en a fait Ariel Sharon, les investigations de la police israélienne amènent le gouvernement à penser que les auteurs de l’attentat proviennent du village de Qibya. D’autres sources indiquent toutefois qu’aucun lien n’a pu être établi entre l’attentat et QibyaHadas Thier, Ariel Sharon: War Criminal, International Socialist Review Issue 17, April-May 2001 rapporte ces éléments en citant notamment Noam Chomsky, The Fateful Triangle: The United States, Israel and the Palestinians, South End Press, 1999 et Ariel Sharon, Warrior: The Autobiography of Ariel Sharon, Simon & Schuster Inc., 1989).. Selon l’historien militaire Zeev Drori, Qibya est choisi pour sa proximité de la frontière israélienne et parce qu’il s’agit d’une base arrière pour les opérations « terroristes » menées sur le territoire israélien.

L’opération est confiée au commandant Ariel Sharon, alors âgé de , qui dispose de l’unité 101, d’une compagnie du bataillon de parachutistes et d’un soutien d’artillerie (des mortiers de ). Il existe une controverse sur les ordres qui lui sont finalement donnés quant à savoir s’il faut ou non « faire un maximum de victimes ».

Le massacre right|thumb|350px|alt=Kibiah après l'opération Shoshana.|Les ruines du village. L’opération débute au soir du vers . Elle engage entre 103 et 130. combattants.

Les forces sont réparties en trois groupes principaux. Un premier groupe d’une vingtaine de combattants parachutistes a pour mission de prendre les défenses militaires à l’est du village. Un deuxième, composé d’une vingtaine d’hommes de l’unité 101, pénètre dans le village par l’est. Le dernier groupe, composé de 40 combattants parachutistes et transportant d’explosifs répartis en paquets de 10 à , a pour mission de faire sauter les habitations. Trois sectionsUne de ces sections est commandée par le Lieutenant Meir Har-Zion (Zeev Derori, Israel’s Reprisal Policy, 2005, ), un des plus célèbres soldats de l’unité 101 selon Samuel M. Katz, Israeli Unit since 1948, 1988. de cinq hommes sont déployées sur les routes menant aux localités voisines de Ni’lin, Budrus et Shuqba. Pour faire diversion et ainsi empêcher le renforcement du village, une section équipée de mortiers de reste en réserve côté israélien de la frontière.

L’opération commence par un tir de mortier sur le village de Budrus tandis que les sections de diversion échangent des tirs avec les gardes nationaux des différents villages. Un véhicule militaire se dirigeant vers Qibya est pris en embuscade et les soldats qui l’occupent sont tués.

Les soldats éliminent rapidement toute résistance, tuant une douzaine de gardes nationaux et faisant fuir la population vers le sud. Ensuite, ils passent de maison en maison, tirent au travers des fenêtres et dans l’embrasure des portes. À minuit, le village est sous contrôle. Ils font alors exploser entre 30 et 45 parle de . bâtiments dont la mosquée, le réservoir d’eau du village, l’école, le poste de police et le centre téléphoniqueRapport S/PV.630 du Conseil de sécurité des Nations unies du , §.19 et se retirent vers .

Un premier décompte réalisé par la Légion arabe le fait état de dont et enfants. Finalement, on décompte environ . Une quinzaine de légionnaires auraient également été blessés à la suite d'une embuscade dans laquelle ils seraient tombés en tentant de secourir le village. On ne dénombre aucune perte israélienne.

Dans un rapport présenté devant le Conseil de sécurité des Nations unies, le major Hutchinson de l’US Navy considère que l’attaque ne pouvait être menée que par des forces parfaitement entraînées et estime que constituent un minimum absolu pour mener une telle opérationRapport S/PV.630 du Conseil de sécurité des Nations unies du , §.26-8. Certains parlent encore aujourd’hui d’une attaque menée par Peter L.Hahn, Caught in the Middle-East - US policy towards the arab-israeli conflict 1945-1961, , University of North Carolina Press, 2004 consultable sur google.books et à l’époque les rumeurs allèrent jusqu’à .

Les causes exactes de la mort des civils à Qibya ont fait l’objet d’une controverse. Tant la version d’Ariel Sharon selon laquelle ils seraient morts accidentellement ensevelis sous les décombres des habitations que celle du major Hutchinson, selon laquelle cela aurait été volontaire, sont contredites par les historiens actuels qui concluent que les habitants sont morts abattus lors de la prise de contrôle du villageVoir section Controverses.

Réactions et conséquences Réactions internationales right|thumb|350px|Habitants de Qibya revenant au village le lendemain de l'attaque par les forces israéliennes.