vignette|redresse=1|Icône de la Trinité au monastère de Vatopedi, République monastique du Mont-Athos en Grèce.
La querelle du Filioque (prononciation ecclésiastique : ) est un différend théologique qui oppose l'Église romaine et les Églises orientales, menées par le siège de Constantinople à l'origine, dans l'expression du dogme de la Trinité à partir de la fin du .. Le sujet du différend a commencé par la manière d'exprimer la relation entre le Saint-Esprit et les deux autres Personnes divines, sachant que le terme utilisé est procession et que cette procession peut être dite « du Père » (sous-entendu seulement), « du Père par le Fils », ou « du Père et du Fils », ce qui en latin se dit « Patre Filioque », mais le conflit s’est grandement accentué lors de l’ajout du mot au Credo romain à la demande de l’empereur Henri II . L'ajout de ce mot dans le Symbole de Nicée-Constantinople au sein de l'Église latine s'est fait petit à petit. Il a constitué, à partir de 867, un des principaux griefs, avec la question des azymes, de Constantinople contre Rome, et il est encore aujourd'hui considéré par la première comme la principale cause du Grand Schisme.
Historique thumb|left|Icône dite de la Trinité d'Andreï Roublev.
Le symbole de Nicée-Constantinople Le Premier concile de Constantinople, deuxième concile œcuménique, se déroula de mai à . Il visait principalement à définir la divinité du Saint-Esprit contre les Macédoniens, qui niaient la divinité du Saint-EspritDenzinger , .. Il s'oppose aussi aux ariens, en particulier aux partisans d'Apollinaire de Laodicée, de Sabellius de Ptolémaïs, de Marcel d'Ancyre, de Photin de Sirmium, d'Eunome de Cyzique, et d'Eudoxius de Constantinople. Il sera reconnu par le pape Vigile, quant à ses affirmations doctrinales, en même temps que le Deuxième concile de Constantinople de 553.
Le Symbole de Nicée-Constantinople qui y fut élaboré proclame en langue grecque : « Nous croyons en l'Esprit-Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie, qui procède du Père (), qui avec le Père et le Fils est adoré et glorifié, qui a parlé par les prophètes. » Cette profession de foi fut par la suite largement reprise en Orient comme profession de foi baptismale. Avant 518, elle est introduite dans la liturgie de la messe à Constantinople. Les Pères grecs et latins du énoncent clairement la procession du Saint-Esprit du Père et du Fils. Ils n'ont cependant pas ajouté le terme filioque au credo pour deux raisons : la première est que le symbole de Nicée était particulièrement vénéré ; la seconde est que les Pères ne voulaient pas soulever de nouvelles hérésies par cet ajout.
L'origine espagnole du Credo avec Filioque Professions de foi privées La plus ancienne profession de foi privée qui nous est connue est la Fides Damasi, où l'on peut lire : « Credimus... Spiritum Sanctum de Patre et Filio procedentem », c'est-à-dire : « Nous croyons... que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils ». Elle provient d'un synode anti-priscillianiste tenu à Saragosse en 380. Caspari a publié, dans la même veine anti-priscillianiste, une Expositio fidei catholicæ issue de l'abbaye de Bobbio au , où l'on peut lire : « Spiritus Sanctus processit a Patre et accepit de Filio », c'est-à-dire : « le Saint-Esprit procède du Père et le reçoit du Fils ». On trouve ainsi, en Espagne et en Gaule, plusieurs autres professions de foi privées, telles que celle du pseudo-Gennade de Marseille, celle attribuée à Grégoire le Grand ou encore celle de Victrice de Rouen.
On sait également que saint Ambroise de Milan a aussi formulé le filioque dès cette époque-là, dans son traité sur le Saint-Esprit : « Le Saint-Esprit, quand il procède (procedit) du Père et du Fils, ne sépare pas du Père, ne se sépare pas du Fils » (cf. De Spiritu Sancto, I, 11, 120 ; P.L. 16, 733A, 762D)..
Professions de foi conciliaires À partir de ces professions de foi privées, plusieurs conciles espagnols ont promulgué cette croyance dogmatique de la procession du Saint-Esprit du Père et du Fils. À première vue, le premier concile de Tolède de l'an 400, et à sa suite le synode de Tolède de 447, auraient professé ce dogme. Mais Dom Morin croit qu'en réalité, il serait l'œuvre d'un certain Pastor, évêque de Gallice, et daterait de 433.
Plus tard, au quatrième concile de Tolède, en 633, et au sixième concile de Tolède, en 638, on retrouve la croyance dogmatique en la procession du Saint-Esprit du Père et du Fils. Mais ces fois encore, selon le P. de Régnon, les documents ne seraient pas authentiques et proviendraient d'une source plus ancienne., issue des grecs d'après leur forme, leur langage et la suite de leurs déductions.
Addition du filioque en Espagne vignette|Le troisième concile de Tolède : le roi Récarède et les évêques.|alt= Pendant longtemps, les historiens ont cru que les conciles espagnols, après avoir inséré le filioque dans leur profession de foi, aient voulu lui donner une plus grande diffusion en l'intégrant au symbole de Constantinople. L'opinion la plus couramment admise était celle du troisième concile de Tolède, présidé par Léandre de Séville. Le roi Récarède avait décidé en effet l'abandon de l'arianisme par les Wisigoths, et le mot aurait été ajouté dans le symbole de foi lors de ce concile.. Or, cette hypothèse a commencé à être remise en question à partir de 1905... En 1908, le théologien britannique Andrew Ewbank Burn observe que la formule Filioque est absente, ou visiblement ajoutée d'une autre main, dans de nombreuses copies anciennes des actes conciliaires hispaniques.. Cette lecture, consolidée par les synthèses contemporaines, représente aujourd'hui le consensus académique : les témoins qui transmettent la formule qui ex Patre Filioque procedit dans les actes conciliaires hispaniques sont tardifs et portent les traces d'interpolations introduites postérieurement, vraisemblablement aux voire directement dans les scriptoria carolingiens... Dans cette perspective renouvelée, les attestations d'un usage liturgique hispanique du Credo avec Filioque avant l'époque carolingienne reposent sur une base documentaire fragile, et l'adoption certaine de la formule dans la liturgie occidentale se rattache d'abord au milieu franc des . Notons que tous les manuscrits des actes de ce troisième concile de Tolède ne mettent pas Filioque dans le texte du symbole, tandis que tous le mettent dans la profession de foi que les convertis de l'arianisme devaient prononcer.. Notons également qu'à cette époque, l'usage du terme n'était pas contesté chez les orthodoxes dans le contexte théologique, comme le témoigne la défense de l'usage du terme par le moine et théologien Maxime le Confesseur.. Les actes du Concile précisent que le Credo doit être dit secundum formam orientalium ecclesiarum concilii constantinopolitani, id est, centum quinquaginta episcoporum (selon la forme du Concile de Constantinople des Églises d'Orient, c'est-à-dire des cent cinquante évêques). Il est à remarquer que les Pères de ce troisième concile de Tolède se réfèrent explicitement au symbole de Constantinople, tout en ne donnant pas d'éclaircissements sur les raisons de l'ajout du filioque. On peut en conclure qu'ils n'en ont pas été les auteurs.
Le Filioque et l'Église romaine Pour comprendre l'attitude de l'Église romaine quant à la question du filioque, il faut distinguer entre l'affirmation de la vérité dogmatique exprimée par cette formule et son ajout dans le symbole de Constantinople. Le premier point apparaît si l'on considère Léon le GrandCatéchisme de l'Église catholique, ., Hormisdas ou Grégoire le Grand.
Prudence des papes jusqu'à l'époque de Charlemagne Alors que les conciles espagnols professent ouvertement leur croyance au filioque, les papes de l'époque le passent sous silence dans leurs professions de foi. Ainsi, Pélage Ier ne l'évoque pas dans la profession de foi qu'il envoie à Childebert, roi des Francs.. De même le pape Agathon pour l'empereur Constantin Pogonat et ses deux frères. Certains théologiens catholiques ont affirmé que le pape Damase aurait ajouté le filioque au symbole de Constantinople pour lutter contre les hérétiques qui affirmaient que le Fils était le père du Saint-Esprit. Cette assertion a trois sources. La première est l'historien Scylix cité par Manuel CalécasAdversus græcos, l. IV, P. G. t. CLII, col. 196.. La seconde est le témoignage de Georges Aristinos invoqué par Joseph de MéthoneRefutatio Marci Ephesini, P. G. t. CLIX, col. 1033.. La troisième est le canoniste byzantin Alexis AristèneDe sancta Trinitate, l. III, Paris, 1585, .. Cependant, il semble étonnant que le pape Damase ait inséré le Filioque au symbole de Constantinople alors que ses successeurs ont hésité si longtemps à l'approuver. Une explication serait que les grecs ait attribué au pape Damase la Fides Damasi, qui proviendrait en fait d'un concile tenu à Saragosse en 380. Par conséquent, il faut descendre jusqu'en 767, au Concile de Gentilly convoqué par Pépin le Bref, pour voir traitée la question de la procession du Saint-Esprit du Père et du Fils.. Malheureusement, les actes de ce concile ont été perdus, ce qui empêche de tirer une conclusion définitive.
Concile de Frioul Les livres carolins sont composés en 794 par ordre de Charlemagne. Or, ils contiennent un blâme sévère de l'affirmation suivante de Taraise de Constantinople, « le Saint-Esprit procède du Père par le Fils », alors que, pour leurs chroniqueurs, il aurait dû dire : « le Saint-Esprit procède du Père et du Fils »Libri carolini, l. III, 3, P. L. t. XCVIII, col. 1118.. On en déduit au passage que la doctrine du filioque était répandue dans tout l'empire franc. Alors, le pape (772-795) défendit le patriarche Taraise et appela au respect du deuxième concile de Nicée.. Pour trancher la question, Paulin d'Aquilée convoqua un concile à Frioul en 796. Il y affirma que les symboles de Nicée et de Constantinople devaient rester intacts.. Notons que la défense de toucher aux symboles n'excluait pas la possibilité de rendre les dogmes plus accessibles aux fidèles, en particulier par des moyens d'éclaircissement insérés aux symboles. C'est la raison pour laquelle les Pères de ce concile ont ajouté le filioque au symbole de Constantinople.. Cela a suscité des réactions chez certains théologiens orthodoxes, en particulier Zoernikav, qui affirma que les actes de ce concile avaient été falsifiés. Voici comment Paulin d'Aquilée exprima sa pensée à propos de l'intégrité du symbole proposé : ..
Le pape Léon III et le concile d'Aix-la-Chapelle vignette|gauche|redresse=0.6|Le pape Léon III représenté sur une mosaïque du triclinium leoninum de l'ancien palais du Latran, à Rome. En 807, deux moines du couvent latin du mont des Oliviers à Jérusalem se rendirent à Aix-la-Chapelle, envoyés par le patriarche de Jérusalem et accompagnant une ambassade du calife Hâroun ar-Rachîd, qui avait donné à Charlemagne une sorte de suzeraineté nominale sur la ville de Jérusalem.. Ils découvrirent là l'usage de chanter le Credo avec le filioque. De retour à Jérusalem, ils l'introduisirent dans leur couvent, provoquant une réaction violente des moines grecs du couvent de Saint-Sabas. Les moines latins firent alors appel au pape , en lui demandant conseil. Charlemagne, auquel le Pape envoya une copie de la lettre des moines et de sa réponse, demanda à des théologiens, Théodulf, évêque d'Orléans, Smaragde, abbé de Saint-Mihiel et Arn, archevêque de Salzbourg, d'étudier le problème de façon plus profonde. Tous trois conclurent à la validité de l'ajout du filioque au symbole de Constantinople.. Théodulf écrivit à cette occasion le traité De Spiritu Sancto.