vignette|Le phénicien parmi les langues sémitiques, vers 1000 av. J. Chr. vignette|L'empire punique au début du av. J.-C. Le phénicien est une langue morte, parlée à l'origine sur les côtes des actuels Liban et Syrie, dans un pays qu'on désignait alors comme le « pays de Canaan » aussi bien en phénicien et en arabe, qu'en hébreu et en araméen, « Phénicie » en grec et en latin, et « PūtCf. à ce sujet » en égyptien ancien. Le phénicien est une langue sémitique du sous-groupe cananéen, groupe dont descend l'hébreu. Le phénicien était parlé au Liban, le long des côtes de Syrie, dans la partie nord de l'actuel État d’Israël, ainsi que sur une partie de l'île de Chypre (où il voisinait avec le grec) et, en tant que langue de prestige, dans certaines régions d'AnatolieEdward Lipiński, Itineraria Phoenicia, 2004, inter alia]. Il était aussi parlé dans les régions touchées par la colonisation phénicienne : le long des côtes sud-ouest de la Méditerranée, et notamment l'actuelle Tunisie, le Maroc et l’Algérie, ainsi que Malte, l’Ouest de la Sicile, la Sardaigne, la Corse et les Colonnes d'Hercule.
Le phénicien s'écrivait au moyen de l'alphabet phénicien. Le phénicien ne nous est connu que par quelques inscriptions brèves, par des formules stéréotypées de portée religieuse ou administrative, et de rares gloses d'auteurs grecs ou latins ; les auteurs latins tels Salluste font allusion à des livres composés en langue punique, mais aucun ne nous est parvenu, sauf en traduction (par ex. le traité de Magon le Carthaginois) ou par citation (par ex. dans les comédies de Plaute). Les Cippes de Melqart, découverts à Malte en 1694, comportent une inscription bilingue grec-punique : son examen a permis à l’érudit abbé Barthélemy de déchiffrer et de reconstituer l’alphabet carthaginois. La découverte en 1964 d'un traité commercial entre Étrusques et un groupe de Phéniciens, a encore enrichi notre connaissance de cette langue La langue de Malte.
Écriture
Le phénicien est réputé avoir possédé son propre alphabet, mais c’était un alphabet consonantique inspiré de l’alphabet protosinaïtique ; il fut lui-même à l’origine de l’alphabet grec et, par là-même, de l’alphabet latin. Dans l'Ouest de la Méditerranée, l'écriture punique développa des lettres de forme originale, et une écriture somme toute plus cursive ; au , elle s'accompagna graduellement de l'indication de certaines voyelles, surtout les finales, avec le caractère aleph ou parfois ayin. À l'époque de la deuxième guerre punique, une deuxième écriture cursive commençait même à se répandreCf. . pour donner naissance à l'écriture dite « néo-punique », qui cohabite dans les textes avec l'écriture plus traditionnelle, et s'impose définitivement après la destruction de Carthage (146 av. J.-Chr.)D'après . Le néo-punique, à son tour, se mit à indiquer la valeur des voyelles au moyen de matres lectionis d'une manière plus systématique que les autres systèmes d'écriture, et utilisa différentes lettres pour différencier les voyelles les unes des autres (cf. infra). Enfin, plusieurs inscriptions tardives retrouvées à El-Hofra (région de Constantine), remontant au , transcrivent le punique avec l'alphabet grec, et plusieurs inscriptions de Tripolitaine, datées du et du , utilisent l’alphabet latinJongeling & Kerr, Late Punic epigraphy, ..
Avec l’écriture phénicienne, contrairement aux autres abjads postérieurs (l'araméen, l’hébreu biblique et l'arabe), même les voyelles longues n'étaient généralement pas indiquées, et cela quelle que soit l'origine du texte. Les Carthaginois finirent par les indiquer au moyen de certaines consonnes (matres lectionis): au cours d'une première période, qui débute au , on commença à indiquer la présence d'une voyelle en finale par un signe , et même à marquer d'un y la présence d'un long final. Puis, à la période des inscriptions néo-puniques (après la chute de Carthage), le système se mit à distinguer plus nettement les voyelles les unes des autres, en marquant w pour , y pour , pour et , pour D'après , enfin h et comme variantes pour la notation de la voyelle . Ces notations, d’abord uniquement employées pour transcrire les mots étrangers, furent étendues ensuite à plusieurs mots phéniciens. La littérature de cette période atteste également l'utilisation de consonnes pour noter des voyelles, processus qui avait déjà conduit auparavant à l'adaptation de l’alphabet phénicien au grec et au latin, à savoir h pour et pour D'après . Finalement, le punique s'écrivit en caractères latins, avec indication des voyelles : ces inscriptions tardives, jointes à quelques transcriptions en alphabet grec, sont nos principales sources pour reconstituer la vocalisation du phénicien.
Phonologie
Consonnes L’orthographe du phénicien (cf. alphabet phénicien) distingue les consonnes transcrites conventionnellement ainsi :
Labiale Alvéolaire Palatale Vélaire Uvulaire Pharynguale Glottale simple emphatique Nasales m // n // occlusives sourde p // t // ṭ // k // q // ʼ // voisée b // d // g // Fricatives sourde s // ṣ // š // ḥ // h // voisée z // ʻ // roulées r // semi-voyelles l // y // w //
L'accord n'est pas unanime sur la valeur originale des sifflantes proto-sémitiques, ni, par conséquent, sur celle de leurs équivalents phéniciens : si plusieurs universitaires sont d'avis que est un son , un son , le son et le son , d'autres s'en tiennent à l'interprétation traditionnelle de , , et qui s'appuient sur les transcriptions dans d'autres alphabetsCf. ..
Le système phonétique qui ressort de cet abjad est le produit de plusieurs phases d'assimilation. Entre l'époque des parlers proto-sémitiques du Nord-Ouest et celle du cananéen, et ont fusionné en , et en , et , et ont fusionné en . Puis, du cananéen au phénicien, les sifflantes et ont fusionné en , et ont fusionné en , enfin * et * ont fusionné en *Cf. . Ces évolutions postérieures se retrouvent d'ailleurs dans l'hébreu biblique.
En revanche, l'éventualité d'une fusion entre šin et samech (en phénicien classique ou en punique tardif), deux sons très différemment indiqués dans l’orthographe du phénicien, demeure controverséeD'après . En langue punique, les laryngées et les pharyngées semblent avoir entièrement disparu, et du reste il est vrai que ni ces consonnes, ni les emphatiques ne pouvaient être transcrites correctement avec l’alphabet latin.
Il n'y a pas de consensus sur le fait que le phénicien-punique ait connu un processus de lénition des consonnes explosives comme les autres langues sémitiques du Nord-Ouest (telles l'hébreu biblique et l’araméen) (cf. Hackett et les avis divergents de Segert et de Lyavdansky). La consonne a dû généralement évoluer vers en langue punique et en phénicien tardif, de même qu'en proto-arabeЛявданский, А.К. 2009. Финикийский язык. Языки мира: семитские языки. Аккадский язык. Северозапазносемитские языки. ред. Белова, А.Г. и др. . Mais il est vrai que certaines transcriptions latines du punique tardif font usage pour cette consonne *p de « spirantes sourdes » en ph, th et kh à différentes positions dans les mots (quoique l'interprétation de ces graphies ne soit pas entièrement claire) tout autant que de la lettre fRobert M. Kerr, op. cit, pp. 105 et suiv..
Voyelles Notre connaissance du système vocalique du phénicien est très fragmentaire par la nature même de l’écriture de cette langue, décrite ci-dessus ; au cours des premiers siècles de son existence, l’écriture du phénicien ne notait pas les voyelles du tout, et même lorsque plus tard des systèmes pour noter les voyelles ont fait leur apparition, ils n'ont jamais été appliqués de manière systématique aux mots du lexique phénicien originel. On pense que le phénicien usait de trois voyelles courtes : , , et de cinq voyelles longues : , , , , Segert, Stanislav. 1997. Phoenician and Punic phonology. In Phonologies of Asia and Africa: (including the Caucasus), ed. Alan S. Kaye, Peter T. Daniels. .. Les diphtongues et connues en proto-sémitique y ont évolué vers les formes et ; cette mutation a dû intervenir plus tôt qu'en hébreu biblique, parce que les voyelles longues du phénicien ont perdu les semi-voyelles (bēt « maison » était écrit bt alors qu'en hébreu biblique on a byt).
L’évolution de voyelle la plus perceptible dans l’histoire du phénicien est l’« apophonie cananéenne », qui s'exprime aussi partiellement en hébreu biblique mais y a été poussée beaucoup plus loin : ainsi, dans les parlers proto-sémitiques du Nord-Ouest, et n'ont pas simplement évolué vers comme ç'a été le cas pour l'hébreu de Tibériade, mais vers . Le accentué proto-sémite, qui transcrivait l'hébreu , a évolué vers . Cette apophonie est attestée par les transcriptions latines et grecques telles rūs pour « tête, chef » (hébreu de Tibériade rōš, ראש), samō pour « il entendit » (hébreu de Tibériade : šāmāʻ, שמע); de même, on sait par des transcriptions grecques que le mot signifiant « éternité » était ʻūlōm, apparenté à l’hébreu biblique ʻōlām et au proto-sémitique ʻālam. La lettre Y que l'on trouve dans les transcriptions en alphabet grec et latin de mots comme le pronom relatif ys « qui », et dans la désinence de l’accusatif défini yth, peuvent s'interpréter comme un schwa minuscule précédant les syllabes accentuées des verbes, ou les deux syllabes précédant l'accent dans les noms et adjectifs, alors que d'autres apparitions de Y comme dans chyl ou même chil (pour la syllabe /kull/) « tous » attesté dans le Poenulus de Plaute, peuvent s'interpréter comme une étape postérieure de l’apophonie, voire une dé labialisation de et de Cf. Joe Ann Hackett, 2008. Phoenician and Punic. In: The Ancient Languages of Syria-Palestine and Arabia (ed. Roger D. Woodard). Segert, Stanislav. 1997. Phoenician and Punic phonology. In Phonologies of Asia and Africa: (including the Caucasus), ed. Alan S. Kaye, Peter T. Daniels. .. Le bref dans les syllabes ouvertes à l'origine a été amuï en avec allongement lorsqu'il était accentué.
Accentuation La régularité des alternances vocaliques liées à la position de l’accent tonique laisse penser qu’en phénicien l’accent portait presque toujours sur la dernière syllabe, comme c’est le cas pour l’hébreu bibliqueJoe Ann Hackett, Phoenician and Punic, op. cit., . Il n’y avait probablement de voyelles longues que dans les syllabes ouvertesStanislav Segert, 1997. Phoenician and Punic phonology. In Phonologies of Asia and Africa: (including the Caucasus), ed. Alan S. Kaye, Peter T. Daniels. ..
Grammaire Typiques en cela des mots sémitiques, les mots du phénicien sont généralement formés autour d'une racine trilitère et d'alternances vocaliques exprimant les distinctions morphologiques.
Morphologie nominale La déclinaison des noms permet de distinguer le genre (masculin et féminin), le nombre (singulier, pluriel et traces d'un duel évanescent) et l’« état » (« absolu » ou « construit », ce dernier caractérisant les noms suivis d'un possessif) et donne aussi une précision de catégorie. On y trouve la trace d'un cas génitif proto-sémitique. Les finales des déclinaisons sont omises dans l'orthographe standard du phénicien, mais les inscriptions en alphabet latin ou grec permettent de reconstituer les désinences de nom (qui sont aussi les désinences d'adjectifs)Segert, Stanislav. 2007. Phoenician and Punic Morphology. In Morphologies of Asia and philippines Morphologies of Asia and Africa. ed. by Alan S. Kaye. :
Masculin : singulier absolu -∅, duel m, pluriel m singulier construit -∅, duel ∅, pluriel ∅ Féminin: singulier absolu /-(o)t/ t, duel tm, pluriel t singulier construit t, duel * tn?, pluriel t
En punique tardif, la désinence du féminin est apparemment tombée : « fils de la reine » ou « frère de la reine » rendu en latin par HIMILCOD'après . était aussi assimilé aux consonnes suivantes : par ex. « année » au lieu de , plus archaïque.