Le français louisianais, français cadien ou français cajun, parfois aussi appelé français régional louisianais ou français de la Louisiane, est le dialecte du français parlé essentiellement dans l’État de la Louisiane (États-Unis), particulièrement dans les paroisses du Sud appelées collectivement Acadiane, et dans la diaspora louisianaise, particulièrement au Texas.
Il est généralement présumé que le français louisianais dérive presque uniquement du français acadien tel qu’il était parlé dans la colonie française d’Acadie (située dans ce qui est maintenant les provinces maritimes du Canada et le Maine américain) ; cependant, le français louisianais est antérieur à l'arrivée des Acadiens en Louisiane de plusieurs décennies, et l'influence acadienne sur le dialecte est souvent surestiméeKlingler, Thomas A. (2009). "How much Acadian is there in Cajun?". In Mathis-Mosen, Ursula; Beschof, Günter (eds.). Acadians and Cajuns: The politics and culture of French minorities in North America. Innsbruck: Innsbruck University Press. pp. 91–103. .Christophe Landry. "Francophone Louisiana: more than Cajun." Louisiana Cultural Vistas 21(2), Summer 2010: 50-55.. Il partage néanmoins certains traits phonétiques et grammaticaux avec le français acadien. Il diffère en revanche beaucoup du français québécois et du français du Missouri (ce dernier étant plus proche du français québécois).
Contrairement à d'autres formes de français local, le français louisianais écrit se distingue syntaxiquement du français européen et international par ses écarts grammaticaux et lexicaux parfois prononcés, il reste cependant largement compréhensible des autres francophones. Le français louisianais oral, sensiblement différent du français louisianais écrit (notamment parce que bon nombre de traits phonétiques louisianais ne sont pas indiqués à l’écrit), est facilement identifiable des autres francophones par son accent caractéristique, ces derniers n’ont cependant dans l’ensemble pas de problèmes à le comprendre. À côté du français louisianais, il existe depuis l’époque de la colonie française de Louisiane un créole français louisianais. Les deux langues partagent une intercompréhension relative et un grand nombre de traits communs.
Distinction entre français louisianais et créole louisianais À côté du français louisianais existe le créole louisianais, idiome de la communauté noire et descendant du français populaire véhiculaire de l'époque coloniale (comme le créole antillais), qui était la langue maternelle des planteurs et de La Nouvelle-Orléans mais restreint pour l’essentiel aux paroisses d'Orléans, de St-Bernard, de St-Tammany, de St-Charles, de St-Jean-Baptiste, de Jefferson, de Bâton-Rouge-Ouest, de Pointe-Coupée, d'Avoyelles, de Ste-Marie, d'Iberia, d'Assumption et de St-Landry. À la suite de la fusion des communautés francophones, le créole a exercé une certaine influence sur le français de la Louisiane.
Histoire La formation du français de Louisiane s'est faite en deux temps : une première installation des Français dans la région à la fin du et un premier peuplement venu de différentes régions de l'empire colonial français avait vu la formation d'une communauté française en Louisiane. Cette dernière, par ses contacts répétés avec les Amérindiens locaux, notamment les Choctaw, forma une variété de français fortement teinté d'emprunts choctaw. Ensuite arrivèrent un grand nombre d'Acadiens chassés de leur colonie française en Nouvelle-Écosse par les Anglais, ces derniers initièrent une scolarisation plus rigoureuse de la colonie mais cette scolarisation fut menée pour la plupart par des Français de Louisiane et non des Français européens, bien que des contacts aient été largement maintenus. Le mélange de cette variété de français-choctaw avec le français acadien donna naissance petit-à-petit au français cadien.
Les premiers peuplements français en Louisiane
À partir de la seconde moitié du , plusieurs comptoirs français s’installèrent en Basse-Louisiane, ce qui donna aux Français le goût à de plus grandes aspirations coloniales dans la région au tournant du siècle. Des arrivées de population françaises commencèrent dès la fin du et c’est durant le que cette colonisation fut à son apogée, ce qui établit fermement la culture « créole » française et sa langue (le terme « créole » signifie à l'époque « né sur place » par opposition à « né à l'étranger », c’est-à-dire sur le Vieux Continent). Cette population française était globalement assez diversifiée et provenait de tout l'empire colonial français, à savoir le Canada, la France et les Antilles françaises.
Le français parlé par ces premiers colons français a laissé au français de Louisiane des tournures propres au français parlé au ou au . On retrouve l'une de ces tournures dans la forme dite progressive (voir la partie « Caractéristiques grammaticales » ci-dessous) « Être apprêt + infinitif » comme dans pour (une forme réduite, sans le verbe « être », existe également sous l'influence du créole louisianais : ; le mot « apprêt », déverbal du verbe « apprêter », est souvent orthographié « après » par confusion avec l'adverbe de temps). Au , dans les cours européennes, la langue française comportait cette tournure : , et au Québec, on dit encore (dans le langage populaire dit « relâché ») .
Les assez bonnes relations établies par les Français avec les Amérindiens donnèrent naissance à un nouveau vocabulaire qui devint commun dans la langue de la colonie. On parlait à l’époque d’un « patois français-choctaw », une sorte de dialecte français fortement teinté de vocabulaire issu de la langue des Amérindiens Choctaw, qui s’était développée dans certains endroits de la colonie. De ce dialecte français-choctaw ainsi que des autres influences amérindiennes, il reste dans le français cadien une centaine de mots de vocabulaire (principalement le vocabulaire du bayou, de la faune et de la flore locales).
Avant même l’arrivée des Acadiens lors de l’épisode du Grand Dérangement, le français de Louisiane avait déjà commencé à subir quelques changements comme l’avait noté le capitaine Jean-Bernard Bossu qui avait eu l’occasion de voyager durant la première moitié du en Louisiane avec son associé Jean-Baptiste Le Moyne. Ce dernier s’étant installé en Louisiane, il adopta peu à peu la façon de parler « franco-choctaw » de la colonie (appelée par Bossu la « langue commune »), Bossu qui lui rendit visite quand il était de passage observa ce changement de parler chez son ami. Cette « langue commune » fut également remarquée par Pierre-Clément de Laussat lors d’un déjeuner avec la famille créole-française Canterelle. À l’arrivée de proches issus de la tribu amérindienne des Houma, la famille se mit à converser en « français et choctaw ». Un témoignage supplémentaire de cette variété de français teintée de choctaw nous est donné par J.F.H. Clairborne, un cousin du premier gouverneur français de la Louisiane, qui nota également le « patois inhabituel de français et de choctaw de la province ».
Le Grand Dérangement et l'arrivée des Acadiens
À partir de 1755, un nombre important de Français venus de la province aujourd’hui canadienne d’Acadie commencèrent à descendre en masse le long du Mississippi jusqu’en Louisiane à la suite de l’épisode qu’ils nommèrent eux-mêmes le Grand Dérangement, c’est-à-dire leur expulsion par les Anglais des territoires de la Nouvelle-Écosse en Acadie, territoires revendiqués par les Français mais que ces derniers n’arrivaient pas à tenir face au nombre plus important d’Anglais présents dans la région (on estime le nombre de Français en Nouvelle-France à ce moment-là à alors que les Anglais comptaient près de deux millions de colons en Amérique Britannique). La guerre fut perdue par la France en 1762, elle abandonna ses revendications sur les territoires de la Nouvelle-Espagne, qui incluaient la Louisiane, et ce au moment-même où les Acadiens chassés arrivaient et s’installaient. Entre 1762 et 1803, la Louisiane fut sous gouvernement espagnol, le gouverneur local, Bernardo de Gálvez, permit cependant aux Acadiens et aux populations francophones de Louisiane de garder leur langue et leurs pratiques culturelles. C’est grâce à cette permission que la culture française de Louisiane et sa langue purent survivre.
La communauté acadienne primitive était composée pour la plupart d’agriculteurs et de pêcheurs qui avaient pu donner à leurs enfants une scolarité raisonnable en Acadie. Cependant les difficultés qu’ils avaient rencontrées à la suite de leur exil de Nouvelle-Écosse, leur réinstallation difficile en Louisiane et la pauvreté qui en a résulté ont rendu difficile la création d'écoles au tout début de l’installation de leur communauté en Louisiane. Finalement, des écoles ont été créées sous la forme d’académies privées dont le corps enseignant était récemment arrivé de France ou était né en Louisiane mais avait fait ses études en France. Les enfants ne pouvaient généralement aller à l'école que le temps nécessaire pour apprendre à compter et à lire. À l'époque, le catéchisme catholique, qui était enseigné en français par un membre plus âgé de la communauté, faisait également partie de l'éducation des enfants de la communauté cadienne.
Il en résulta que la majeure partie des enfants de la communauté cadienne et française de Louisiane n’avait pas beaucoup de contact avec le français européen (à l’exception d’une minorité qui entrait dans les académies sus-dites), le français acadien des membres nouvellement arrivés se mélangea donc à cette « langue commune français-choctaw » que parlait déjà la colonie française pour former le français cadien que nous connaissons encore aujourd’hui (même s’il a beaucoup évolué depuis la fin du ).
Le français acadien parlé par les Acadiens réfugiés en Louisiane est un français légèrement teinté de régionalismes comportant des éléments tirés surtout des parlers de l'Ouest de la France (angevin, mayennais, tourangeau) et dans une moindre mesure du poitevin-saintongeais. Outre le nom cadien qui dérive directement dacadien, le français acadien a eu une grande influence dans la formation du cadien actuel, et notamment sur sa phonétique. Ainsi, la tendance à palatiser les suites /ki/, /ky/, /kj/, /gi/, /gy/ et /gj/ (c'est-à-dire à prononcer le mot culture comme tchulture ou le mot guinille comme dginille) en cadien est probablement un héritage de l'acadien, tout comme l'affrication de /ti/ et /di/ non pas en /tsi/ et /dzi/ comme en français québécois mais en /tʃi/ et /dʒi/ (remarquable notamment dans la manière de prononcer le mot cadien comme cadgien, ce qui a donné en anglais le mot cajun pour désigner les Français cadiens). Un grand nombre de mots de vocabulaire sont également hérités directement du français acadien ainsi que certaines tournures de phrase et expressions.
Le déclin du français en Louisiane