Abdelkader ben Mahieddine (en ), connu comme l'émir Abd el-Kader ou Abdelkader El Djezairi (Abdelkader l'Algérien), né entre 1806 et 1808, peut-être le , à El Guettana, près de Mascara, dans la Régence d'Alger, et mort le à Damas, capitale du vilayet ottoman de Syrie, est un chef religieux et militaire algérien, qui lutte de 1831 à 1847 contre la conquête de l'Algérie par la France.

Savant musulman, il se retrouve de façon inattendue à mener une campagne militaire. Il constitue un groupement de populations de l'ouest algérien qui, pendant de nombreuses années, résiste avec succès à l'une des armées les plus puissantes d'Europe. Son respect pour ce qu'on appelle désormais les droits de l'homme a souvent été relevé, notamment par ses opposants chrétiens.

Après sa reddition en 1847, il est détenu pendant presque cinq ans en France avant d'être libéré par Louis-Napoléon Bonaparte et conduit à Bursa. Deux ans plus tard (1855), il s'installe à Damas. En 1860, son intervention pour arrêter le massacre de la communauté chrétienne de Damas lui vaut honneurs et récompenses d'une multitude de pays. C'est aussi à Damas qu'il rédige son ouvrage majeur, le Kitâb al-mawâqif (le « Livre des haltes »).

Nom Son nom complet est Abdelkader ben Mahieddine El-Hassani. « Abdelkader » (« serviteur du Tout-Puissant »), peut aussi s'écrire « Abd el-Kader », « Abd al-Kader », « Abdul Kader », « Abdel Kader », etc. « ben Mahieddine » signifie « fils de Mahieddine » (ou « Muhyi ed-Din »), le nom de son père. « El-Hassani » évoque sa descendance d'Al-Hassan ibn Ali, petit-fils de Mahomet, d'où sa qualité de chérif. Durant son exil syrien lui fut attribué le nom « El-Djazaïri » (« l'Algérien »), qui a été transmis à ses descendants. Il est nommé émir (amîr al-muminîn, « commandeur des croyants ») en 1832..

Le choix du nom Abdelkader, fréquent dans l'arbre généalogique de l'émir, rend hommage à Abdelkader el-Jilani, le fondateur de la confrérie soufie Qadiriyya au à Bagdad, à laquelle appartient la famille d'Abdelkader..

Biographie Origines familiales gauche|vignette|Mausolée de Sidi Kada — ancêtre d’Abdelkader — situé dans la commune du même nom. Natif de Bab-Ali (Mascara), il meurt en 1633 à l'âge de 98 ans.

Abdelkader naît dans la Régence d'Alger entre 1806 et 1808 dans le hameau d'El Guettana (situé sur l'oued El-Hammam à une vingtaine de kilomètres à l'ouest de Mascara), d'une famille de l'aristocratie religieuse et maraboutique.. Sa famille possède deux arbres généalogiques, qui tous deux remontent au prophète Mahomet. Le premier inclut Idris (), arrière-petit-fils d'Al-Hassan, et fondateur de la dynastie idrisside. Le second inclut Abdelkader el-Jîlânî (), fondateur de la confrérie soufie Qadiriyya.. La filiation chérifienne revendiquée par Abdelkader passe également par Abd el-Kaoui (), descendant des émirs des Beni Toudjine, qui régna à Tiaret et Tagdemt et qui contribua avec sa famille à la formation de la dynastie des Mérinides... Selon les sources familiales, les ancêtres d'Abdelkader vivaient dans la Seguia el-Hamra (au Sahara occidental actuel), région d'où proviennent l'essentiel des familles de shurafâ.. Le fait que la tribu Hachem à laquelle appartient la famille de l’Émir est d'origine berbère, zénète, laisserait planer un doute sur l'authenticité chérifienne de l’Émir. Par ailleurs, plusieurs sources lui attribuent une ascendance berbère ifrénide...

Le père d'Abdelkader, Mahieddine al-Hassani, est le moqaddem (délégué d'un « cheikh tarîqa ») de la zaouïa Qadiriyya d'oued El-Hammam.. Ses connaissances en matière religieuse et sa droiture en font un intermédiaire entre le pouvoir du bey et la population.. Sa générosité à l'égard des pauvres est notoire, comme le sont son intégrité et son impartialité, qui lui valent d'être régulièrement appelé à juger les différends entre individus et entre tribus..

La mère d'Abdelkader, Lalla Zohra, lettrée et versée en religion, est la fille d'Omar Bendoukha, moqaddem d'une zaouïa de Hammam Bou Hadjar. Affiliée à la tribu des Hachem., cette famille vit dans la plaine de Ghriss et compte parmi elle des personnages illustres tel qu'Abd el-Kader ben Ahmed, figure érudite connue sous le nom de Sidi Kada, qui a vécu au siècle; son mausolée demeure l'un des sites religieux les plus fréquentés de la région... Dès son plus jeune âge, Abdelkader est imprégné de récits sur ses ancêtres, dont la piété et la science constituent pour lui autant d'exemples édifiants..

Jeunesse

Il grandit dans la zaouïa de son père qui, au début du , est le centre d'une communauté florissante sur les bords du oued El-Hammam. Tout comme les centaines d'étudiants pris en charge par la zaouïa, il reçoit une éducation traditionnelle qui embrasse les principes et la pratique de l'islam, les règles de convenance (adab), l'exercice des vertus, la lecture et l'écriture, la grammaire, l'exégèse coranique (tafsir), le hadith et la jurisprudence (fiqh). Il est dit qu'il savait lire et écrire à l'âge de . À il reçoit l’autorisation de commenter le Coran et les hadiths. Il récite l'entièreté du Coran par cœur dès l'âge de , recevant ainsi le titre de hafiz. Un an plus tard son père l'envoie à Oran, siège de l’administration turque, pour poursuivre ses études à l’école de renom du beylik de l'Ouest tenue par Ahmed ben Khodja el Mostaghanmi.. Bon orateur, il capte l'attention de ses pairs par ses poésies et ses diatribes religieuses.. Quant à son habileté à dompter et à monter les chevaux, elle est le fruit d’une pratique qui remonte à sa petite enfance..

Élevé dans la foi, la moralité et la modération, il supporte mal l'ambiance relâchée d'Oran et rentre à El Guettana avant la fin de l'année scolaire. Son père le prépare alors au grand pèlerinage (hajj), mais le bey, méfiant, leur interdit de quitter son beylik. Abdelkader en profite, durant deux années, pour poursuivre ses études avec son cousin Mustapha ben Thami, fils du mufti d'Oran. Ce dernier, avec l'appui de Badra, la femme du bey, et de certains fonctionnaires, réussit finalement à infléchir la position du bey.

En 1825, Abdelkader part avec son père en pèlerinage à La Mecque, puis séjourne à Médine. Il se rend ensuite à Damas et à Bagdad, visite les tombeaux de musulmans notables, tels que Ibn Arabi et Abdelkader el-Jîlânî (appelé El-Djilali en Algérie). Cette expérience structure sa conscience religieuse. C'est à Bagdad qu’il répond à une question sur la valeur d'une généalogie honorable : « Ne demandez jamais quelle est l’origine d’un homme ; interrogez plutôt sa vie, son courage, ses qualités et vous saurez qui il est ». De retour à La Mecque un an après son premier séjour, il entreprend un second pèlerinage. Sur le chemin du retour au pays, il est impressionné par les réformes menées par Méhémet Ali en Égypte. Il revient dans sa patrie en 1827 et, la même année, épouse sa cousine Kheira bent Boutaleb..

1830-1833 : invasion française, élection d'Abdelkader

vignette|left|Les 4 provinces de la régence d'Alger au .

Au début du , la Régence d'Alger est un pays affaibli. De nombreuses rébellions sont réprimées dans le sang. Les relations avec la France, qui repousse depuis une quarantaine d'années le remboursement d'une dette substantielle envers la régence, sont conflictuelles, et l'affaire du « coup d'éventail » () sert de prétexte au blocus du port d'Alger par la marine française. Il durera jusqu'en , suivi de la prise d'Alger et de l'exil de Hussein Dey (), préludes à l'offensive colonisatrice.. En France, la révolution des « Trois Glorieuses » () met fin à la Restauration (), remplacée par la monarchie de Juillet ()..

En , l'armée française prend Oran, capitale de la province de l'Ouest, et en chasse le bey et sa garnison. Laissées à leur bon vouloir, les tribus de l'Ouest sombrent dans l'anarchie : pouvoirs rivaux et guerres récurrentes entre tribus, droit du plus fort, pillages, effondrement du commerce faute de sécurité, plus de lois, plus de justice, plus d’impôts..

En , Mahieddine, le père d'Abdelkader, est chargé de mener une campagne de harcèlement contre les occupants. Il appelle au jihad, et son fils et lui participent aux premières attaques sous les murs d'Oran, mais sans succès, ce qui détermine les chefs de trois tribus de l'Oranie à s'unir.. Le , les représentants de ces tribus se réunissent à Khassibia, près de Mascara, pour élire un chef. À la suite du refus de son père d'occuper ce poste au motif qu'il est trop vieux (il mourra 7 mois plus tard), Abdelkader, âgé d'environ , est élu Amîr al-Muminîn (« commandeur des croyants »), donc chef de la résistance. Malgré la réticence de certaines autres tribus, le titre et la fonction sont confirmés cinq jours plus tard à la grande mosquée de Mascara, puis par le sultan du Maroc, dont Abdelkader prend soin de reconnaître la prééminence...

Les tribus de l'Ouest répondent de manière contrastée à l'appel au jihad : le vide laissé par la prise d'Alger fait que certaines tribus makhzen et les Kouloughlis lui demandent de reconnaître l'autorité des Turcs du Constantinois ; les Maures de Tlemcen, privés du Méchouar occupé par les Kouloughlis, lui demandent de reconnaître l'autorité du sultan du Maroc ; et les tribus makhzen Douair et Smala, commandées par Moustapha Ben Ismaïl, lui demandent de reconnaître leur convention passée avec la France. Abdelkader réprime les velléités de scission ; dès son entrée dans Tlemcen (), il fait reconnaitre son autorité, sauf par les Turcs et les Kouloughlis du Méchouar. qui, consentant toutefois à établir des relations pacifiques, lui offrent un parasol « en or », mais sans lui ouvrir les portes de leur citadelle... Avec l'appui des Maures, l'émir se lance dans le siège du Méchouar, qui échoue. Une nouvelle tentative, en 1835, échouera également et sera suivie de l'appel aux Français par la garnison kouloughli, qui aboutira à la première occupation française de la ville (janvier 1836).

C'est au nom de l'islam et du jihad que l'émir fédère et stimule les nombreuses tribus et leurs combattants, et en un an, par une combinaison de raids contre les insoumis et de politique prudente, il réussit à unir les tribus de la région et à rétablir la sécurité. Sa zone d'influence couvre dès lors toute la province d'Oran et l'Armée d'Afrique le considère désormais comme son principal interlocuteur...

1834-1835 : traité Desmichels, bataille de la Macta

vignette|upright=0.70|Traité Desmichels conclu à Oran le entre la France et Abdelkader.

Le , le général français Desmichels, commandant de l'Ouest algérien, propose à Abdelkader, qui accepte, un traité de paix qui reconnaît sa souveraineté sur les territoires de l'Ouest à l'exception des villes portuaires d'Oran, Mostaganem et Arzew. Le traité appelle à la bonne entente entre Français et indigènes, au respect des religions, à l'échange immédiat des prisonniers, à la liberté du commerce, etc. Pour Desmichels, cela permet d'établir la paix avec les tribus occidentales, tout en confinant Abdelkader dans les limites de ce territoire. Son statut de co-signataire contribue beaucoup à son prestige aux yeux de la population et même des Français. Dans le but de permettre à l'émir de soumettre les tribus réfractaires, le général l'aide à former une infanterie régulière et lui offre des armes..