Le baptistère Saint-Jean situé à Poitiers est un très ancien monument chrétien, dont l'origine remonte à la deuxième moitié du . Bien que fortement remanié au cours des siècles, il est le bâtiment qui illustre le mieux la dépendance de l'architecture mérovingienne avec ses assises antiques, mais aussi l'abandon des principes classiques. Sauvé de la démolition en 1834, il a fait l'objet de nombreuses campagnes de fouilles donnant lieu à des synthèses controversées. Il renferme un espace muséal avec les collections mérovingiennes de la Société des antiquaires de l'Ouest.
Le baptistère Saint-Jean de Poitiers est depuis 1750 un sujet de débat entre les partisans d'un édifice chrétien et ceux d'un temple païen, mais il devient aussi un exemple de l'évolution de l'archéologie et de ses limites, d'une histoire de l'art romantique et intuitive à l'établissement de typologies.
L'intérêt et les travaux effectués sur cet édifice semblent montrer la volonté de sauvegarder ce symbole fort de la présence chrétienne dans la ville depuis l'Antiquité. Après la Révolution, sauvé de la destruction, il devient un objet de recherches scientifiques, ainsi qu'un bien patrimonial et culturel.
Contexte historique Antiquité Situé dans un quartier occupé depuis le premier siècle de notre ère par des habitations et des artisans (des échoppes ont été retrouvées sous l’Espace Mendès France), le quartier se transforme peu à peu au . Le développement de la ville déplace le centre du pouvoir spirituel vers le Nord, à la limite de l’enceinte antique. Un groupe cathédral est construit pendant la seconde moitié du . Au moment de la christianisation des villes, la cathédrale et le baptistère deviennent des édifices indispensables.
Le bâtiment conservé est construit au à l'emplacement d'une salle baptismale aménagée dans une domus à l'est de la cathédrale primitive.
vignette|redresse|gauche|Le mur est, révélant des fresques de différentes époques superposées les unes aux autres.
Moyen Âge Modifications architecturales Le plan du baptistère est modifié tout au long des . À l’origine, il n’est qu’une grande salle rectangulaire avec une petite annexe à l’est. C’est une architecture assez rare pour un baptistère, bien que les aménagements de celui de Poitiers soient assez tardifs. Il est rattaché à la cathédrale par trois petites salles. La piscine est surmontée d’un ciborium, le système d’eau courante est conservé depuis l’installation dans la domus antique, l’eau est acheminée par pression dans un tuyau en plomb et évacuée par un tuyau en terre cuite relié à un puits perdu.
Au , son plan est modifié avec l'organisation de nouveaux espaces intérieurs, un mur sépare le baptistère en deux salles de dimensions égales et deux absidioles rectangulaires sont construites.
L'abside est transformée et devient trapézoïdale, les absidioles sont reconstruites avec une forme semi-circulaire. On ne sait rien de la hauteur initiale du baptistère.
Le baptistère est surélevé lors de la première moitié du et les trois annexes devant le monument sont détruites, les fenêtres sont remplacées par des oculi et le mur séparant les deux salles est décoré de trois arcs en plein cintre. Puis la charpente est modifiée, les frontons sur les murs nord et sud sont installés, celui sur l’abside date probablement de la même période. L'ensemble est embelli par la pose de parements et d'un décor sculpté inspirés de l’époque classique comme des frontons ou des pilastres.
En 1018, un incendie ravage la ville et endommage une grande partie de ses édifices, notamment la cathédrale primitive. Une nouvelle cathédrale romane est construite plus au nord. La salle occidentale est reconstruite à pans coupés.
Fonction ecclésiale À l’époque carolingienne, quand les baptêmes ne se font plus par immersion, le baptistère est transformé en église. La première marche de la piscine est détruite et comblée.
Le baptistère n'apparaît dans les sources qu'en 1096 lorsque l’abbé Geoffroy est mentionné. Il est de nouveau question du baptistère en 1450 lors d’une demande de quête pour le réparer car très endommagé.
Aux des décors peints sont ajoutés sur les murs.
Époque moderne Le baptistère est érigé en paroisse, peut-être partage-t-il son territoire avec d’autres petites paroisses alentour. Les mariages et enterrements ne sont enregistrés qu’à partir de 1638, la paroisse compte 25 communiants.
Époque contemporaine vignette|Vue ouest-est dans l'axe de la piscine.
L'église Saint-Jean est désaffectée en 1791. L'édifice est mis en vente comme bien national avec la sacristie et le cimetière pour 400 livres, mais ne trouve pas d'acquéreur, vu sa vétusté. Dom Mazet, futur directeur de la Bibliothèque municipale de Poitiers, obtient du préfet le retrait de la vente en 1796. Le baptistère devient la propriété de l'État. Après des réparations, il en donne la jouissance aux Hospitaliers de la ville qui en font un dépôt et un abri pour les soupes. En 1820, un fondeur de cloches installe son atelier dans le baptistère, il casse les deux dernières marches de la piscine. Il creuse un peu et l’utilise comme moule pour la refonte des cloches de Notre-Dame-la-Grande. Il est de nouveau mis à la charge du diocèse en 1822.
En projet depuis 1798, une voie entre le pont neuf et le centre-ville est relancé en 1831. Son emprise passe sur le baptistère ce qui provoque de nombreux conflits. La Société des antiquaires de l’Ouest (SAO) alors nouvellement constituée fait pression pour sauver le baptistère. Le ministre sous l'influence d'Arcisse de Caumont directeur de la Société française pour la conservation des monuments nationaux, de Charles de Chergé de la société locale d'archéologie et du préfet ordonne dès l'acquisition de l'édifice par l'État. En 1836, l’État confie la gestion du monument à la SAO qui le gère toujours aujourd’hui.
Fouilles En 1803, Étienne Marie Siauve découvre une piscine octogonale et, à partir de 1835, de nombreuses restaurations sont accompagnées de relevés et de fouilles archéologiques. Entre 1855 et 1872, Charles Joly-Leterme reconstruit le bas des murs, les absidioles latérales et les contreforts à l'extérieur. Il découvre aussi des traces de mosaïques dans l’abside et les deux salles. Il crée un vide sanitaire autour du monument en 1869-1870. Jean Camille Formigé est chargé des travaux de 1879 à 1903. À la fin du , Camille de La Croix fouille les douves et, entre 1958 et 1962, F. Eygun la salle baptismale et le sous-sol de l'abside axiale.
Entre 1995 et 2011, sept campagnes d'études portent sur les élévations extérieures, le nettoyage, les relevés, l'analyse des vestiges et des sondages.
Synthèses vignette|redresse|Façade sud en 1836. vignette|redresse|Coupe nord-sud en 1836. vignette|redresse|Coupe est-ouest en 1836. vignette|redresse|Plan au de Camille de la Croix, 1902. vignette|redresse|Plan possible de l'état primitif, 2011. vignette|redresse|Plan de l'état existant sur les structures anciennes, 2017.
Étienne Marie Siauve En 1804, dans son rapport sur le Temple Saint-Jean, Étienne Marie Siauve rappelle les opinions d'érudits depuis 1750 établies à partir d'un marbre découvert dans l'édifice est qui porte l'inscription : « la ville des Pictons a ordonné pour Claudia Varenilla fille du consul Claudius Varenus des funérailles, l'érection d'un bâtiment public… ». Pour certains, le temple est une construction romaine, un temple païen transformé en église chrétienne et même en baptistère. Pour Jean Lebeuf, il s'agit de l'ancien baptistère de Poitiers construit pour cette cérémonie, une construction romaine du .
Espérant trouver un sarcophage, Siauve fait fouiller le le centre de la grande salle. Aux premiers coups de pics, il tombe sur un mortier très dur qui forme le revêtement d'une piscine octogonale dont les murs sont de la même nature que celle de l'édifice. Au centre de la cuve, un canal d'écoulement se dirige vers l'est en pente douce dans un tuyau de grès de trente centimètres de diamètre. Dans les déblais, il trouve des chapiteaux, des fragments de futs, des bases...
Après cette découverte, il pense que le Temple de Saint-Jean remonte au , peut-être au , qu'il fut la seule église de Poitiers transformée en baptistère au et que le porche est du .
Mangon de la Lande Prosper Mérimée, qui succède en 1834 à Ludovic Vitet comme inspecteur général des Monuments historiques, reprend, en désaccord avec Arcisse de Caumont qui croit en un baptistère du , le rapport de M. Mangon de la Lande. Ce fondateur de la Société des antiquaires de l'Ouest ne doute pas que le Temple de Saint-Jean fut érigé à la fin du ou au début du pour honorer la mémoire de Varenilla une dame romaine puis transformé en baptistère beaucoup plus tard sous le vocable de saint Jean.
Pour passer du mausolée de Varenilla au baptistère, on ajoute deux bâtiments plus bas à l'avant et à l'arrière pour former une petite église. On y trouve ainsi les trois divisions nécessaires à la célébration du baptême : le porche où on introduit le catéchumène, la salle des renonciations, des promesses et des offrandes puis le sanctuaire avec la cuve sacrée..
Camille de La Croix Le jésuite Camille de La Croix ne veut pas suivre les méthodes de ses devanciers et pense que des fouilles et l'étude des élévations confrontées à l'histoire locale sont nécessaires. En 1890, il obtient de la Commission des Monuments historiques le droit de poser des échafaudages qui resteront sept ans et de la ville l'autorisation d'effectuer de larges et profondes fouilles.
Le monument romain du est composé d'un bâtiment principal et de dépendances techniquement liées. Le premier ensemble, orienté ouest-est, comprend deux salles de surfaces inégales, dont la plus grande a pratiquement en son centre une piscine octogonale à trois marche d'une profondeur d'1,40 m avec une hauteur d'eau de entre l'arrivée et le départ des tuyaux de terre cuite. La troisième marche de de hauteur n'est pas immergée. À l'ouest, on trouve un porche avec trois pièces, au nord deux appartements, au sud un étroit couloir et à l'est plusieurs murs délimitant quatre espaces dont un ouvert sur la salle de la piscine. Des galeries souterraines irrégulières accessibles par des escaliers étaient peut-être reliées à une maison contemporaine des constructions primitives. Les chapiteaux, colonnes et bases sont des matériaux de réemploi. Les fouilles extérieures n'ont pas mis en évidence d'autres édifices, ce qui fait croire qu'il est isolé.
Pour ce religieux, les constructions primitives de l'édifice n'appartiennent ni à un temple, ni à un monument funéraire mais à un baptistère par immersion avec sa pièce avec piscine à trois marches, une salle contigüe où sont instruits les catéchumènes et une abside pour le trône de l'évêque construit peu après 313 et la reconnaissance du christianisme par Constantin.
Au , à l'époque mérovingienne, il ne reste des constructions primitives que le bâtiment principal avec ses deux pièces. Il semble que le baptistère à immersion soit transformé en baptistère à infusion. On crée deux absides rectangulaires au nord et au sud et une abside pentagonale plus complexe à l'est. L'ensemble du bâtiment est rehaussé, des ouvertures améliorent l'éclairage et des contreforts renforcent la stabilité de l'ensemble.
Au , après un incendie qui n'épargne que la salle principale, des pans coupés sont édifiés à l'ouest. Le niveau du sol autour du baptistère et la porte d'entrée sont rehaussés d'environ et un escalier est créé.
Aux , des fresques sont peintes sur tous les murs et les ouvertures hautes de la pièce principale transformées. Les absides rectangulaires nord et sud sont remplacées par des absides semi-circulaires.
François Eygun En 1951, au Congrès de la Société française d'Archéologie, Jean Hubert croit reconnaître dans les deux salles une en contradiction avec les conclusions de Camille de La Croix.