Les Rois maudits est une suite romanesque historique écrite par Maurice Druon avec une équipe de collaborateurs, entre 1955 et 1977, basée sur la légende inventée par le chroniqueur italien Paolo Emilio selon laquelle le dernier grand maître du Temple Jacques de Molay aurait lancé, en 1314, une malédiction sur le bûcher à l'encontre du roi de France Philippe IV le Bel, du pape Clément V, de Guillaume de NogaretQuoique mort un an avant l'exécution de Jacques de Molay, il a procédé à l'arrestation des Templiers et à leur procès. et de leurs héritiers et descendants « … jusqu’à la treizième génération ».

L'intrigue se développe dans un contexte de rivalité pour la succession au trône de France de 1314 à 1356 sous les règnes de Philippe le Bel à Jean le Bon : cette rivalité débouche par les liens dynastiques sur la guerre de Cent Ans entre la France et l’Angleterre. L’intrigue se développe également sur deux autres niveaux : la rivalité pour la succession d’Artois entre Mahaut d’Artois et son neveu Robert d’Artois fournit la trame principale, et l’idylle amoureuse entre le banquier Guccio Baglioni et la noble Marie de Cressay une trame secondaire.

Les événements relatés interviennent à un moment où la royauté s’efforce de construire un État qui émerge et s'affirme au détriment de l'ordre féodal, les grands seigneurs gardant bien souvent pour objectif de consolider et accroître leur situation personnelle. Les Rois maudits est également l’occasion de montrer l’articulation entre les différentes branches de la maison prolifique issue de Hugues Capet.

L’œuvre littéraire comprend au total 7 volumes, six publiés de 1955 à 1960 et le dernier en 1977. Elle a donné lieu à deux adaptations télévisées en 1972 et en 2005. Le succès des romans de Druon popularise la légende de la malédiction des Templiers et marque durablement la culture populaire : l'écrivain américain George R. R. Martin, qui signe par ailleurs la préface d'une réédition, la cite comme son inspiration majeure pour sa propre saga Le Trône de fer (Game of Thrones).

Présentation générale de l'œuvre Le cadre historique Les romans racontent, en partant de la conclusion de l'affaire du Temple, l'histoire de la succession de Philippe le Bel au trône de France : les tribulations de ses successeurs Louis X le Hutin, Jean le Posthume, Philippe V le Long, Charles IV le Bel et les premiers Valois, avec leur entourage de vassaux, de conseillers et de financiers.

Au début du , le roi Philippe le Bel, réputé glacial et majestueux, règne d’une main de fer sur la France. Sous son règne, . Philippe le Bel a trois fils et une fille : Louis, dit Louis le Hutin, héritier du trône ; le comte Philippe de Poitiers, homme sage et pondéré ; Charles le Bel, surnommé « l'oison » en raison de sa faible intelligence ; Isabelle de France, mariée à Édouard II, roi d’Angleterre.

Ainsi, tout semble aller pour le mieux puisque la descendance est apparemment largement assurée, et que de plus, un rapprochement entre la France et l’Angleterre est assuré grâce au mariage d’Isabelle.

Cependant, de la découverte de l'adultère des belles-filles du roi jusqu'à la revendication du trône de France par Édouard III d'Angleterre, en passant par les intrigues des membres de la famille royale, bien des péripéties vont finir par déclencher la guerre de Cent Ans.

Parallèlement à cela, un conflit agite l’Artois. En effet, un fait inhabituel est survenu dans la famille du comte : Philippe d’Artois est mort du vivant de son père, le comte Robert II. Quand ce dernier meurt à son tour en 1302, la question de la succession se pose : est-ce le fils de Philippe, Robert III, ou la tante de ce dernier Mahaut, fille cadette de Robert II, qui doit lui succéder ? L’affaire est portée devant la justice royale et le roi Philippe le Bel donne raison à Mahaut. Néanmoins Robert ne lâche pas prise.

Druon bâtit sa trame sur l'histoire réelle, sur les légendes promues réalités historiques et sur les personnalités de l'époque, de 1314 jusqu'aux débuts de la guerre de Cent Ans. Il raconte en filigrane l'épopée de Robert d'Artois qui cherche à récupérer son comté, et la romance de Marie de Cressay avec Guccio Baglioni, banquier de Sienne issu de la grande famille des Tolomei. Des personnages célèbres font leur apparition, parfois en rôle central, parfois de façon périphérique, comme Pétrarque qui décrit Avignon, la ville des papes, comme un lieu de corruption, et son ami Dante.

Les ressorts de l'intrigue : la psychologie des grands seigneurs Les puissants seigneurs qui détiennent le pouvoir, qu'ils soient rois, ducs, comtes, barons, papes ou évêques, sont souvent décrits comme égocentriques, avides d'honneurs et d'argent, voire cruels. Ils se battent pour l'obtention de titres prestigieux (pair de France) et de fiefs (Artois, Navarre). Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, est un grand seigneur ambitieux. Selon l’expression consacrée, il a été , malgré ses titres de roi titulaire d’Aragon et d’empereur titulaire de Constantinople. Il est présenté dans le roman comme étant très dépensier et donc toujours à la recherche d’argent frais (voir La reine étranglée, l'hôtel de Valois). Son neveu Philippe de Poitiers l’achète pour obtenir son soutien lors de son couronnement, mais c’est à Mahaut d'Artois, sa belle-mère, qu’il accorde l’honneur de soutenir la couronne posée sur sa tête lors de son sacre (voir La loi des mâles, les cloches de Reims).

Les seigneurs de l’époque mènent grand train de vie, dépensent leurs revenus et s’endettent sans compter auprès d’hommes d’affaires, tel le banquier lombard TolomeiLe personnage de Tolomei, dans la réalité comme dans la fiction, était originaire de Sienne, en Toscane, mais le terme de banquiers lombards désignait, au Moyen Âge, l'ensemble des prêteurs sur gages originaires du nord de l'Italie.. Ces derniers en profitent pour leur vendre des marchandises coûteuses et utiliser leurs confidences pour se livrer à des spéculations rémunératrices (voir La Reine étranglée, le Pied de Saint Louis).

L'auteur montre l'absence d'intérêt et même le mépris des puissants pour un peuple affligé par les impôts, la guerre, les pillages et les viols. Robert d'Artois, gendre de Charles de Valois et neveu de Mahaut, n’hésite pas à ravager les terres d’Artois, fief de son grand-père dont il revendique la possession contre Mahaut (voir La loi des mâles, puisqu'il faut nous résoudre à la guerre). Les meurtres et les viols qu’il commet ne suscitent en lui que l’amusement de repeupler la contrée par des roturiers issus de son sang.

Robert d'Artois est décrit comme une force de la nature animée par les passions humaines, le pendant masculin de sa tante Mahaut. L'ouvrage dresse au demeurant un portrait moral accablant de Robert d'Artois. Il fréquente assidûment prostituées et personnages douteuxChap. V, partie, t. 6. ("Soudain il comprit : l’odeur des gaufres. Un pair de France, qui va réclamer le comté de ses pères, ne peut descendre dans la rue, en couronne à huit fleurons, pour manger une gaufre. Un pair de France ne peut plus gueuser, se mêler à la multitude, pincer le sein des filles et, le soir, brailler entre quatre ribaudes, comme il le faisait lorsqu’il était pauvre et qu’il avait vingt ans. Cette nostalgie le rassura."). Lorsqu'il rend la justice dans ses fiefs, il prend plaisir à provoquer le déballage des turpitudes humaines et juge avec une mansuétude complice les mécréants Chap. V, , t.6 ("Conches": "Il aimait beaucoup rendre la justice, voir l’envie ou la haine dans les yeux des plaideurs, la fourberie, l’astuce, la malice, le mensonge, se voir lui-même en somme, à la petite échelle des gens du fretin. Il se réjouissait surtout des histoires de femmes ribaudes et de maris trompés. — Faites paraître le cornard ! ordonnait-il, carré dans son faudesteuil de chêne. Et de poser les questions les plus paillardes, tandis que les clercs greffiers pouffaient derrière leurs plumes et que les requérants devenaient cramoisis de honte. Robert avait une fâcheuse propension, que ses prévôts lui reprochaient, à n’infliger que des peines légères aux voleurs, larrons, pipeurs de dés, suborneurs, détrousseurs, maquereaux et brutaux, sauf, bien sûr, quand le larcin ou le délit avait été commis à son détriment. Une secrète connivence le liait de cœur avec tout ce qu’il y avait de truanderie sur la terre….

Dans l'écheveau d'ambitions individuelles se distinguent les personnalités qui ont le sens de l'intérêt public. Avant de mourir, Philippe Le Bel rencontre un paysan qui lui est reconnaissant d'avoir pris les mesures qui ont permis son affranchissement (voir Le Roi de fer, le rendez-vous de Pont Sainte Maxence). L'auteur met de même en évidence Philippe V le Long ou Édouard III ainsi que certains fonctionnaires royaux particulièrement honnêtes et compétents, tels Enguerrand de Marigny, le connétable de France Gaucher de Châtillon, le chancelier Miles de Noyers ou Alain de Pareilles, chef des arbalétriers.

Chacun des protagonistes est montré dans son ambiguïté, Louis X dans sa versatilité et sa faiblesse face aux femmes, Philippe V qui sacrifie à son ambition, Édouard II d'Angleterre noble dans son abdication, Charles de Valois dans son repentir (demandant pardon à l'âme de Marigny), etc.

La production littéraire et cinématographique En fait, en été 1949 à Rome, en lisant l'histoire des Valois, Maurice Druon veut rédiger treize ouvrages consacrés à treize rois Valois, de Philippe VI à Henri III. Or, ce projet initial doit être provisoirement modifié en faveur des rois de France les plus mal connus, à la suite de ses études sur les derniers Capétiens directsMaurice Druon : « C'est à Rome où je vivais pendant l'été 1949. Je lisait l'histoire des Valois et l'envie me vint de faire treize ouvrages romancés sur les treize rois Valois de Philippe VI à Henri III, sur cette fantastique galerie de caractères shakespeariens. Mais pour expliquer l'accession des Valois au trône, il me fallut commencer par étudier la fin des derniers Capétiens directs ; et je rencontrai ces rois, de Philippe le Bel à Charles IV, parmi les plus mal connus de l'histoire de France, avec leur cascades de drames qui commencent à la malédiction du Grand-Maître des templiers. En fait les six volumes actuellement parus des Rois Maudites ne sont que le prologue de mon projet initial. » (La reine étranglée, Éditions Mondiales, Paris 1959, p. 10 - 11).

Maurice Druon n'a jamais caché que sa série Les Rois maudits avait été le résultat d'un travail d'atelier. Au nombre des collaborateurs qu'il remercie dans ses différentes préfaces., on relève les noms de Gilbert Sigaux, Matthieu Galey, Pierre de Lacretelle, Georges Kessel, Christiane GrémillonDominique Bona, Les partisans, Kessel et Druon, Gallimard page 314., José-André Lacour et Edmonde Charles-Roux, parmi quelques prête-plume de moindre envergure.

Les six premiers volumes sont publiés entre 1955 et 1960 par Del Duca. Ils font l'objet d'une nouvelle édition, corrigée sur la forme, en 1965 et 1966.

C’est avec le tome 6 que s’arrête l’histoire proprement dite des Rois maudits. Dans le dernier tome de son récit, Quand un roi perd la France (1977), Druon raconte, à travers le personnage du cardinal Hélie de Périgord, les débuts catastrophiques de la guerre de Cent Ans avec son cortège de batailles perdues pour la France, les règnes désastreux de Philippe VI de Valois et de Jean II le Bon, les tribulations du roi de Navarre, le règne de Gaston Fébus. Ce tome est complètement distinct des autres, en particulier par son style, narré à la première personne par le personnage du cardinal, sous forme d’entretiens qu’il a au cours d’un voyage de Périgueux à Metz qui le mène à la cour de l’empereur Charles IV.