Marcel Déat, né le à Guérigny (Nièvre) et mort le à Turin (Italie), est un homme politique français, socialiste, puis néo-socialiste et enfin fasciste, figure de la collaboration sous l'Occupation.
Normalien, agrégé de philosophie, journaliste et intellectuel, il est député SFIO de à et de à . En , il est exclu du parti pour ses doctrines de plus en plus autoritaristes et son soutien au cabinet Daladier. Il participe la même année à la création du Parti socialiste de France, et devient le chef de file des néo-socialistes, de plus en plus séduits par les modèles fascistes. Il est ministre de l'Air début , dans le gouvernement Sarraut, et député « Rassemblement anticommuniste » en .
Il fonde en le Rassemblement national populaire, parti qui se dit , en fait favorable à l'occupant nazi. Il termine sa carrière politique en comme ministre du Travail et de la Solidarité nationale dans le gouvernement de Vichy, et s'enfuit à Sigmaringen avec le dernier carré des ultra-collaborationnistes, avant de se réfugier en Italie où, converti au catholicisme, il termine sa vie dans la clandestinité.
Biographie Origines familiales et formation secondaire Marcel Déat est issu d’un milieu modeste, républicain et patriote. Il est le fils de Joseph Déat (né en à Jenzat), commis administratif de la Marine, et d'Amélie Ernestine Le Roux (née en à Brest).
En 1909, élève au lycée Blaise-Pascal à Clermont-Ferrand, il est dans la classe d'Armand Nény, qui se suicide en classeRaymond Guillaneuf, « Il y a un siècle : le mal-être de la jeunesse au lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand », anciens.blaisepascal.fr, 16 mars 2006.. Il rejoint la khâgne du lycée Henri-IV (1912-1914). Il y crée un , de tendance jauréssienne. Il est l'élève d'Alain, professeur actif au Parti radicalCofondateur, dans les années 1930, du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA) que Déat rejoindra..
Il est admis en à l’École normale supérieure de la rue d'Ulm. La même année, il adhère à la SFIO, plus par « idéalisme philosophique que par matérialisme ».
Ses études sont interrompues par la guerre. Il les reprend en Marcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 113 : , et sort deuxième du classement spécial de l’agrégation de philosophie de .. Il commence une thèse sur . Il fréquente à l'ENS et à la Sorbonne André Guérin et Max Bonnafous.
Première Guerre mondiale et formation universitaire Mobilisé lors de l'entrée en guerre de la France au début d', il passe les quatre années de guerre sous les drapeaux. Il est démobilisé début 1919 avec le grade de capitaine.
Sous le pseudonyme de Taëd (forme inversée de Déat), il publie Cadavres et maximes, philosophie d’un revenant, où il raconte son expérience de soldatMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 129 : et exprime son horreur de la guerre et des tranchées. Ce pacifisme viscéral sera déterminant dans les choix qu'il fera au cours de sa carrière. Il est aussi fasciné par la discipline collective et par la camaraderie du front.
Une fois reçu à l'agrégation, il s'oriente alors vers la sociologie, sous la direction de Célestin Bouglé, sociologue radical et ami d’Alain. Bouglé place Déat au secrétariat du Centre de documentation sociale de l'École normale supérieure.
Militant de la SFIO (1920-1933) Lors de la scission qui survient à Tours en 1920 avec les partisans de Lénine et de la révolution bolchévique (qui forment la SFIC), il se situe à droite de la SFIO, dans le groupe de la Vie socialiste, aux côtés de Pierre Renaudel.
Nommé professeur de philosophie au lycée mixte de Reims, il commence ses premiers cours en Marcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 149 : « À la fin d'octobre 1922 je m'en vais faire mes débuts au lycée de garçons de Reims... inaugurant mon cours de psychologie devant une classe mixte, garçons et filles, organisée par une récente et révolutionnaire décision du très conservateur Léon Bérard ».. Il y a notamment pour élèves les jeunes Roger Vailland (1907-1965), Roger Gilbert-Lecomte (1907-1943) et René Daumal (1908-1944)Marcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 153 : « Les fournées d'élèves que je vais former compteront toutes de bonnes cervelles. Parmi les garçons émergeront des littérateurs-nés, comme Roger Vailland, Lecomte, puis le jeune Daumal »..
En mai , il est élu conseiller municipal de Reims, ville qu'il quitte pendant l'été 1925 pour retourner vivre à Paris et travailler à sa thèse. Il devient alors bibliothécaire adjoint de l'École normale supérieure, où il loge avec sa femme, aux côtés de Lucien Herr qui songe à lui pour lui succéderMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 179..
Le , lors d’une élection partielle dans la circonscription de Reims, il est élu à la Chambre des députésMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 186 : « Le 26 février 1926, avec Paul Marchandeau, je suis élu député de la Marne ».. En 1928, il se représente dans la circonscription voisine d'Épernay mais est battu par Pierre ForgeotMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 211.. Il est nommé professeur de philosophie au lycée de Gap, où il exerce une seule année scolaireMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 214 : « Tout de même, on ne me soigne pas spécialement en m'offrant Digne, capitale des Basses-Alpes, un des plus petits lycées de France et sans doute le plus difficile d'accès, le plus éloigné de Paris, et que l'on considère comme le "pénitencier" de l'université ».. À cette époque, Léon Blum cherche à favoriser quelques jeunes car la montée dans la hiérarchie du parti est difficile ; il nomme alors Déat, qui retourne vivre à Sceaux, secrétaire du groupe parlementaire de la SFIO, lequel créé notamment un bulletin hebdomadaire d'informations et d'arguments de propagande pour les parlementaires de son partiMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, pp. 217 : « Bientôt j'imagine de faire ronéoter chaque semaine un bulletin d'informations qui est un véritable mémento du propagandiste, avec des arguments à jour sur tous les problèmes d'actualité »..
En , il participe au troisième cours universitaire de Davos, avec de nombreux autres intellectuels français et allemands.
En , Déat publie Perspectives socialistesMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 234 : « J'écrivis un livre où je rassemblai en bon ordre mes idées sous le titre Perspectives socialistes »., un ouvrage théorique de réflexion sur la doctrine socialiste. Il pense qu’il faut s’adapter à l’évolution de la société capitaliste qui ne paraît pas s’autodétruire, contrairement aux prédictions marxistes. L’État doit avoir un rôle privilégié dans la gestion de la propriété, qui doit être individuelle. Déat est contre la collectivisation et contre la révolution, car le chaos est selon lui le credo des fascistes. En ces points, il s’oppose farouchement aux marxistes, mais se rapproche des planistes. Déat pense qu’il faut passer par un régime intermédiaire, et non pas attendre le vide politique pour que le socialisme s'installe. Ce livre est Notice DÉAT Marcel, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, par Alain Bergounioux, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 2 juillet 2020. et entraîne une rupture intellectuelle et morale avec Léon Blum, qui ne partage pas ses vues politiques, tandis que Marcel Déat estime que ce dernier mène une « politique d'ajournement et d'immobilisme savant »Marcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, pp. 236-237, au sujet de son livre : « Jamais ni Auriol ni Léon Blum ne m'en dirent un mot, fût-ce pour m'en accuser réception. Blum avait parfaitement compris que je flanquais par terre toutes ses artificieux décors, que j'avais inventé la machine à désankyloser les cervelles, et que si ces thèses subversives se répandaient, c'en serait fini de la grand politique d'ajournement et de son immobilisme savant. [...] En réalité, c'est de ce livre que date ma rupture intellectuelle et morale avec Léon Blum : il acheva alors de comprendre que je n'étais pas d'humeur à me comporter à son égard comme un disciple docile et que je tarderai pas à devenir gênant »..
En , il est élu député du de Paris, battant Jacques Duclos, qui avait lui-même battu Léon Blum en . Il prend alors en location un appartement rue Villiers-de-L'Isle-Adam, dans l'arrondissement où il vient d'être éluMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 259..
Le Parti socialiste de France-Union Jean Jaurès (1933-1935) En 1933, Marcel Déat adhère au Parti socialiste de France-Union Jean Jaurès (PSDF) né en 1933 d'une scission des franges réformiste, planiste et néo-socialiste de la SFIO exclues par le congrès du . Influents dans le groupe parlementaire, ces futurs exclus étaient très minoritaires au sein du parti, en butte à l'hostilité de l'aile gauche (pivertistes et Bataille socialiste) et des centristes (blumistes). Ce mouvement qui veut s’ouvre aux classes moyennes et participe aux gouvernements non socialistes.
L'Union socialiste républicaine (1935-1940) thumb|Marcel Déat, ministre de l'Air (1936). En 1935, Déat et ses proches, Renaudel, Marquet et Montagon, fusionnent le PSDF avec deux autres groupes de gauche modérée (le Parti républicain-socialiste et le Parti socialiste français) pour former l’Union socialiste républicaineMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 316 : « Ce n'est que dans les derniers mois de l'année que fut officiellement constituée l'Union socialiste et républicaine, dans laquelle disparurent le Parti socialiste de France, le Parti républicain-socialiste et le Parti socialiste français »..
Il est brièvement ministre de l’Air début 1936, dans le cabinet Sarraut.
Se représentant dans la même circonscription où il avait été élu en 1932, il est battu le par le candidat communiste Adrien Langumier aux élections législativesMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 365 : « Au second tour de scrutin, le 2 mai, je fus battu. Honorablement, je puis le dire, puisque gagnant au moins sur 1932, malgré la scission, j'additionnais . À quelques centaines de voix, l'inconnu Langumier me surclassait ».. L’Union socialiste et républicaine se rallie au gouvernement Blum après la victoire du Front populaire.
Après cette défaite, Marcel Déat publie de nombreux articles dans plusieurs journaux tels que L'Œuvre, La République, Le Quotidien, Le Petit Méridional et Le Petit Provençal, ainsi que dans diverses revuesMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 369 : « Ma situation personnelle fut assez vite réglée ; je reprenais ma collaboration à divers journaux, dont le nombre allait progressivement s'accroître, en 1937-1938, quinze à vingt articles par mois. (...) J'envoyais des papiers à L'Oeuvre, à La République, au Quotidien, à d'autres feuilles parisiennes encore, et, en province, au Petit Méridional, puis au Petit Provençal, etc., sans compter une certain nombre de revues ».. Pour le compte de La Tribune des nations, où il avait publié une étude sur Les jeunesses d'Europe, il rencontre et interviewe plusieurs chefs de gouvernement ou chefs d'État européens : Mussolini, Giuseppe Motta, Nicolae Titulescu et Paul Van ZeelandMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, pp. 369-382.. Il devait interviewer Adolf Hitler en , mais sa nomination comme professeur de philosophie au lycée Fénelon de Paris, où il enseigna deux années de suite, lui fait renoncer à ce projetMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 382 : « Rendez-vous était pris en principe à Berlin pour une rencontre avec Hitler, en octobre, mais je dus renoncer au voyage, étant alors redevenu professeur de philosophie. J'étais nommé au lycée Louis-le-Grand »..