L’Épître aux Hébreux est un livre du Nouveau Testament rédigé en grec et intitulé « Πρὸς Ἑϐραίους » (Pros Hebraious). Cette lettre est censée s'adresser à des « Hébreux » mais l'identité de ces destinataires offre matière à discussion, si tant est qu'il s'agisse d'une véritable lettre. Là n'est pas son seul paradoxe.
Entré tardivement dans le canon néotestamentaire, ce texte suscite en effet de multiples interrogations en termes d'exégèse historico-critique. Dès sa publication, la question de son rédacteur a divisé les Pères de l'Église. La tradition chrétienne l'a longtemps attribué à l'apôtre Paul, mais les arguments de biblistes tels que Martin Luther et Ernest Renan ont donné lieu à de nouveaux débats. Depuis le , l'hypothèse paulinienne est unanimement abandonnée et les historiens considèrent aujourd'hui cet écrit comme l'œuvre d'un auteur anonyme.
De son titre latin Epistola ad Hebræos, conventionnellement abrégé en « He », l'épître est rédigée dans le dernier tiers du , entre les années 60 et les années 90. Elle se compose de 13 chapitres articulés selon une structure d'apparence linéaire mais qui obéit à un système de correspondances internes mis en évidence depuis les années 1960 par les travaux d'Albert Vanhoye. C'est l'analyse de ce schéma qui a fourni les clés de ce texte jusqu'alors réputé énigmatique, voire obscur, et permis d'en déchiffrer le message.
Ses thèmes principaux portent sur la dialectique des deux alliances, sur l'espérance du croyant et sur la personne de Jésus en tant que médiateur, Fils de Dieu, et, pour la première fois dans la littérature chrétienne, grand prêtre à l'image de Melchisédech. Autrement dit, l'Épître aux Hébreux constitue l'un des plus anciens traités de christologie mais aussi l'un des plus novateurs.
La question de l'auteur Le débat sur la canonicité
Pendant des siècles, la canonicité de l'Épître aux Hébreux est restée indissociable de son attribution initiale à Paul de Tarse alors que ce texte ne contient aucune allusion à l'Apôtre en tant qu'auteur et qu'Origène, déjà au , soulève des objections contre ce rapprochement.
Antiquité et Moyen Âge La plus ancienne version d'Hébreux se trouve dans le Papyrus 46, daté des environs de l'an 200 : le texte y est inséré dans le corpus paulinien, entre l'Épître aux Romains et la Première aux Corinthiens. Il en va de même pour le Codex Vaticanus et le Codex Sinaiticus, tous deux du Barbara Aland, Kurt Aland, Novum Testamentum Graece, 27. Auflage, Stuttgart 2001, , p. 686.. C'est à ce classement parmi les lettres de Paul, qui vaut attribution, que cet écrit doit sa présence dans le canon néotestamentaire.
vignette|Le Papyrus 46 (Gregory-Aland) : ici, un passage de la Deuxième aux Corinthiens. Pendant les premiers temps de l'Église, le christianisme oriental voit dans cette épître une œuvre de Paul tandis que l'Occident chrétien, qui la cite depuis Clément de Rome mais sans lui ajouter de nom d'auteur, l'écarte longtemps de son canon officiel. Par exemple, elle semble inconnue du canon de Marcion ()Ernest Renan, Saint Paul, in Histoire des origines du christianisme, Bouquins/Laffont, vol. 1, 1995 p. 522-525. et n'est pas mentionnée dans le Fragment de Muratori (). Quelques vicissitudes marquent ses débuts : son instrumentalisation par des mouvements dissidents alimente les soupçons quant à son authenticité, à telle enseigne qu'au , selon le témoignage de Philastre de Brescia, elle n'est pas donnée en lecture dans les églises occidentalesAlbert Vanhoye et al., « Introduction à l'Épître aux Hébreux », Traduction œcuménique de la Bible, 1973, p. 664-667.. Pourtant, l'influence orientale gagne peu à peu du terrain et d'aucuns, en Occident, finissent par juger l'épître admissible, mais non sans réticence. Ainsi, Jérôme de Stridon (-) note que les Romains doutent de son origine paulinienneDe viris illustribus, 59. mais il s'appuie sur la tradition grecque pour la considérer comme partie intégrante des textes inspirés, avis auquel se range Augustin d'Hippone. En 397, le III synode de Carthage, qui fixe la liste des Écritures canoniques, dénombre 13 lettres de Paul et, en leur adjoignant Hébreux, tente de mettre fin à ces fluctuations. Le texte occidental du corpus paulinien garde néanmoins la trace d'hésitations ultérieures, entre le Codex Claromontanus qui relègue l'épître en annexe, le Codex Augiensis qui n'en donne qu'une traduction en latin et le Codex Boernerianus () qui l'omet.
Du Moyen Âge au L'attribution à Paul et la canonicité qui en découle s'imposent cependant au christianisme occidental, en particulier à Thomas d'Aquin ()François Tonon, « L'"Alliance nouvelle" dans l'épître aux Hébreux et son commentaire par Thomas d'Aquin », Revue des sciences religieuses, 82/2, 2008, p. 179-197. jusqu'à la Réforme (). À cette époque, elles sont battues en brèche par Luther. Au départ, dans son commentaire d'Hébreux en date de 1517-1518, la même année que le manifeste de Wittenberg, Luther ne s'élève pas contre l'identification de l'auteur à l'Apôtre : bien au contraire, il récapitule les arguments qui vont dans ce sens. Mais il admet qu'Hébreux 2:3, où le rédacteur se définit comme un disciple de la deuxième génération, représente un obstacle de taille. Puis, en 1522, lorsqu'il publie sa traduction du Nouveau Testament, il estime que l'épître n'est due ni à Paul ni à un autre apôtre. Il la conserve néanmoins dans sa Bible mais en la décalant vers la fin, parmi les ἀντιλεγόμενα (antilegomena), aux côtés d'autres livres dont la canonicité lui semble peu probable, comme Jacques, Jude et l'Apocalypse, et en rappelant les débats dont elle a fait l'objet. Calvin (), pour sa part, ne remet pas en cause son apostolicité et va jusqu'à déceler la signature de Satan dans ces contestations, mais il ne la reconnaît pas non plus comme une œuvre de Paul.
La thèse de l'origine paulinienne connaît ensuite des fortunes diverses chez les biblistes protestants : ils la récusent puis la soutiennent au avant de la rejeter à nouveau, pendant que l'Église catholique refuse de se prononcer sur ce point lors du concile de Trente (1545 à 1563) et laisse une certaine latitude d'interprétation aux commentateurs. En revanche, elle se montre plus explicite au cours de la crise moderniste, quand la Commission biblique pontificale, à la veille de la Première Guerre mondiale, interdit aux fidèles de nier la paternité paulinienneDe epistola ad Hebraeos, « De l'Épître aux Hébreux », 24 juin 1914. Acta Apostolicae Sedis 6 (1914) 417-418.. Il faut attendre l'année 1961 pour que le Saint-Siège renonce à cette directive.
Les hypothèses Hébreux ne comporte pas de nom d'auteur et sa filiation littéraire demeure indéchiffrable. Cette question non résolue a conduit l'historiographie ancienne à proposer des « candidats » à sa rédaction et à avancer des hypothèses dont aucune n'apparaît satisfaisante au regard de la critique contemporaine. .
L'attribution à Paul
Clément d'Alexandrie () voit dans Hébreux la traduction grecque, effectuée par l'évangéliste Luc, d'une lettre de Paul de Tarse destinée à des Hébreux et rédigée dans leur langue, l'Apôtre ayant choisi de rester en retrait afin de ne pas indisposer ses lecteurs juifs. À la même époque, Origène doute de cette théorieHans Conzelmann et Andreas Lindemann, Guide pour l'étude du Nouveau Testament, Labor et Fides], 1999, p. 82. et pense plutôt reconnaître l'œuvre d'un disciple de Paul :
vignette|Saint Paul écrivant ses épîtres, par Lucas Cranach le Jeune.
Il précise qu'aux yeux de certains, Clément de Rome () passe pour être au moins le traducteur de l'épître, si ce n'est son auteur, à moins qu'il ne s'agisse de LucSimon Claude Mimouni et Pierre Maraval, Le Christianisme des origines à Constantin, éd. PUF/Nouvelle Clio, 2006, ..
Eusèbe de Césarée () signale dans son Histoire ecclésiastique une proximité stylistique entre la Première épître de Clément et la lettre aux Hébreux, dont il attribue la paternité à Paul. Pour lui, Clément de Rome serait le traducteur du texte paulinien vers le grecFrancesco Scorza Barcellona, « Clemente I, Santo », in Encyclopédie Treccani, 2000 Lire en ligne. :
De fait, le style littéraire et les thèmes d'Hébreux offrent peu de points communs avec le corpus paulinien. L'exégèse historico-critique moderne a dressé un inventaire des arguments en faveur et en défaveur de ce rapprochement. Il est indéniable que l'épître aborde plusieurs sujets présents chez l'Apôtre, tels que la médiation du Christ, son humiliation, son élévation au-dessus des anges et sa Passion. D'autres similitudes peuvent être recensées : la polémique contre la Loi juive, la gloire divine du Christ, son sacrifice ou même, dans les dernières lignes, une mention du disciple Timothée et une salutation finale de type paulinien. À cela, il convient d'ajouter que, sur l'ensemble du Nouveau Testament, il existe 65 mots qui apparaissent uniquement chez l'Apôtre et dans Hébreux : , ...
En sens inverse, les grandes problématiques pauliniennes sont absentes de cette épître, comme la théologie de la croix, la dialectique de la justice et de la liberté ou celle de la Loi et de la grâce. De surcroît, à la différence de Paul, quand l'épître cite l'Ancien Testament, elle utilise le plus souvent la version des Septante. Surtout, elle s'organise autour de l'image du Christ en tant que grand prêtre d'Israël, concept étranger à la pensée de Paul.
Ces incompatibilités sont répertoriées par Albert Vanhoye, qui met en regard le mode d'expression de l'Apôtre et celui d'HébreuxAlbert Vanhoye, Le Message de l'épître aux Hébreux, Cahiers Évangile n° 19, éditions du Cerf, 1977, rééd. 2016, p. 6-9.. Ainsi, au de Paul, s'oppose celui, , de l'épître ; à ses ruptures de ton, les de l'épître ; à son omniprésence, le retrait de l'auteur d'Hébreux derrière son propre texte ; à son , le fait que le rédacteur d'Hébreux ne se présente jamais comme un apôtre ; à la fréquence de ses expressions , , , l'absence de ces termes dans l'épître, qui parle simplement de « Jésus » ; à sa façon de citer l'Ancien Testament en employant le verbe et ses dérivés (, ), l'usage exclusif du verbe dans l'épître.
La paternité paulinienne, contestée depuis le début du par l'ensemble des spécialistes, se voit désormais rejetée, et cet abandon est , note Samuel BénétreauSamuel Bénétreau, L'Épître aux Hébreux, vol. 1, Édifac, 1989, p. 19-23..
Les théories alternatives
vignette|gauche|Saint Barnabé. Icône byzantine du . D'autres ont été suggérés. On en a dénombré jusqu'à 13Jean Massonnet, L'Épître aux Hébreux, Éditions du Cerf, 2016, p. 23-28.. Par exemple, Tertullien () attribue la rédaction d'Hébreux à BarnabéSimon Claude Mimouni et Pierre Maraval, Le Christianisme des origines à Constantin, éd. PUF/Nouvelle Clio, 2006, .De Pudicitia, 20., hypothèse qui a recueilli de nombreux suffrages. Ernest Renan, entre autres, la soutient dans son Histoire des origines du christianismeErnest Renan, L'Antéchrist, in Histoire des origines du christianisme, Bouquins/Laffont, vol. 2, 1995 p. 10-11.. Barnabé, ce disciple de Paul qui lui paraît toujours un peu , représente à ses yeux la théorie parce que le fait semble reconnu de tous à l'époque de Tertullien et que rien, dans l'épître, ne vient s'y opposer. Ce dernier argument est pourtant démenti par l'attachement de Barnabé à la Loi juive tel que le décrit Paul dans le chapitre 2 de l'Épître aux Galates alors qu'Hébreux témoigne d'une attitude contraire chez son rédacteur (, et ).