La bataille des Dardanelles, également appelée bataille de Gallipoli (ou campagne des Dardanelles, ou campagne de Gallipoli), est un affrontement de la Première Guerre mondiale qui oppose l'Empire ottoman aux troupes britanniques et françaises dans la péninsule de Gallipoli dans l'actuelle Turquie du 18 mars 1915 au 9 janvier 1916.

La péninsule de Gallipoli forme la partie nord du détroit des Dardanelles reliant la mer Égée à la mer de Marmara. Durant la Première Guerre mondiale, cette région est contrôlée par l'Empire ottoman alors en guerre contre les puissances alliées dont le Royaume-Uni, la France et la Russie. Pour pouvoir ravitailler cette dernière, le contrôle des « Détroits » est indispensable mais une tentative alliée pour traverser les Dardanelles échoue le en raison des mines qui y ont été posées. Pour que les dragueurs de mines puissent opérer en sécurité, il est nécessaire de réduire au silence les batteries ottomanes sur les hauteurs du détroit. Un débarquement est donc organisé le 25 avril au cap Helles et dans la baie Anzac à l'extrémité sud de la péninsule.

Le terrain difficile, l'impréparation alliée et la forte résistance ottomane provoquent rapidement l'enlisement du front et les tentatives des deux camps pour débloquer la situation se soldent par de sanglants revers. Le , les Alliés débarquent dans la au nord mais ils ne parviennent pas non plus à atteindre les hauteurs dominant le détroit au milieu de la péninsule et ce secteur se couvre également de tranchées. L'impasse de la situation et l'entrée en guerre de la Bulgarie aux côtés des Empires centraux en poussent les Alliés à évacuer leurs positions en et en et les unités sont redéployées en Égypte ou sur le front de Salonique en Grèce.

La bataille est un sérieux revers pour les Alliés et l'un des rares succès ottomans durant le conflit. En Turquie, l'affrontement est resté célèbre car il marque le début de l'ascension de Mustafa Kemal qui devient par la suite un des principaux acteurs de la guerre d'indépendance et le premier président du pays. La campagne est également un élément fondateur de l'identité nationale turque. Commémorée sous le nom de journée de l'ANZAC, la date du débarquement du est la plus importante célébration militaire en Australie et en Nouvelle-Zélande, où elle surpasse le jour du Souvenir du 11 novembre.

Contexte

Entrée en guerre de l'Empire ottoman Au début du , l'Empire ottoman est surnommé l'« homme malade de l'Europe » en raison de son instabilité politique, des revers militaires et des tensions sociales liées à un siècle de déclin. En 1908, un groupe d'officiers appelés les Jeunes-Turcs prend le pouvoir lors d'un coup d'État ; le sultan Abdülhamid II est renversé et son frère Mehmed V lui succède même s'il n'a plus aucun pouvoir. Le nouveau régime lance de nombreuses réformes afin de moderniser l'économie et l'administration de l'Empire. L'Allemagne est déjà un soutien de l'Empire et elle finance plusieurs projets de modernisation comme le chemin de fer Berlin-Bagdad. Son influence s'accroit aux dépens de la présence britannique traditionnelle et des officiers allemands participent à la réorganisation de l'armée. Malgré ces investissements, les ressources de l'Empire sont épuisées par les guerres balkaniques en 1912 et 1913. La faction pro-allemande menée par Enver Pacha, l'ancien attaché militaire ottoman à Berlin, s'oppose à l'influence britannique au sein du gouvernement et renforce les liens de l'Empire avec l'Allemagne. Ce rapprochement se traduit en par l'arrivée à Constantinople d'une mission militaire allemande menée par le général Otto Liman von Sanders. Dans le même temps, la position géographique de l'Empire signifie que sa neutralité revêt une importance considérable pour la Russie et ses alliés français et britanniques dans le cas d'une guerre en Europe.

Durant la crise de juillet, en 1914, les diplomates allemands proposent aux Ottomans de former une alliance contre la Russie en échange de gains territoriaux dans le Caucase et dans le nord-ouest de la Perse. La faction pro-britannique est alors isolée du fait de l'absence de l'ambassadeur britannique. Le , deux jours après le début de la Première Guerre mondiale, les dirigeants ottomans approuvent une alliance secrète avec l'Allemagne contre la Russie mais l'accord ne les contraint pas à entreprendre des actions militaires. Le , le gouvernement britannique réquisitionne deux cuirassés, le Sultan Osman I et le Reşadiye, construits par les chantiers navals britanniques pour le compte de l'Empire ottoman ; cela affaiblit les partisans du Royaume-Uni à Constantinople malgré les propositions d'indemnisation si l'Empire reste neutre. À la suite de cet incident diplomatique, le gouvernement allemand offre deux croiseurs en remplacement, le et le , pour accroître son influence. Les Alliés tentent d'intercepter les navires mais ces derniers s'échappent quand le gouvernement ottoman les autorise à traverser les Dardanelles jusqu'à Constantinople. L'Empire est cependant neutre et la convention de Londres signée en 1841 interdit tout passage de navires de guerre dans les Dardanelles ; en autorisant l'entrée des navires allemands, ces derniers confirment leurs liens avec l'Allemagne.

En septembre, la mission navale britannique à Constantinople créée en 1912 par l'amiral est rappelée du fait de l'entrée en guerre, apparemment imminente, de l'Empire ottoman ; le commandement de la marine ottomane est transmis au contre-amiral Wilhelm Souchon de la Kaiserliche Marine (marine impériale allemande) . Sans en référer au gouvernement ottoman, le commandant allemand des fortifications des Dardanelles ordonne la fermeture du détroit le . La présence navale allemande et les succès militaires de l'Allemagne sur les différents fronts du conflit poussent le gouvernement ottoman à déclarer la guerre à la Russie. Le , les deux croiseurs de la marine ottomane Yavuz Sultan Selim et Midilli (antérieurement le Breslau et le Goeben) entrent en mer Noire, bombardent le port russe d'Odessa et coulent plusieurs navires. Les Ottomans refusent d'expulser les missions allemandes comme le demandent les Alliés et ils entrent officiellement en guerre aux côtés des Empires centraux le ; la Russie déclare la guerre à l'Empire le . Le lendemain, l'ambassadeur britannique quitte Constantinople et une escadre britannique bombarde les forts de Kumkale et de Seddulbahir à l'entrée méditerranéenne du détroit. Le Royaume-Uni et la France déclarent à leur tour la guerre à l'Empire le et les Ottomans passent à l'offensive dans le Caucase à la fin du mois. Les combats éclatent également en Mésopotamie lorsque les Britanniques débarquent dans le golfe Persique pour prendre le contrôle des installations pétrolières de la région. Les Ottomans planifient une offensive contre l'Égypte britannique au début de l'année 1915 pour occuper le canal de Suez et couper les liens entre le Royaume-Uni et ses colonies indiennes.. L'historien Hew Strachan estime que rétrospectivement l'entrée en guerre ottomane ne fait aucun doute après l'arrivée du Goeben et du Breslau et que les retards sont plus liés à l'impréparation ottomane qu'à des hésitations sur la politique à tenir.

Stratégie alliée vignette|gauche|Carte des détroits avec les Dardanelles en jaune et le Bosphore en rouge. Après les succès allemands au début du conflit, le front de l'Ouest s'est enlisé à la suite des contre-attaques alliées sur la Marne et à Ypres. L'impossibilité de la guerre de mouvement pousse les deux camps à créer des tranchées qui s'étendent rapidement de la mer du Nord jusqu'à la frontière suisse. La situation est similaire à l'est et le front s'est figé sur une ligne allant de la mer Baltique à la mer Noire. Pour les Alliés, la neutralité de l'Empire ottoman et l'ouverture des Dardanelles revêtent une importance capitale car le détroit est le seul lien entre la Russie d'un côté et la France et le Royaume-Uni de l'autre. En effet, les routes terrestres sont contrôlées par l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, la mer Blanche au nord et la mer d'Okhotsk en Extrême-Orient sont bloquées par les glaces l'hiver et éloignées des théâtres d'opérations tandis que l'accès à la mer Baltique est bloqué par la marine allemande. Tant que l'Empire reste neutre, la Russie peut être ravitaillée par la mer Noire mais le détroit est fermé et miné par les Ottomans en novembre.

En novembre, le Royaume-Uni propose de payer l'Empire ottoman pour qu'il reste neutre cependant le ministre français de la Justice, Aristide Briand suggère de lancer une attaque préventive ; les deux propositions sont rejetées. Plus tard dans le mois, le premier lord de l'Amirauté, Winston Churchill présente un projet d'attaque navale contre les Dardanelles fondé sur des rapports erronés sur les défenses ottomanes. Churchill veut redéployer en Méditerranée les cuirassés obsolètes ne pouvant opérer contre la allemande afin d'organiser une opération navale suivie d'un débarquement limité. L'opération a également pour objectif de pousser la Bulgarie et la Grèce, deux anciennes possessions ottomanes, à rejoindre le camp des Alliés. Le , le grand-duc Nicolas de Russie demande l'aide britannique alors que les Ottomans lancent une grande offensive dans le Caucase. Les préparations de l'opération navale commencent immédiatement pour soulager les Russes en obligeant les Ottomans à redéployer leurs forces dans les Dardanelles.

Opérations navales Tentative de passage en force vignette|gauche|Carte des champs de mines et des fortifications ottomanes dans les Dardanelles. Le , un hydravion britannique du réalise un vol de reconnaissance au-dessus du détroit. Deux jours plus tard, une importante escadre anglo-française menée par le cuirassé commence à pilonner les positions ottomanes sur la côte. Les Britanniques ont prévu d'utiliser les huit appareils du HMS Ark Royal pour orienter les tirs mais les mauvaises conditions climatiques ne permettent l'emploi que d'un seul . Le 25 février, les premières fortifications à l'entrée des Dardanelles ont été écrasées tandis que le passage a été déminé. Une unité de Royal Marines est alors débarquée pour détruire les canons de Kumkale sur la côte asiatique et à Sedd el Bahr à l'extrémité de la péninsule de Gallipoli tandis que le bombardement naval se tourne vers les batteries entre Kumkale et Kephez.vignette|Dragage des mines dans les Dardanelles en 1915 par les troupes franco-britanniques.Frustré par la mobilité des batteries ottomanes qui échappent aux bombardements alliés et menacent les dragueurs de mines, Churchill pousse le commandant de la flotte, l'amiral Sackville Carden, à accroître la pression. Ce dernier prépare une nouvelle tactique et envoie le un télégramme à Churchill indiquant qu'il pourrait atteindre Constantinople en moins de 14 jours en lançant un assaut avec l'ensemble de ses forces. Cette confiance est renforcée par l'interception de messages allemands révélant que les forts ottomans sont presque à court de munitions. Il est donc décidé d'organiser une attaque générale vers le mais Carden, malade, est remplacé par l'amiral John de Robeck.

Le , la flotte composée de et de nombreux croiseurs et destroyers tente de forcer le passage le plus étroit des Dardanelles large de seulement . Malgré la menace des canons ottomans, les dragueurs de mines reçoivent l'ordre de participer à l'assaut. À , un compte-rendu du quartier-général ottoman rapporte que .

vignette|gauche|Naufrage du cuirassé Bouvet le .vignette|alt=Photographie d'un navire donnant de la bande sur tribord dont la tourelle arrière est complètement déchiquetée|Naufrage du .