La pragmatique est une branche de la linguistique qui s'intéresse aux éléments du langage dont le sens ne peut être compris qu'en connaissant le contexte de leur emploi.
Introduction La pragmatique est née au aux États-Unis mais elle a commencé à se développer surtout après la Seconde Guerre mondiale. Dès le divers intellectuels s’appuyant sur le scepticisme spéculatif de la réalité ont soutenu l’idée que la pensée ne saurait jamais aller au-delà d’une connaissance pratique. Parmi celles-ci figure Charles Sanders Peirce (1839-1914), William James (1842-1910), Oliver Wendell Holmes (1809-1894) Chauncey Wright (1830-1875), John Fiske (1842-1901), Francis Ellingwood Abbot (1836-1903), Joseph Bangs Warner (sd) et (1830-1876), portées par le courant plus général du pragmatisme.
Sur cette base, William James (1842-1910) a développé une doctrine qu’il a appelée pragmatique, dérivé du grec ancien prâgma/πρᾶγμα : au sens de affaire, action de faire, action d'entreprendre, ce qui est fait, ce qui existe, évènement, ou encore chose. Son ami Charles Sanders Peirce (1834-1914) a, lui, employé le terme voisin de pragmaticisme, et il a mis l’accent sur l’activité sémiotique de l’homme, donc sur l’emploi des signes. Tout naturellement, sa réflexion a rencontré les signes linguistiques et leur emploi.
Objet de la pragmatique linguistique La pragmatique s'intéresse ainsi d'un côté aux phénomènes de dépendances contextuelles propres aux termes indexicaux, c'est-à-dire ceux qui, comme je, ici ou maintenant, ont leur référence déterminée par des paramètres liés au contexte d'énonciation, ainsi qu'aux phénomènes de présupposition. C’est par exemple une motiviation explicite des travaux du philosophe et logicien californien David Kaplan.
D'un autre côté, elle vise aussi parfois à faire une théorie des inférences que l'on tire des énoncés linguistiques sur la base de nos connaissances générales sur le monde et d'hypothèses sur les intentions des locuteurs. Elle s'appuie en particulier sur la distinction introduite par le philosophe américain Paul Grice entre le sens pour le locuteur et le sens proprement linguistique des énoncés. En France, à peu près à la même époque, Oswald Ducrot développait des idées comparables. Dan Sperber, philosophe et anthropologue français, et Deirdre Wilson, linguiste britannique, ont développé à partir de ces idées une théorie pragmatique générale, connue sous le nom de théorie de la pertinence.
Les principaux travaux d’Oswald Ducrot portent d'une part sur la présupposition, c'est-à-dire sur le fait que certaines expressions linguistiques, pour être utilisées de manière appropriée, requièrent que les locuteurs partagent certaines croyances. Par exemple, pour pouvoir comprendre de manière appropriée « Paul aussi est venu », il faut que l'ensemble des participants à la conversation partagent la croyance que quelqu'un d'autre que Paul est venu. D'autre part, Ducrot s'est intéressé à la façon dont certains énoncés véhiculent, au-delà de leur signification littérale, certaines informations implicites. La pragmatique est envisagée par d'autres théoriciens comme une science de la communication.
Dans cette perspective élargie, elle étudie l'usage du langage dans la communication et dans la connaissance.
Largement tributaire du cognitivisme, la pragmatique élargie considère les mécanismes inférentiels dans la connaissance, la construction des concepts, l'usage non littéral du langage, l'intentionnalité dans l'argumentation, etc.
C'est, par exemple, le cas de la psychologie expérimentale (approche pragmatique en psychologie) qui s'intéresse à l'étude des processus cognitifs et psychologiques en jeu dans les interactions langagières en partant du principe que la conversation, en tant que lieu naturel d'expression des comportements, constitue un cadre d'observation privilégié de l'intrication du cognitif et du social où l'on peut espérer observer certaines heuristiques cognitives spécifiques de la gestion des mécanismes de . De même, de plus en plus de chercheurs considèrent dorénavant que l'analyse conversationnelle, telle qu'elle est réalisée par l'approche pragmatique en psychologie, est déterminante en matière de psychopathologie scientifique dans la mesure où elle contribue à l'explication de certains processus mentaux, en partie infra-intentionnels, qui sont activés par les sujets communicants.
Dans cette perspective la pragmatique peut être envisagée de deux points de vue : celle qui s'occupe de l'influence et des conséquences du langage sur le contexte, donc extralinguistique, optique incarné par exemple par John Langshaw AustinAustin J., How to do things with words, Oxford university press, Oxford, 1962 (traduction française « Quand dire, c’est faire », Seuil, 1970) qui porte son attention sur des sujets tel comment modifier le monde en disant quelque chose ou comment agir sur le monde en disant quelque chose ; celle qui s'occupe plutôt de l'influence et des conséquences du contexte sur le langage, donc dans quelle mesure ce qui est dit dépend des circonstances dans lesquelles cela est dit ; et qui permet également de rendre compte de ce que l'on appelle la « communication non verbale » qui est distincte des comportements non verbaux.
Contexte et cotexte La pragmatique distingue deux notions clés qui restent proches dans leur portée et leur nom mais qui y clairement séparés : le contexte et le cotexte — aussi graphié co-texte.
Le contexte englobe tout ce qui est extérieur du langage et qui, pourtant, fait partie d'une situation d'énonciation. Dans le cadre du contexte, on englobe tous les éléments comme le cadre spatio-temporel, l'âge, le sexe des/du locuteur(s), le moment d'énonciation, le statut social des énonciateurs etc. Nombre de ces marques contextuelles sont inscrites dans le discours, et font intégralement partie de la déixis. Ce sont, comme on les appelle, des déictiques. En tout, nous pouvons énumérer cinq types de déictiques
Déictiques personnels: ce sont des outils de grammaticalisation des marques de personne dans une situation d'énonciation correspondant aux participants. Nous pouvons placer dans cette catégorie les déictiques « je », « tu », « nous », « vous » et « on ». Pour ce dernier, peu importe le fait qu'il n'est pas covalent avec un emploi de la troisième personne car il peut englober aussi bien des référents qui, en discours « défini », prendraient les marques de la première et de la deuxième personne du pluriel et/ou du singulier. Déictiques temporels: ce sont des marqueurs de temps qui situent l'énoncé par rapport au moment de l'énonciation. (Exemples : « aujourd'hui », « il y a trois jours », « cet automne »). Déictiques spatiaux : ce sont des marqueurs de lieu qui situent l'énoncé par rapport au moment de l'énonciation. (Exemples : « ici », « là ».) Déictiques discursifs : Quelques exemples : « ça, ci-dessus, ledit citoyen, cette histoire, par la présente, dans le développement subséquent, ce dont au sujet duquel j't'avons causé hier soir »GUILLOT (Céline). Démonstratif et déixis discursive : analyse comparée d'un corpus écrit en français médiéval et d'un corpus oral de français contemporain. In: Langue française. , 2006. . Avec des références bibliographiques.. Déictiques sociaux (en relation étroite avec les déictiques de la personne): Quelques exemples : « votre altesse, mon cher collègue, la grande bonté dont votre excellence a su faire preuve en de semblables circonstances »WALDEGARAY (Marta Inés), Discours et relations de sociabilité dans la Brevísima relación de la destrucción de las Indias de Bartolomé de Las Casas, in INDIANA 17/18 (2000/2001), 379-399. Avec des références bibliographiques..
Outre ces déictiques, on peut aussi citer les implicatures conversationnelles, lorsque la signification d'un énoncé dépend de quelque chose qui est impliqué par le contexte (et non simplement présupposé par l'énoncé lui-même).
Littéralement, cotexte signifie le texte autour d'un énoncé. D'un point de vue cognitif et conversationnel, le cotexte peut être défini comme l'interprétation des énoncés immédiatement précédents, servant ainsi de prémisse à la production d'un énoncé donné. Les phénomènes cotextuels renvoient pour leur part aux liens des différents énoncés entre eux (cohésion, anaphore…).
Méthode de la pragmatique Le statut du sens La linguistique, étant une « science empirique » qui s’occupe des faits fournis par l’expérience, se définit par : la partie de la réalité qu’elle étudie, à savoir le langage articulé des êtres humains ; les connaissances scientifiques établies sur ce domaine ; les méthodes permettant de construire ces connaissances scientifiques, puis de les apprécier, c’est-à-dire de déceler leurs qualités et leurs insuffisances.
On peut suivre Saussure, et bien d’autres linguistes, quand ils disent que le langage comporte deux faces : l’une - le signifiant - constituée de sons ou de lettres, ou alors de signes (cas des langues signées, employées surtout par les personnes sourdes), et qualifiée de "physique" parce qu’elle est perçue par les organes sensoriels que sont l’ouïe et la vue (le toucher pour l’alphabet Braille des non-voyants) ; l’autre, le signifié - la face sémantique, qui siège dans l’esprit des usagers et qui n’est pas "physiquement" communicable. La sémantique est constituée socialement par l'usage.
Concrètement, les énoncés, qu’ils soient oraux, écrits ou gestuels, sont d'abord des objets physiques. Quand on dit qu’ils ‘ont’ un sens, on utilise le verbe ‘avoir’ avec une valeur figurée. En fait, ‘les usagers leur attribuent un sens qu’ils construisent chacun pour sa part dans son esprit’ à partir des usages qu'ils ont précédemment rencontrés. En conséquence, d’un individu à l’autre, les sens affectés au même énoncé ne peuvent pas coïncider à tous les coups. Il arrive que le locuteur et l’auditeur lui donnent des sens différents, c'est le quiproquo. Toutefois, l'intercompréhension est la règle, le quiproquo l'exception. Il demeure donc tout à fait exact que les énoncés sont porteurs de sens et que l'usage social du langage vise à l’unité du sens, bien que les énoncés ne le contiennent pas. Le sens fait partie des phénomènes "psychologiques", ce qui implique que son étude est commune à la psychologie.
Difficultés de méthode en sémantique Malheureusement, les phénomènes psychologiques ne sont pas, ou pas encore, directement accessibles aux disciplines scientifiques dans leur état actuel. Les techniques dont elles disposent restent mal adaptées à cet objet. C’est pourquoi le grand problème auquel se heurtent les linguistes est bien celui du sens, partie du langage dont traite la sémantique. Les insuffisances que le linguiste américain Leonard Bloomfield (1887-1949) et ses disciples ont relevées dans cette discipline il y a plus de cinquante ans, n’ont toujours pas été éliminées.