vignette|Marguerite, Faust et Méphisto. Huile sur toile de Fabio Cipolla d'après l'opéra Faust de Charles Gounod, vers 1900. Faust est à la fois un personnage historique (Georg Faust) ayant vécu en Allemagne dans la première moitié du et la figure d'un mythe moderne illustré en premier lieu par Goethe.

La plus célèbre des versions de la légende, celle que, sur la base du Faustbuch de 1587, Goethe élabora dans ses deux Faust successifs (1808 et 1832), raconte le destin d'un savant nommé Johann Faust. Celui-ci, déçu par l'aporie à laquelle le condamne sa science, se tourne vers le diable, qui charge alors un de ses Esprits, nommé Méphistophélès chez Goethe, de lui transmettre sa proposition : le démon promet à Faust, si celui-ci donne son accord par un pacte écrit, une seconde vie, où il pourra posséder toutes les connaissances, mais aussi accéder à tous les plaisirs sensibles ; après quoi il laissera son âme à la disposition du diable. Dans la plupart des versions populaires du récit, l’âme de Faust est damnée après sa mort, qui suit une longue période (24 ans, précisent certains textes) durant laquelle le démon a exaucé la plupart de ses vœux.

Origines vignette|gauche|Le Musée Faust à Knittlingen, la ville natale de Georg Faust.

La préhistoire de la légende de Faust se situe dans l'antiquité gréco-latine. On en trouve les premiers linéaments avec le personnage néotestamentaire (Actes des Apôtres, 8, 9-24) et surtout hagiographique (Actus Petri cum Simone, BHL 6656 ; « roman pseudo-clémentin » Le « roman pseudo-clémentin » est le nom moderne donné à un long récit de fiction, datable du de notre ère, et constitué de vingt Homélies grecques [BHG 322-341] et de dix livres de Reconnaissances conservés en traduction latine [BHL 6644].) de Simon le MagicienVoir Ph. Mason Palmer & R. Pattison More, The sources of the Faust tradition from Simon Magus to Lessing (1936) ; B. Pouderon, Métamorphoses de Simon le Magicien (2019)., puis, aux s, avec la figure déjà fortement légendaire de Cyprien, le magicien repenti qui devient évêque et martyrTextes (originaux grecs, ensuite traduits en latin et dans d'autres langues) : Conversion de Cyprien (BHG 452) ; Confession de Cyprien (BHG 453) ; Passion de Cyprien (BHG 455). Il est clair que le souvenir de Simon le Magicien hantait l'esprit des hommes du qui parlèrent du Georg Faust historique. Toutefois, le personnage fictif de Johann Faust, même s'il conserve des traits « simoniens », a pour caractéristique fondamentale un très explicite pacte diabolique couché par écrit qui est absent de la légende de Simon, mais figure dans deux récits hagiographiques byzantins des s et leurs dérivés latins ou vernaculaires.

Le premier de ces deux contes pieux, le « Récit d'Helladius » [BHG 253], se trouve dans la Vie de saint Basile du pseudo-Amphiloque d'Iconium, peut-être composée au . On y voit le serviteur du noble Protérius tomber amoureux de la fille de son maître et, pour la séduire, s'adresser à un démon, lequel lui fait signer un pacte où il renie le Christ ; la manœuvre manque de peu de réussir, mais la jeune fille, dans un sursaut, a recours au saint évêque Basile. Celui-ci parvient à vaincre le démon et à exorciser le serviteur de Protérius ; il récupère et déchire le contrat. Le serviteur fait pénitence et la jeune fille devient religieusePseudo-Amphiloque d'Iconium, Vie de saint Basile, VII (= BHG 253), « Sur celui qui renia le Christ par écrit », texte grec édité par L. Radermacher, Griechische Quellen zur Faustsage (...). Wien & Leipzig, 1927, p. 122-148. Pour un résumé plus développé, voir P. Boulhol « De Cyprien le magicien au docteur Faust : la légende du pacte diabolique et ses origines grecques » ; ou Id., « Le pacte avec le diable » (2010), p. 38-40..

Le second proto-récit grec, la Pénitence de Théophile, est une légende mariale ayant pour héros un nommé Théophile, économe de l'église d'Adana. Clerc consciencieux, Théophile est calomnié par des envieux ; son évêque, crédule, le révoque. Dans son amertume, l'ex-économe s'adresse à un Juif, qui le met alors en rapport avec « son maître » Satan. Le diable promet à Théophile qu'il lui fera obtenir ce qu'il veut, à la condition qu'il écrive et signe un document où il renie le Christ et la Vierge Marie. Théophile accepte le marché et signe le contrat. Mais il est bientôt saisi de remords. Il se lamente et jeûne quarante jours, puis se rend à l'église de la Théotokos, où il prie et implore la Mère de Dieu. Celle-ci agrée sa prière et obtient de son Fils qu'il pardonne au renégat repentant. À son réveil, Théophile découvre, posé sur sa poitrine, le document maudit. Il va trouver l'évêque, lui raconte tout et lui montre le contrat. L'évêque prononce devant ses ouailles un sermon sur l'édifiante aventure, et il brûle, sous les yeux de tous, le texte infernal. Théophile fait pénitence et bientôt rend pieusement son âme au Seigneur, après avoir légué tous ses biens à l'Église. La version longue [BHG 1320-1321] de la Pénitence de ThéophileTexte grec : L. de Sinner, Légende de Théophile. Paris, 1838, p. 7-17 ; L. Radermacher, Griechische Quellen zur Faustsage (...). Wien & Leipzig, 1927, p. 182-218 et 183-219., qui date peut-être du milieu du et dont le rédacteur se donne le nom d'Eutychianos, se dit originaire d'Adana et se présente mensongèrement comme contemporain des faits, fut traduite en latin, et cette version latine fut à son tour adaptée en français, d'abord par Gautier de Coinci dans ses Miracles de Notre Dame (premier tiers du ), puis par Rutebeuf dans Le Miracle de Théophile (rédigé vers 1260), avant d'être l'objet d'une nouvelle adaptation latine dans la Légende Dorée de Jacques de VoragineJacques de Voragine, Legenda aurea, CXXXI (126), De nativitate beatae Mariae virginis, 9, éd. Th. Graesse, 1890 ( éd.), anast. 1969, p. 593-594..

Le vrai Faust, prénommé Georg

vignette|gauche|Faust dans son cabinet d'étude par Georg Friedrich Kersting, 1829. La première phase moderne de l'histoire de Faust, déjà centrée sur un personnage qui porte ce nom, consiste en un ensemble de récits et de témoignages plus ou moins dignes de foi concernant un célèbre diseur de bonne aventure, astrologue et magicien allemand, Georg Faust., né à Knittlingen vers 1480 et mort vers 1540 à Staufen im Breisgau. C'était de son vivant même un personnage extrêmement controversé. Tour à tour savant, précepteur, devin, astrologue, jeteur de sorts et nécromancien, ce charlatan itinérant, auquel on prêtait, apparemment avec raison, des mœurs infâmes, fit sur une partie de ses contemporains une forte impression, mais fut honni par les autres pour ses prestiges diaboliques et son immoralité. Son souvenir se confondit bientôt avec celui du médecin et alchimiste suisse Paracelse : les deux personnages finirent par ne faire plus qu'un dans l'imagination populairePierre Mariel, Paracelse, Seghers, 1974..

Johannes Manlius, citant dans ses Locorum communium collectanea (1563) les propos de son ancien maître Mélanchthon, rapporte que Georg Faust étudia la magie à l'université de Cracovie à une époque où cette discipline y était encore enseignéeMason Palmer & Pattison More, The sources of the Faust tradition (1978), p. 101-103.. Cette affirmation concorde avec le portrait que brosse du personnage, dès 1507, le savant abbé Trithemius dans une lettreTrithemius, Lettre à Johann Virdung, Würzburg, 20 août 1507. Texte reproduit par Mason Palmer & Pattison More, The sources of the Faust tradition (1978), document I, p. 83-86. : Faust (qu'il appelle Georgius Sabellicus alias Faustus Junior) pratique la magie noire et rédige sur les miracles de Jésus-Christ des opuscules dans lesquels il affirme qu'il pourrait, s’il le voulait, en faire autantMason Palmer & Pattison More, The sources of the Faust tradition (1978), p. 85..

Ayant été dénoncé par Luther et Mélanchthon, qui voyaient en lui un sorcier au service du démon Mason Palmer & Pattison More, The sources of the Faust tradition (1978), p. 92-93, textes n° X-XI (Tischreden de Luther) ; p. 99-100, n° XV-XVI (Explicationes de Mélanchthon)., Georg Faust aurait été incité par ses proches à se tourner vers l'enseignement. C'est ainsi qu'il devint maître d'école à Kreuznach. Mais là, toujours selon Trithemius (le fait aurait donc eu lieu au plus tard en 1507), il fut surpris au moment où il se livrait à « un type de fornication absolument abominable » (nefandissimo fornicationis genere) sur la personne d'un des enfants qui lui étaient confiés, et ne dut son salut qu'à une fuite éperdueVoir le témoignage indigné de l'abbé Trithemius, Lettre à Johann Virdung, Würzburg, 20 août 1507. La sincérité du témoignage faustien de Trithemius a toutefois été mise en doute : Frank Baron & Richard Auernheimer (éd.), War Dr. Faustus in Kreuznach ? Realität und Fiktion im Faust-Bild des Abtes Johannes Trithemius. Alzey, Verlag der Rheinhessischen Druckwerkstätte, 2003..

En , on retrouve Faust à Leipzig, dans l'auberge d'Auerbach, à califourchon sur un tonneau, dans un épisode héroï-comique immortalisé par une peinture sur bois accompagnée de six vers narrant ce haut faitVoir La Revue Française, novembre 1833, p. 191..

Le , le conseil municipal d'Ingolstadt ordonne à Georg Faust d'aller dépenser son argent ailleurs (et lui demande, par prudence, de s'engager à ne pas tirer vengeance de cette expulsion)Mason Palmer & Pattison More, The sources of the Faust tradition (1978), p. 90, texte n° VI.. Le , le conseil municipal de Nuremberg, à son tour, refuse l'accès de la cité au « Docteur Faust, grand sodomite et nécromant »Mason Palmer & Pattison More, The sources of the Faust tradition (1978), p. 90, texte n° VII.. Il est probable que Faust se rendit alors, en compagnie du célèbre médecin, alchimiste et philosophe Heinrich Cornelius Agrippa (1486-1535), auprès de l'évêque de Cologne, Hermann von Wied, qui était alors tenté par le luthéranismeNotre source principale à ce sujet est une lettre du légat pontifical Minuccio Minucci au comte Guillaume de Bavière, datée du 25 mars / 4 avril 1583 : ... il conte Hermanno di Veda, il quale ancora nel tempo della sua apostasia hebbe presso di se il Fausto e l'Agrippa, famosissimi in tal arte [scil. la magie] (Nuntiaturberichte aus Deutschland.... Dritte Abtheilung. 1572-1585. Zweiter Band. Berlin, 1894, p. 617, 17-18).. Il y serait resté de 1532 à 1534.

En 1534, l'aventurier allemand Philipp von Hutten, sur le point de partir explorer une région du Venezuela, demanda à Georg Faust de lui prédire l'avenir. Six ans plus tard, von Hutten écrit à son frère Moritz que tout s'est passé exactement comme Faust l’avait préditMason Palmer & Pattison More, The sources of the Faust tradition (1978), p. 95-96, texte n° XIII..

Nous retrouvons la trace de Georg Faust en , où il prédit que la ville de Münster, occupée par les Anabaptistes, sera reprise la nuit-même par son évêque et les princes de l'Empire qui l'assistaient. La nuit venue, effectivement, l'évêque François et ses alliés surgissent, Münster est repris, et les chefs des révoltés sont livrés au suppliceMason Palmer & Pattison More, The sources of the Faust tradition (1978), p. 91, texte n° VIII..