vignette|220px|Orphée et les animaux sauvages, mosaïque, Dallas Museum of Art.
L’orphisme est un courant religieux de la Grèce antique connu par un ensemble de textes et d'hymnes, ainsi que par quelques attestations archéologiques : outre Les Lamelles d'orDécouverte de l'archéologue français Bruno Le Tebet et son équipe en 1973., on en connaît certaines représentations ou descriptions au travers de gravures, tablettes ou autres vestiges retrouvés dans des tombes. Le mythe d'Orphée, d'origine pelasge-thrace, dont l'épisode le plus célèbre est la descente aux Enfers du héros à la recherche de son épouse Eurydice, donna naissance à une théologie initiatique. La doctrine orphique est une doctrine de salut marquée par une souillure originelle ; l'âme est condamnée à un cycle de réincarnations dont seule l'initiation pourra la faire sortir, pour la conduire vers une survie bienheureuse où l'humain rejoint le divin. On entrevoit cette eschatologie à travers une littérature poétique apocryphe hellénistique, voire néoplatonicienne, conservée sous le nom d'Orphée.
Il semble que l'on puisse faire remonter ses origines au moins à 560 av. J.-C. ; cependant l'orphisme se développe surtout à partir du avant notre ère.. Les dernières œuvres « orphiques » datent du de notre ère. Son nom provient d'Orphée, initiateur mythique.. Malgré sa célébrité, et toutes les théories que son caractère mystérieux a fait naître, la connaissance réelle de l'orphisme reste lacunaire et sa figure exacte sujette à caution. L'orphisme se présente comme un courant mystique tel que la pensée grecque en avait développé à partir du L'orphisme est principalement tardo-hellénistique, voire néoplatonicien.
Présentation générale Les spécificités de l'orphisme C'est par la naissance qu'on est inséré dans les cadres de la religion civique grecque. On devient « orphique » par choix. La notion de religion prend donc un tout autre aspect, personnel plutôt que social. L'orphisme n'a jamais existé comme une communauté religieuse constituée au sein du monde grec ; il se présente à nous davantage comme une nébuleuse, par la dispersion temporelle et géographique des témoignages que nous possédons, le plus souvent littéraires, et il est difficile de se représenter le vrai visage historique du mouvement orphique, sinon comme un courant spirituel qui conteste de l'intérieur la religion des cités grecques et ses valeurs. Celui qui choisit le genre de vie « orphique » se met de lui-même en marge de la société. L'orphisme réutilise les mythes et les grandes figures religieuses grecques (avant tout Dionysos), pour contester l'ordre établi.
Origines et histoire Le premier auteur qui fait allusion à l'orphisme comme mouvement ayant un caractère religieux est Hérodote. Dans le livre II des Histoires (ou L'Enquête), l'historien grec évoque les coutumes égyptiennes de l'époque. Il écrit : Dans le monde gréco-romain, on retrouve cette idée de la prohibition de la laine développée dans L’Apologie d’Apulée : D'après ces deux textes, on sait donc que des personnes, dans le milieu du , étaient connues comme « Orphiques ». On sait que ces orphiques pratiquaient des rites, bien qu'il n'y ait aucun détail sur la nature exacte de ces rites à cette époque. Nous savons simplement que ceux qui prenaient part à ces cérémonies avaient pour règle de ne pas être enterrés dans des vêtements de laine. Selon l'helléniste Ivan Mortimer Linforth, cette règle a dû nécessiter la mise en place d'une organisation locale, ne serait-ce que pour s’assurer que les participants de ces rites soient, une fois décédés, enterrés convenablement.
Après Hérodote, la deuxième source attestant de pratiques orphiques est la tragédie Hippolyte d'Euripide. Thésée a appris la mort de Phèdre et trouve dans les mains de la défunte les tablettes qui accusent Hippolyte de viol, raison de son suicide. S’ensuit un long et violent discours de Thésée à l’adresse de son fils Hippolyte où figure ce passage : Il apparaît donc qu'il existait à l'époque un groupe de personnes qui se considéraient comme les disciples d'Orphée. Ils étaient végétariens. Dans Les Lois, Platon qualifiait d'ailleurs le régime de ceux "qui mangeaient de tout ce qui est inanimé, mais s'abstenaient de tout ce qui a vie", de "régime orphique".. Ces personnes reconnaissaient Orphée comme leur maître, et se référaient à une science.
Une sculpture de 560 av. J.-C. représente Orphée jouant de la lyre. On attribue à Onomacrite, au service de Pisistrate, vers 525 av. J.-C., la falsification de textes, et la rédaction des premiers poèmes orphiques, VIII, 37, 5.. Il avait été chargé par les tyrans de réunir les poèmes d'Homère pour assurer la première édition fiable de l’Iliade et l’Odyssée. Il est possible qu'il ne soit pas « l'inventeur » de l'orphisme mais son premier compilateur ou qu'il ait complété de son cru, enrichi, développé, un embryon de littérature antérieure. En effet, l'orphisme était tenu en suspicion par de nombreux auteurs antiques, et passait pour un ramassis de superstitions et de charlatanisme. Le discréditer en en attribuant la création à un personnage connu pour son manque de scrupules littéraires était habile mais pas absolument vraisemblable sur le plan historique. Onomacrite agit-il comme un des nombreux pseudépigraphes de l'antiquité, c'est-à-dire de bonne foi, même si nous avons toujours tendance à soupçonner le procédé qui nous choque, ou comme un mystificateur et un plagiaire désireux de tromper son monde ? Quoi qu'il en soit, Onomacrite se cache derrière Orphée pour délivrer son message. Au mieux, il prétend mettre en forme la parole du poète comme il le fit pour Homère. C'est une différence avec l'aède archaïque qui se donne lui-même pour inspiré.
À partir du déjà, la secte orphique avait été ternie par des pseudo-initiateurs, les orphéotélestes, prêtres itinérants dont Platon dénonce le charlatanisme au Livre II de La République, 364 b-e.. En même temps, l'orphisme prend la forme d'un mouvement intellectuel qui, indéniablement, conteste l'ordre établi, tant religieux que politique. L'orphisme à Athènes à travers la comédie d'Aristophane, les dialogues de Platon et le témoignage de Théophraste n'est pas le mythe orphique de Dionysos. Aristophane nous présente une caricature de cosmogonie orphique et une satire des prétentions à une supériorité spirituelle des sympathisants du mouvement (caricaturés sous la figure des oiseaux eux-mêmes). ThéophrasteCar. 16, entre autres : Le superstitieux / http://bcs.fltr.ucl.ac.be/theo/10-19.html, Le Superstitieux., malgré d'indéniables rapports entre l'orphisme et sa propre philosophie, nous présente le mouvement de façon critique : les adeptes de l’orphisme, disciples initiés, sont montrés comme des gyrovagues vendant des purifications à un public crédule et avide de garanties spirituelles à bon compte, des individus qui vivant éloignés des cités, sont considérés comme des purificateurs. Loin d'être les porteurs d'un haut enseignement religieux, ils sont décrits comme mi-magiciens, mi-charlatans. Cela ne signifie pas qu'une prédication populaire « orphique » n'ait pas existé, comme plus tard la diatribe stoïcienne serait pratiquée sur les places publiques par des prédicateurs ambulants, mais cela montre que les milieux « intellectuels » tenaient les orphiques en petite estime. Autres témoignages de la diffusion de l'orphisme, « les lamelles d'or » (ou d'os comme à Olbia). Les plus anciennes datent du , les plus récentes du Elles ont été trouvées dans des tombes. Elles servaient de viatique pour l'au-delà aux sympathisants du mouvement afin qu'ils ne se trompent pas de chemin dans l'Hadès et puissent arriver à Perséphone et confesser leur pureté pour échapper au cycle des renaissances. Même si l'on peut estimer que ce sont des initiés qui s'en vont pour le royaume des morts accompagnés de ces lamelles, elles sont des espèces de talismans qui nous prouvent encore une fois que l'orphisme se situait toujours aux confins de la doctrine, de la pratique et du remède magique.
Bien que la littérature orphique continue à être produite jusqu'au de notre ère, il est absolument impossible de reconstituer ne serait-ce qu'un embryon d'histoire du mouvement orphique. Il est même extrêmement difficile d'identifier un auteur comme orphique au sens strict. Les idées orphiques circulent, sont reprises dans la littérature philosophique, particulièrement néo-pythagoricienne et néo-platonicienne, mais sont accommodées aux idées générales des systèmes et donc modifiées par eux.
Le témoignage des « Lamelles d'or » nous incite à penser à une diffusion certaine des idées et espérances orphiques. Par contre, il serait très exagéré de parler de religion orphique comprise comme culte à mystères, avec son organisation, ses rites, ses lieux de culte Il n'a rien existé de semblable à une Église orphique ou du moins nous n'en avons aucun témoignage. Qu'il ait existé des initiations orphiques, nous pouvons le déduire de l'existence des lamelles, car il est vraisemblable que seuls des initiés pouvaient placer de tels talismans dans leurs tombes. mais récemment ces témoignages ont été attribués en grande partie à des groupes néo-pythagoriciensG. Pugliese Carratelli, Les Lamelles d'or orphiques (2001), Les Belles Lettres, Paris, 2003.. L'orphisme apparaît ainsi surtout comme un réservoir de conceptions sur la vie et le destin post mortem diffusées largement mais non dogmatiquement dans le monde gréco-romain et librement adaptées par chacun de ceux qui s'y référaient. L'orphisme nous échappe chaque fois qu'on tente de le saisir.
Les croyances orphiques vignette|Gravure de 1536 montrant Orphée jouant d'un instrument à cordes. Le mythe central de l'orphisme est celui de la mise à mort de Dionysos par les Titans. Les milieux orphiques sont également les produits de nombreuses cosmogonies, très diverses dans le détail, mais s'inspirant d'un schéma général commun ou du moins d'une idée de base commune. Ces cosmogonies font concurrence dans le monde gréco-romain à celle d'Hésiode devenue plus ou moins « canonique ». La question est toujours la même : quelle confiance pouvons-nous accorder aux témoignages dont nous disposons ? Dans quel contexte sont-ils insérés ? Si un témoignage est tardif, voire très tardif, comme celui qui nous expose que les orphiques croyaient que la race humaine était le produit de la suie qui retombait des dépouilles des Titans foudroyés par Zeus pour avoir mis Dionysos à mort, cela exclut-il l'antiquité de la tradition ou bien est-ce un hasard dû à la conservation des sources que nous n'ayons pas d'attestations anciennes ? La question de l'évolution des doctrines orphiques, voire celle de la chronologie de leur élaboration, la reconstitution d'une généalogie, reste sans réponse claire.