Lîle de Pâques (rapanui : (« la grande Rapa », en référence à Rapa iti, « la petite Rapa »)D’après Jean Guillin : L'archipel des Australes, éd. Barthélémy & Le Motu, page 149, Rapa signifie « éloignée, extérieure, de l'autre côté » ; d'après Steven Roger Fischer, Island at the End of the World: The Turbulent History of Easter Island, Reaktion Books 2005, il semble que le nom de Rapa Nui a été donné à l'île de Pâques par des matelots de Rapa ayant participé au rapatriement des Pascuans et des Rapanais enlevés par les esclavagistes péruviens en 1861 pour extraire le guano des îles Chincha., ) est une île polynésienne appartenant au Chili, de forme triangulaire, d'environ de longueur et qui couvre , célèbre pour ses statues monumentales (les moaï) et son écriture océanienne unique (le rongorongo)..

Située dans le Sud-Est de l'océan Pacifique, elle se trouve à à l'est de l'île Pitcairn, site habité le plus proche, éloignement qui en fait un des lieux habités les plus isolés du monde au même titre que l'archipel Tristan da Cunha. Elle est éloignée de à l'ouest-nord-ouest de l'île Alejandro Selkirk, dans l'archipel Juan Fernández, ou encore à à l'ouest des côtes chiliennes de la région du Biobío (Concepción) et à à l'est-sud-est de Tahiti.

L'île de Pâques est célèbre pour les vestiges mégalithiques de la civilisation autochtone : le patrimoine archéologique comprend statues de basalte, les moaï, de quatre mètres de hauteur en moyenne, et près de empierrées supportant ces statues, les ahu. Visitée par le navigateur néerlandais Jakob Roggeveen, le , jour de Pâques, l'île comptait alors près de puis fut annexée en 1770, sous le nom d', par l'Espagne. Des Français s'y installèrent après 1864 avant que l'île ne devienne une possession chilienne en 1888. La population est estimée à en 2017.

Malgré son éloignement, le succès touristique a suscité des réflexions sur les conséquences du surtourisme. Depuis 1995, le patrimoine exceptionnel de l'île est protégé et inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO. Des parcs ou réserves naturelles, parfois surveillés, enserrent les zones des vestiges. La communauté Rapa Nui veille précieusement sur les traces de ce patrimoine et constitue localement un pouvoir parallèle aux autorités chiliennes.

Toponymie vignette|150px|Drapeau de l'île de Pâques.

Le nom espagnol dIsla de Pascua (île de Pâques) est donné par le navigateur hollandais Jakob Roggeveen qui y accoste le dimanche de Pâques 1722Andrew Sharp (éd.), The Journal of Jacob Roggeveen, Oxford, 1970., et la baptise ainsi . En , la chambre des députés chilienne adopte le double nom de Rapa Nui-Isla de Pascua, mais le sénat chilien rejette cette disposition..

Les habitants d'origine polynésienne ont plusieurs dénominations de l'île, que les Européens ont ultérieurement réinterprétées : avant les changements de population postérieurs à 1861, la tradition orale locale rapporte que le nom de l'île était Haumaka ou plus exactement Te kainga a Hau Maka (le bout de terre de Hau Maka, également connu comme Hau Mata, Hao Matuha ou Hotu Matu'a)Thomas S. Barthel, The Eighth Land : The Polynesian Settlement of Easter Island, Honolulu University of Hawaii, 1978. ; Alfred Métraux donne aussi Hiti-ai-Rangi, Hanga-Oaro et Hanga-Roa, nom conservé jusqu'à nos jours par la capitale de l'île ; , en rapanui, désignait, selon la même tradition orale, un lieu-dit plus ou moins au centre de l'île où se tenaient les palabres entre iwi (clans), mais Alphonse Pinart, dans son Voyage à l'île de Pâques (1877), a interprété ce toponyme comme étant le nom de l'île et comme signifiant le « nombril du monde » ; d'autres interprétations sont , ou ; Rapa Nui (la grande Rapa) a été popularisée tardivement (), entre autres par l'explorateur Thor Heyerdahl, après la décimation de 1861, mais ce sont les matelots de Rapa, la petite, en Polynésie française, qui ont donné ce nomSteven Roger Fischer, Island at the end of the World : the turbulent history of Easter Island, Reaktion Books 2005., généralement adopté par la population actuellePour le nom Rapa Nui : « Invention of the name “Rapa Nui” ». ; enfin, Matakiterani est une déformation de Mat'aki te rangi ou Mat'aki te u'rani (les « yeux qui regardent le ciel » ou « du ciel »), du nom d'îles connues des Mangareviens dans l'est des îles Gambier et citées par Honoré LavalJ. Van Auken, Easter Island’s mysteries in : « Ancient Mysteries », pp. 1 à 4, août 2005. : des auteurs européens et notamment Thor Heyerdahl ont employé ce nom pour désigner l'île de Pâques dans leurs ouvrages, en partant de la supposition que les « yeux qui regardent le ciel » seraient ceux des moaï.

Histoire et peuplement

Premiers peuplements vignette|gauche|redresse|Dispersion de la patate douce dans le Pacifique.

D'après les analyses génétiques, effectuées au , la plupart des habitants (∼76 %) sont d'origine polynésienne. Les individus anciens étudiés portent l'haplogroupe mitochondrial polynésien typique : B4a1a1 Lars Fehren-Schmitz et al., Genetic Ancestry of Rapanui before and after European Contact, Current Biology, 12 octobre 2017.. Leur langue est d'origine austronésienne, mais la présence des mêmes légumes, désignés par le même nom en Polynésie et en Amérique du Sud, démontre des contacts entre ces deux régions, sans montrer s'il y a eu peuplement austronésien en Amérique du Sud, ou amérindien dans l'île de Pâques, comme le pensait Thor Heyerdahl lorsqu'il aborda l'île. Le pourcentage d'ascendance amérindienne dans la population actuelle de l'île semble postérieur à l'arrivée des premiers Européens et les marqueurs amérindiens sont absents des squelettes antérieurs.

Toutefois, l'hypothèse émise par Thor Heyerdahl suscite toujours de nouvelles études visant à l'étayer, notamment de la part de Jean-Hervé Daude, Denise Wenger, Charles-Edouard Duflon, Alexander Ioannidis ou Javier Blanco-Portillo ; la plus récente, publiée en 2020, affirme ainsi que des contacts entre Polynésiens et Amérindiens proches des Zenú de l'actuelle Colombie se seraient produits dans les îles Marquises au . Les spécialistes du peuplement de l'Océanie ne nient pas que des navigateurs polynésiens hauturiers aient pu, sur de grandes pirogues à balancier ou bien sur des catamarans offrant plus de charge utile, échanger avec l'Amérique du Sud : la dispersion de légumes comme la kumara en témoigne.. Ils doutent seulement que le mégalithisme soit un apport exclusivement sud-américain que les Polynésiens auraient été incapables d'initier d'eux-mêmes.

Quoi qu'il en soit, la date du début du premier peuplement de l'île par des Polynésiens n'est pas déterminée avec précision. Selon l'hypothèse d'une chronologie longue, il daterait de 400 ou de 800 ; mais selon la thèse, majoritaire, d'une chronologie courte, le peuplement daterait de 1200. Des mesures au radiocarbone, effectuées dans les années 1950, estimaient la date du peuplement de l'îleCarlyle S. Smith, dans . vers 400 (à +/- ). De nouvelles études Helene Martinsson-Wallin et Susan Crockford, « Early settlement on Rapa-Nui (Easter Island) », Asian Perspective, 40, 2002, . ont mis en évidence des pollutions sur les mesures antérieures, impliquant un vieillissement des résultats. Des mesures de radiocarbone publiées en 2006 ont mis en évidence des premières implantations plus récentes, vers 1200.

Ces premiers colons polynésiens seraient partis des îles Marquises (situées à plus de ) ou bien des îles plus proches des îles Tuamotu (Mangareva, à ) en passant par Pitcairn (située à ). Une reconstitution, effectuée en 1999 à partir de Mangareva sur des embarcations polynésiennes, a demandé de navigationThe Voyage.. En rapanui moderne, ces premiers habitants polynésiens sont appelés matamua : « ceux d'autrefois ».

Les plus anciens moaïs ressemblent beaucoup aux tikis que l'on peut voir dans les îles de Polynésie (Hiva Oa ou Nuku Hiva des Marquises, Tahiti…), et une partie de la flore et de la faune de l'île est très semblable à celle des autres îles polynésiennes (par exemple la fougère , le Sophora toromiro, le Hauhau Triumfetta semitrebula, le Mahute Broussonetia papyrifera ou le Ti Cordyline terminalis, les poulets, les rats…)

Hotu Matu'a et les premiers Pascuans vignette|gauche|redresse|Moaïs dans la carrière de Rano Raraku.

Les immigrants matamua (« ceux d'autrefois » en rapanui) avaient, selon la tradition orale, un chef nommé Hotu Matu'a, parfois appelé Haumaka : ils avaient développé, malgré des ressources assez limitées, une société complexe et bien adaptée à son environnement. L'importance croissante du culte des ancêtres s'est traduite par l'érection de centaines des statues moaï. Au , un tapu fut jeté sur les statues (alors abattues) et les plateformes cérémonielles (ahus) (alors recouvertes de terre), manifestant un changement religieux par lequel le culte des ancêtres laissa la place prépondérante à celui de Make-make, du tangata manu et des Aku-Aku. La cause de ce changement est l'objet de multiples suppositions et débats : séisme et tsunami ? sécheresse et désertification ? crise sociale et révolte contre les élites ?.

En tout cas, lorsque les premiers explorateurs arrivèrent sur l'île, ils trouvèrent les statues renversées et supposèrent que c'était l'indice d'une guerre civile, supposition aussitôt intégrée dans la tradition orale de l'île. Puis, en découvrant que ces statues avaient été posées au sol avec le plus grand soin (et en très bon état), ils conclurent que le renversement des moaïs n'avait pas été un geste de destruction mais simplement que la population de l'île de Pâques avait changé de croyance et jeté un tapu sur les statues, laissées dans les carrières dans l'état d'achèvement où elles étaient au moment du changement, puis recouvertes par les produits d'érosion du volcan. Le tuf dans lequel les moaïs sont sculptés est jaune, mais exposé aux intempéries, il vire au gris. Les parties enfouies ont gardé leur couleur originelle, ce qui prouve que le changement est relativement ancien (plusieurs siècles, environ trois cents ans). À ce moment, le culte de Make-make et de l'homme-oiseau Tangata manu prit de l'importance, remplaçant le culte des ancêtres antérieur.

Les études scientifiques les plus récentes attestent d'importantes périodes de sécheresse à répétition aux et . Des études paléoclimatiques remontant jusqu'en 850 montrent qu'entre 1550 et 1650 l'île est affectée par de fréquents épisodes de La Niña, une oscillation climatique majeure de l'océan Pacifique. Ces épisodes se traduisent par une météorologie plus froide et sèche que la normale, ce qui entraîne une baisse des pluies. L'île de Pâques souffre alors, pendant près d'un siècle, de sécheresses intenses, beaucoup plus fréquentes et parfois très longues, certaines pouvant durer plusieurs années — la plus longue identifiée aurait duré 7 ans. En conséquence, le couvert forestier diminue ainsi que les récoltes, et par voie de conséquence la population des Pascuans diminue aussi, passant d'une estimation de personnes à environ en 100 ans..

Les Pascuans s'adaptent en mettant au point des systèmes de stockage de l'eau et en créant des petits jardins vivriers, les manavai, mais cela ne compense que partiellement la baisse drastique des ressources en eau et en végétation. Une analyse des pollens piégés dans les sédiments du lac de cratère Rano Kao confirme que les arbres disparaissent complètement du paysage pascuan vers le milieu du .

Société indigène de clans vignette|redresse|alt=Photo d’une statue de tiki en pierre de deux mètres cinquante de haut. Le bras gauche est manquant.|Tiki du chef Taka'i'i à Mea'e Te l'Ipona, près de Puamau, dans Hiva (îles Marquises).