vignette|upright=1.7|Le Serment du Jeu de paume par Jacques-Louis David.
Le serment du Jeu de paume est l'engagement solennel d'union dans le but de mettre fin à l'Ancien Régime pris le dans la salle du Jeu de paume, à Versailles, par français. Ces députés, convoqués à Versailles dans le cadre des états généraux de 1789, sont en grande majorité des membres du tiers état, avec quelques représentants du clergé et de la noblesse.
Réunis dans la salle du Jeu de paume, située à Versailles au de l'actuelle rue du Jeu-de-Paume, au cœur du quartier Saint-Louis, et autrefois dédiée au jeu de paume, ils firent le serment de ne pas se séparer avant l’élaboration d’une constitution. Cet engagement, dénué d'existence juridique dans le cadre de l'Ancien Régime prévalant encore, a un fort impact symbolique et politique, qui en fait un moment décisif de la Révolution française. Il témoigne aussi d'un transfert de souveraineté et de sacralité, du roi à la nation.
Préfigurant la souveraineté nationale et populaire, ainsi que la fin de la monarchie absolue, il amène la réunion des trois ordres (clergé, noblesse et tiers état) en une « Assemblée nationale constituante » (à partir du ), dont sera issue l'abolition des privilèges (le ) et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (le ) puis les grands principes de la Constitution (adoptée le ).
Contexte vignette|upright=1.2|Auguste Couder, Ouverture des états généraux à Versailles, , 1839, musée de l'Histoire de France : le roi trône en haut, avec le clergé à sa droite, la noblesse à sa gauche et le tiers état devant lui.
Réunion des États généraux
Le , face au risque de banqueroute du royaume, Louis XVI convoque les états généraux à Versailles dans le but de réformer le système fiscal avec l'appui des représentants des trois ordres. Avant l'ouverture fixée au , les députés élus recueillent les doléances des sujets pour les porter au roi. Le , les députés du tiers de Bretagne se réunissent à Versailles et forment le « Club breton » afin de coordonner leurs réflexions et de concerter leur action. Violemment opposés aux privilèges, ses membres devaient jouer un rôle essentiel lors du sermentLes libelles et les brochures en témoignent comme les Réflexions d'un philosophe breton à ses concitoyens sur les affaires présentes (en Bretagne, 20 décembre 1788) de Le Goazre de Kervélégan ; dans Jonathan Israel, Democratic Enlightenment: Philosophy, Revolution, and Human Rights 1750-1790, Oxford, 2011.. Le , jour de la séance d'ouverture dans la salle de l'hôtel des Menus-Plaisirs, les députés du tiers état sont déçus par les discours du roi, de Barentin (garde des sceaux) et de Necker (directeur général des Finances). Le roi met en scène le consentement des trois états dans une cérémonie pour régler la question financière. Cependant, la majorité des députés du tiers reste confiante dans la bienveillance royale à l'égard du peuple et manifeste une vive affection pour le roi, perçu comme l'adversaire des privilèges et le père de la Nation.
Une épreuve de force s'engage alors entre les représentants du tiers état et les ordres privilégiés dans une lutte de reconnaissance pour s'affirmer comme voix collective de la nation. Ces idées, développées dans la brochure de Sieyès, Qu'est-ce que le Tiers-État ? en prélude à la convocation des états sont discutées à la chambre. Depuis le , alors que les deux autres ordres se réunissent à huis clos dans des chambres particulières, le tiers, faute de lieu dédié, siège dans la salle générale, ouverte au public. Il demande la vérification en commun des pouvoirs des députés des trois ordres et prend le titre, imitant celui britannique, d'« Assemblée des communes » (dans la foulée d'autres dénominations circulent, comme « Assemblée générale », « Assemblée des états généraux »). Le même jour, un arrêt du Conseil d'État interdit toute publication périodique à moins de permission expresse.
Les députés du tiers se savent nombreux et souhaitent obtenir le vote par tête, c'est-à-dire la légitimité par la proportionnalité. De plus, au nom de l'égalité des voix, ils souhaitent des débats en commun, refusant de se réunir séparément des représentants des deux autres ordres. Ces revendications perturbent le déroulement de l'assemblée extraordinaire telle qu'elle avait été souhaitée et prévue par le pouvoir royal. Après un mois de discussion et de négociation, les députés du tiers décident de prendre l'initiative en invitant leurs collègues à se joindre à eux pour une vérification bailliage par bailliage des pouvoirs des élus des trois ordres. Entre le et le , le tiers revendique la vérification commune des mandats.
Le , les députés de la noblesse, ignorant la proposition du tiers, déclarent leur chambre constituée ; par 141 voix contre 47 voix pour, ils rejettent le principe du vote par tête. Le , les électeurs du tiers de Paris commencent les élections du dernier degré. À Paris, les élections du tiers ne sont terminées que le ; elles voient l'élection de Sieyès. Les Communes peuvent alors nommer les députés pour les représenter aux conférences de conciliation qui se succèdent en vain les 23, 25 et et le quand la noblesse refuse de signer le procès-verbal. Le , les Communes décident la vérification, à elles seules, des pouvoirs de tous les députés, tous ordres confondus. Les députés du tiers accompagnent cette décision d'une invitation aux membres des autres ordres à se joindre à eux pour cette opération préalable de vérification commune des mandats – suivant une motion, légèrement amendée, de l'abbé Sieyès. Cette opération de vérification, bailliage par bailliage, a lieu dans la soirée du . À cette occasion, neuf députés du clergé rejoignent les rangs du tiers. Le , la Chambre de la noblesse ayant nommé son président, le duc de Luxembourg, celui-ci supplie le roi de . Le même , trois curés élus du clergé (les abbés Ballard, Jallet et Lecesve) rejoignent le tiers. ; les 13 et le , ils sont neuf curés – dont les abbés Grégoire et Dillon – à avoir rejoint le tiers.
Émergence de l'Assemblée nationale
La question porte alors sur la dénomination de l'assemblée ainsi constituée. Cela fera l'objet de motions entre le 15 et le . Le 15, Sieyès avance l'appellation d' tandis que Mirabeau propose celle de . Le 16, alors que 20 autres curés ont rejoint le tiers, un long débat occupe l'assemblée autour de la motion de Jérôme Legrand qui appelle à la constitution d'une Voir les documents sur le site des Archives nationales.) reprise par Sieyès. Ce même jour, une autre motion est également défendue en vain, par Mounier, qui invite les députés à se constituer en .
Le , d'entre toutes les motions mises aux voix sur ce sujet, c'est celle de Sieyès qui acquiert la majorité (491 voix contre 90) : les députés du tiers, considérant personnellement qu'ils représentent , se constituent d'eux-mêmes en « Assemblée nationale ». À cette occasion, ils prêtent un premier serment :
Cette assemblée décide provisoirement, par un premier décret, la perception des impôts et le service de la dette publique ; à l'inverse, les impôts introduits sans le consentement de la nation sont déclarés nuls. Les députés de l'Assemblée invitent également ceux du clergé et de la noblesse à les rejoindre. Le , le roi participe à la procession de la Fête-Dieu en présence de délégations des députés des trois ordres. Le , les députés du clergé votent (à 141 voix contre 134) la vérification en commun avec le tiers., malgré l'opposition de son président le cardinal de La Rochefoucauld.
Louis XVI, qui porte le deuil de son fils (mort le ) au château de Marly, décide alors de réagir. Il fait annoncer la réunion, le , des députés des trois ordres lors d'une séance royale où il casserait toutes les décisions du tiers. En attendant, il lui faut empêcher tout débat et toute nouvelle initiative. La plupart des députés du tiers estiment cependant agir conformément tant aux souhaits de leurs commettants qu'à la volonté royale.
20 juin 1789, au jeu de paume vignette|Lucien-Étienne Mélingue, Messieurs du Tiers avant la séance royale du 23 juin 1789, 1874, musée Lambinet à Versailles. Le au matin, sous prétexte des travaux à faire pour la prochaine séance, les gardes interdisent aux députés du tiers état l’accès à la salle de l'hôtel des Menus-Plaisirs, où se tenaient les états généraux. Craignant une dissolution voire une arrestation Pierre-Victor Malouet, Mémoires de Malouet, t. I, p. 286., mais conscients de leurs forces, les députés souhaitent poursuivre leurs travaux. Guillotin suggère la salle du Jeu de paume., dans le quartier Saint-Louis à Versailles.
Les députés du tiers s'y rendent, suivis par une foule enthousiaste, mais outragée par l'ordre de fermeture. Le député Jean-Joseph Mounier, peut-être marqué par le souvenir de celui tenu dans la salle du Jeu de paume du château de Vizille lors de la Réunion des états généraux du Dauphiné, propose de prononcer un serment. Le (ou les) auteur(s) du serment varie(nt) selon les sources : Mounier, ., , ou Target et Le Chapelier., ou Barnave et Le Chapelier..
.. Ce texte est lu par le président, Jean Sylvain Bailly. Il ne s’agit rien moins que d’emporter la décision des hésitants et de les contraindre en quelque sorte à aller de l’avant. Le serment est voté à l'unanimité moins une voix, celle de Joseph Martin-Dauch, qui a ajouté à sa signature la mention . Après que Bailly a demandé qu'on entende ses raisons et qu'il a expliqué qu'il , l'Assemblée conclut .
Constituant les premières pages de ce qui allait devenir plus tard le Journal officiel de la République, le serment paraphé est retranscrit par deux secrétaires. L’Assemblée autorise en outre ceux qui étaient absents le 20 au jeu de paume à contresigner le serment. Le au soir, la séance du Club breton compte plus de dont le duc d'Aiguillon.
Texte du serment vignette|Plaque commémorative du serment, apposée au-dessus de la porte du bâtiment :
L’Assemblée nationale, considérant qu’appelée à fixer la constitution du royaume, opérer la régénération de l’ordre public et maintenir les vrais principes de la monarchie, rien ne peut empêcher qu’elle continue ses délibérations dans quelque lieu qu’elle soit forcée de s’établir, et qu’enfin, partout où ses membres sont réunis, là est l’Assemblée nationale ;
Arrête que tous les membres de cette assemblée prêteront, à l’instant, serment solennel de ne jamais se séparer, et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeront, jusqu’à ce que la Constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides, et que ledit serment étant prêté, tous les membres et chacun d’eux en particulier confirmeront, par leur signature, cette résolution inébranlable.
Lecture faite de l’arrêté, M. le Président a demandé pour lui et pour ses secrétaires à prêter le serment les premiers, ce qu’ils ont fait à l’instant ; ensuite l’assemblée a prêté le même serment entre les mains de son Président. Et aussitôt l’appel des Bailliages, Sénéchaussées, Provinces et Villes a été fait suivant l’ordre alphabétique, et chacun des membres * présents [en marge] en répondant à l’appel, s’est approché du Bureau et a signé.
[en marge] * M. le Président ayant rendu compte à l’assemblée que le Bureau de vérification avait été unanimement d’avis de l’admission provisoire de douze députés de S. Domingue, l’assemblée nationale a décidé que les dits députés seraient admis provisoirement, ce dont ils ont témoigné leur vive reconnaissance ; en conséquence ils ont prêté le serment, et ont été admis à signer l’arrêté.
Après les signatures données par les Députés, quelques-uns de MM. les Députés, dont les titres ne sont pas […] jugés, MM. les Suppléants se sont présentés, et ont demandé qu’il leur fût donc permis d’adhérer à l’arrêté pris par l’assemblée, et à apposer leur signature, ce qui leur ayant été accordé par l’assemblée, ils ont signé.