vignette|Foire de Champagne, gravure du . vignette|droite|La Croix des Changes de Provins point de départ du denier provinois.
Les foires de Champagne se tenaient au Moyen Âge dans le comté de Champagne. Leur succès résulte de leur situation géographique les situant entre les Flandres et l'Italie au croisement de nombreuses routes et voies navigables, de la gestion éclairée des comtes de Champagne et de la sécurité particulière dont bénéficiaient les marchands, garantie par les comtes de Champagne eux-mêmes.. Elles se tenaient dans les villes de Lagny-sur-Marne (une fois par an), Provins (deux fois par an), Troyes (deux fois par an) et Bar-sur-Aube (une fois par an). Elles succèdent par leur importance aux (Angleterre) et préfigurent par leur rayonnement économique et financier à travers toute l'Europe, les premiers centres financiers internationaux. Chaque foire durait de trois à six semaines, et ce calendrier changea à plusieurs reprises au fil des siècles. C'est ce que l'historien Fernand Braudel appelle le « système d'horlogerie à répétition », qui assure au comté une activité économique exceptionnelle de janvier à décembre.. À ce titre, elles constituent une étape de référence dans l'histoire économique mondiale, et témoignent plus particulièrement des débuts de l'organisation de l'économie moderne de marché.
Une localisation au confluent des grandes routes commerciales du nord et du sud, le souci de l'organisation matérielle (halles, logements, entrepôts) et l'état de droit auquel les comtes de Champagne et des abbayes aux alentours sont attachés, expliquent le succès de ces foires.. Elles donnent naissance, à la fin du , au cycle des six grandes foires citées ci-dessus, que complètent aux alentours quelques foires de moindre importance.
Thibaut IV de Blois, comte de Champagne, établit des règlements de foire à travers des chartes (charte de 1137, 1164, 1176.) et parvient à faire respecter son sauf-conduit au-delà des frontières de son comté.. Unité de poids, le « marc de Troyes » apparaît en 1147 et sera bientôt adopté à Paris. La monnaie des foires, le « denier provinois » circule assez loin pour servir de référence jusqu'en Italie. L'once troy reste encore aujourd'hui la référence de masse mondiale pour les métaux précieux.
Origines et développement Origine des foires de Champagne L'origine de ces foires semble remonter à l'époque gallo-romaine, en 427, comme l'attestent les écrits de Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont-Ferrand, adressés à saint Loup, évêque de Troyes.. Elles sont en tout cas beaucoup plus anciennes que l'établissement de la monarchie française.. On attribue le rayonnement des foires de Champagnes au Zie de Henri le Libéral, qui a gouverné la province de 1152 à 1180..
Aux , alors que s'amorce la révolution commerciale, les routes qui s'étendent jusqu'à Byzance fournissent l'Europe en produits de luxe (épices, tissus, produits artisanaux) qui s'échangent en particulier dans les foires qui se sont multipliées en Europe, dans des grandes villes mais aussi dans des régions qui fédèrent plusieurs villes comme Troyes, Lagny ou Bar-sur-Aube, en Champagne. À partir du , les foires de Champagne deviennent un centre d'échange et de commerce mondialement connu permettant d'attirer les plus importants marchands d'Europe, des Flandres à l'Italie.
Si les pondéreux (sel des côtes atlantiques, vin et céréales) faisaient déjà l'objet d'un commerce par voie fluviale ou accessoirement maritime, seules des marchandises rares ou à haute valeur ajoutée et de faible poids, comme les draps et les épices, étaient acheminées sur de longues distances par voie terrestre..
Administration des foires Les organisateurs des foires de Champagne mirent en place une administration spéciale dès 1170, dirigées par deux maîtres (ou gardes) et un chancelier, tenant sous leurs ordres des lieutenants, des sergents, des notaires, qui maintenaient l'ordre et la justice dans les foires. Des loges, où on apportait des bancs, qu'on éclairait le soir, servaient à recevoir les magistrats et les plaideurs. L'abbaye de Clairvaux située à proximité jouissait également d'un grand prestige, à la fois comme centre religieux de la chrétienté et aussi pour ses bons offices dans la résolution de différends entre marchands. Les Comtes protègent en outre la communauté juive qui participe activement au développement des affaires..
Dès 1147, le garde des foires veille au respect des bons usages commerciaux en s'appuyant sur la loi. Il est garant pour le Comte du cadre juridique permettant de protéger efficacement et rapidement les participants. Ces garde-foire ont notamment pour mission de s'assurer que les sommes dues sont acquittées, que les poids et mesures sont corrects et que les individus malhonnêtes sont exclus des foires - qui ne manquaient pas d'attirer aussi les escrocs. Ils veillent aux entrées et aux sorties des foires et s'assurent que les obligations des uns et des autres sont tenues sous peine de s'en voir exclus. Au , les gardes tiennent même le rôle de notaires, donnant la sanction d'autorité comtale aux actes de droit privé relatifs aux transactions et aux créances. Dans la seconde moitié du siècle, ils se dotent eux-mêmes de notaires et de procureurs pour faire face à l'accroissement du volume des affaires, charge d'autant plus lourde que le même personnel va de foire en foire.
Le conduit royal de 1209 Thibaud II le Grand institue en 1137 le "conduit des foires", permettant à tout marchand molesté ou lésé d'en appeler à la justice du comte de Champagne, quel que soit le pays où il se trouve, afin d'obtenir réparation.. Il est renforcé par le « conduit » royal accordé par le Roi de France Philippe Auguste en 1209. qui élargit encore le rayonnement des foires de Champagne. Celles-ci forment désormais un ensemble cohérent, qui attire les marchands Italiens et Flamands. Le conduit royal leur assure que tout tort qui leur serait causé serait tenu pour lèse-majesté et donc passible de mort et de confiscation par la justice royale.
De manière générale, le conduit de foire est un sauf-conduit délivré par le seigneur de la foire ou par les seigneurs ou les villes qui se trouvent sur le chemin des marchands. Ils fournissent une protection pour garantir la traversée de leur territoire.
Organisation des foires Un cycle continu vignette|alt=|Scène de foire dans Le Chevalier errant de Thomas III de Saluces.
Une foire peut se définir comme une réunion de marchands qui se rencontrent volontairement dans un lieu fixe, à des intervalles périodiques, pour vendre et acheter. Ces foires peuvent être ouvertes à tous ou réservées aux professionnels. Au , des foires annuelles se tenaient dans une douzaine de villes de Champagne. Quatre d'entre elles organisent alors un cycle permanent de six foires réparties sur l'année, dont l'accès est garanti par le conduit du comte de Champagne.
L'originalité des foires de Champagne est sans doute de former ainsi un cycle continu tout au long de l'année de « foires chaudes » (en été) et « froides » (en hiver) ainsi que de foires principales et secondaires donnant aux marchands une place d'échange presque permanente permettant non seulement d'échanger des marchandises mais aussi de régler leurs affaires financières. 2 au : foire « des Innocents » de Lagny-sur-Marne ; mardi avant la mi-carême au dimanche de la Passion : foire de Bar-sur-Aube ; semaine de la Passion : foire de Sézanne ; mai : foire chaude de « Saint-Quiriace » de Provins ; à la mi-juillet : foire « chaude » ou de la Saint-Jean à Troyes ; septembre / octobre : foire froide de « Saint-Ayoul » à Provins. ; début novembre à la semaine avant Noël : foire « froide » ou de la « Saint-Remi » à Troyes.
L'Eglise est fortement représentée dans l'organisation de ces foires dans une société où la vie séculière est rythmée par le calendrier religieux. Les grandes fêtes et les pèlerinages coïncident souvent avec des foires et une fréquentation importante.
Chaque foire dure en moyenne 3 à 7 semaines : la première partie consacrée à la « montre » (exposition des marchandises) ; la deuxième partie consacrée à la vente ; la troisième partie consacrée au règlement et à l'envoi ; La dernière partie à la « sortie de foire » (festivités). Un calendrier très précis a été établi, chaque foire comporte 8 jours d'entrée en franchise, 10 jours de vente du drap et 15 jours de paiement. Environ une semaine avant la véritable fin de la foire, la vente s'arrête pour permettre aux marchands de régler leurs affaires et solder les comptes.
Le cycle des grandes foires de Champagne crée les conditions favorables d'un commerce international s'étendant sur toute l'année, et parallèlement favorise le report des dettes d'une foire à l'autre, par l'intermédiaire des changeurs souvent d'origine italienne ou des Flandres. Ce système de transfert des créances de foire en foire, la multiplicité des monnaies utilisées d'une région à l'autre et l'habitude de régler les dettes par compensation, entraîne l'émergence d'un secteur financier organisé au sein duquel les communautés juive et florentine ("Lombards") jouent très vite un rôle essentiel.
Garanties des comtes et incitations économiques Conscients de leur importance pour le développement de l'économie locale, les comtes de Champagne avaient soutenu dès le début le développement des foires dans leur province en particulier celles des communes de Troyes, Lagny, Bar-sur-Aube et Provins.. Les comtes, qui ont le droit d'organiser les foires, privilégient les villes au Sud. Ainsi, entre 1095 et 1136, les foires des villes de Provins, Troyes, sont privilégiées au détriment des villes du Nord et de l'Est jugées moins favorables. Les comtes de Champagne qui suivent, Thibaud II (†1152) et Henri († 1181), poursuivent cette politique de concentration du commerce sur les quatre principales villes de foires de Champagne.. Les comtes, vassaux des rois de France., jouissent alors d'une quasi-indépendance vis-à-vis du reste du royaume.
Les comtes de Champagne comprirent que les marchands étrangers devaient trouver en Champagne un espace marchand attractif, unique en Europe, à la fois international et sûr. En comparaison, les autres places économiques européennes offraient un accès moins pratique, des taxes et des péages qui faisaient de la Champagne une zone à faible fiscalité propice au développement du commerce. La création du « denier provinois » soutenue par Thibaud comte de Champagne, devenue la monnaie de référence des foires permettait aux marchands de s'entendre et aux changeurs de monnaie de trouver une solide référence à une époque de grande fragmentation et d'instabilité monétaire.
En arrière-plan, une politique de mariage habile avec les comtes des Flandre à partir de 1143 a également assuré le développement des foires de Champagne en foires commerciales « internationales ». La présence constante de marchands flamands dans les foires et donc de draps venant de Flandre leur assurait d'emblée une dimension internationale. Le fils de Thibaud, Henri , qui avait des relations avec Frédéric de Hohenstaufen, dit Frédéric Barberousse, réussit, quant à lui, à attirer les grands marchands allemands en Champagne. Les foires constituaient pour les comtes et le royaume, en échange de la protection des marchands et de ses garanties, une source de revenus générée grâce aux droits levés sur les marchandises et aux péages ("droits de travers", "droits de tonlieu", "droit de hallage", etc.).