Hyacinthe Rigaud, né Jacint Francesc Honorat Matias Rigau-Ros i Serra à Perpignan le et mort à Paris (paroisse Saint-Roch) le , est un peintre catalan puis français, spécialisé dans le portrait.

Né dans la province du Roussillon, Jacint Rigau, dont l'orthographe fut francisée en Hyacinthe Rigaud, est considéré comme l’un des plus célèbres portraitistes français de la période classique. Pour Jacques Thuillier, professeur au Collège de France :

Rigaud doit sa célébrité à la fidélité de la dynastie des Bourbons, dont il peint les effigies sur quatre générations. Il recrute l'essentiel de sa clientèle parmi les milieux les plus riches, parmi les bourgeois, financiers, nobles, industriels et ministres. Son œuvre livre une galerie de portraits quasi complète des dirigeants du royaume de France entre 1680 et 1740. Une partie de sa production, cependant minoritaire, est néanmoins constituée de personnages plus discrets : proches, amis, artistes ou simples commerçants.

Indissociable de son portrait de Louis XIV en costume de sacreParis, musée du Louvre, Inv.7492)., Rigaud a côtoyé tous les grands ambassadeurs de son siècle et quelques monarques européens. Le nombre exact de tableaux peints par cet artiste reste disputé, car son catalogue est très fourni, mais les spécialistes s'accordent sur le fait qu’il a fréquenté plus de mille modèles différentsHyacinthe Rigaud, Portrait d'une clientèle.. À cela s’ajoute le nombre élevé de copies consignées dans le livre de comptes de l’artiste, qui ne mentionne pourtant pas quelques centaines d’autres toiles retrouvées depuis sa publication en 1919.

Petit-fils de peintres-doreurs en Roussillon, formé dans l’atelier paternel de tailleur d'habits, Hyacinthe Rigaud se perfectionne auprès d’Antoine Ranc à Montpellier à partir de 1671, avant de gagner Lyon quatre ans plus tard. C’est dans ces deux cités qu’il se familiarise avec la peinture flamande, hollandaise et italienne, celle des Rubens, Van Dyck, Rembrandt ou Titien, dont il collectionne plus tard les œuvres.

Arrivé à Paris en 1681, il obtient le prix de Rome en 1682, mais ne fait pas le voyage à Rome, sur les conseils de Charles Le Brun. Reçu à l'Académie royale de peinture et de sculpture dès 1700, il gravit tous les échelons de cette institution jusqu’à sa démission en 1735.

Selon l'écrivain d'art français Louis Hourticq, Véritables « photographies »., visages que Diderot qualifiait de « lettres de recommandation écrites dans une langue commune à tous les hommes », les œuvres de Rigaud peuplent aujourd’hui les plus grands musées du monde.

Perpignan Contexte et ascendance

vignette|left|Tabernacle de l'église de Palau-del-Vidre, 1609 (détail) par Honorat Rigau.

De son nom catalan Jacint Rigau-Ros i Serra, il met un pied dans le Grand Siècle, tenu sur les fonts baptismaux de l’antique cathédrale Saint-Jean de Perpignan, le .. Né deux jours plus tôt, rue de la Porte-d’Assaut, Rigaud n'est pas encore français puisque le Roussillon et la Cerdagne ne sont annexés au royaume de France que le suivant, par le traité des Pyrénées. Ce dernier met un terme aux combats qui opposaient, depuis 1635, la France aux Habsbourg d'Espagne et conclut l’union de Louis XIV à l’infante d’Espagne Marie-Thérèse.

Le père de Hyacinthe, Mathias Rigaud, tailleur d’habits (sastre en catalan) dans la paroisse Saint-Jean de Perpignan, mais « aussi peintre »., descend d’une lignée d’artistes bien implantés dans le bassin perpignanais pour avoir été employés à la décoration de divers tabernacles et autres panneaux à usage liturgique, dont de trop rares traces sont parvenues jusqu’à nous (Palau-del-Vidre, Perpignan, Montalba-d'Amélie, Joch…). Le grand-père, JacintoIl meurt en 1631. Il se marie, le 25 juillet 1617, en l’église de La Réal à Perpignan, avec Antiga Magdalena Franch, fille de sa belle-mère., et plus encore le père de ce dernier, Honorat majorNé vers 1565, il épouse en premières noces Anna Onofra puis, le 5 juillet 1617 en l’église de La Réal de Perpignan, Antiga Franch, veuve d’Antoni Franch, bourrelier de Perpignan., officient entre 1570 et 1630 ; probablement autant comme doreurs que comme peintresJulien Lugan, Peintres et doreurs en Roussillon aux s, Canet, éditions Trabucaire, 2006., puisqu’on retrouve dans leurs ateliers « moltas estampas y alguns llibres tocants a la art de pintura y altres cosettes, com son pinzeils y coquilles de pintar » (« nombreuses estampes et livres ayant trait à l'art de peindre, et autres choses, comme sont les pinceaux et palettes à peindre »)..

vignette|upright=1.4|Vue de la ville de Perpignan en 1642, A.D.P.O.

Alors qu'il œuvre au sein du collège Saint-Éloi de sa cité depuis 1560, et en tant que représentant de sa corporation des peintres et doreurs, Jacinto major participe le en compagnie d'autres orfèvres et collèguesJoan Antoni Marti, Guillem Andreu, Thomas Blat et Jaume Fuster. à l'élaboration des statuts et procès-verbaux du collège Saint-Luc de la cité catalaneLugand, op. cit. .. À Honorat minor, on attribue généralement La Canonisation de saint Hyacinthe, anciennement au couvent des Dominicains de Perpignan et aujourd'hui à JochD’après Marcel Durliat. Cité par Olivier Poisson, « Les Rigau (d) », dans Terres Catalanes, , mars 1996, ., le tabernacle de l'église de Palau-del-Vidre ()25 ducats furent payées au peintre pour peindre le tabernacle « dins y fora » (dedans et dehors) avec de « bones y vives y fines colors » (de bonnes couleurs vives et raffinées). et le retable de Montalba près d'Amélie-les-Bains. À son père revient le retable de saint Ferréol (1623) à l'église Saint-Jacques de Perpignan et anciennement au couvent des Minimes. Quant à Honorat major, il lui revient le privilège d’avoir exécuté les peintures du retable de l’église Saint-Jean-l’Évangéliste à PeyrestortesO. Poisson, op. cit., ..

Dès le , le père de Hyacinthe, Maties Rigau, s'était uni à Thérèse Faget (1634-1655), fille d’un menuisierJoan Antoni Faget était déjà décédé en 1647. Le contrat de mariage est rédigé par devant Père Honoré Sunyer à Perpignan.. Veuf peu de temps après, il décide d'épouser Maria Serra (1638-1721), fille d’un maître-tailleur puis marchand de toiles de Perpignan (pentiner en catalan), le .. En 1665, il acquiert une maison « en lo carrer de las casas cremades » (actuelle rue de l’Incendie, près de la cathédrale) et perçoit les revenus d'une parcelle de vignes du territoire de Bompas. Par son second mariage, il possède également une maison sur la place de l’Huile, mais il la revend rapidement.

Prémices d’une formation

vignette|Portrait du lieutenant-colonel Albert Manuel par Antoni Guerra « le Jeune », Perpignan, musée Hyacinthe-Rigaud.

Afin de justifier les formidables dons du futur portraitiste de , on a souvent supposé que le jeune homme avait été mis très tôt en apprentissage chez l’une des figures emblématiques de la peinture catalane de cette époque, Antoni Guerra Major (1634-1705)« Guerra, la peinture baroque en pays catalan aux s ». Catalogue de l’exposition Guerra, Perpignan, palais des rois de Majorque, 2006.. La qualité toute relative des œuvres de cet artiste ne permet pas d’y trouver les clés d’un apprentissage, même si son fils, Antoni Guerra Minor (1666-1711), reprendra à son compte les formules picturales fixées plus tard par Rigaud, à l'instar de son Portrait du colonel Albert Manuel récemment acquis par le musée Hyacinthe-Rigaud de Perpignan. L’inventaire après décès du jeune GuerraJulien Lugand, « Peintres et doreurs en Roussillon », op. cit., . atteste cependant des liens existant entre ces familles de peintres, à l'exemple du « portret du sieur Rang de Montpellier en ovalle » (probablement Antoine Ranc car Jean était déjà établi à Paris) et « deux portrets sur papier l’un du sieur Rigaud peintre et l’autre de damoiselle Rigaud avec leurs quadres dorés ». La question se pose alors de savoir s'il s'agit de Hyacinthe ou de Gaspard, et la « demoiselle Rigaud » est difficilement identifiable.

À la mort de son père, en 1669, « Jyacintho Rigaud » (dont le nom francisé en Hyacinthe Rigaud ne tarde pas à apparaître) est confié par sa mère aux bons soins du doreur carcassonnais Pierre Chypolt. Les archives départementales des Pyrénées-Orientales conservent encore le contrat d’apprentissage passé entre ce dernier et Maria SerraArchives départementales des Pyrénées-Orientales, 3E1/6162, f°71-72. voir Julien Lugand, « Peintres et doreurs en Roussillon », op. cit., (note 34), .. Ce contrat explique la grande connaissance du métier de doreur, dont le futur Rigaud témoignera à plusieurs reprises, notamment dans sa correspondance avec le marquis aixois Gaspard de Gueidan, au cours des années 1720-30Honoré Gibert, « Dix portraits et dix-neuf lettres de Rigaud et de Largillierre », dans Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques et scientifiques, éd. Leroux, Paris, 1890, repris par Ariane James-Sarazin, « Hyacinthe Rigaud et ces messieurs d’Aix-en-Provence », dans Bibliothèque de l’École des Chartes, t. 161, 2003..

Si l’anecdote selon laquelle Rigaud aurait été le protégé d’un hypothétique comte de Ros dont il aurait pris la particule « Rigaud y Ros » est à écarterCette information fut véhiculée par les Biographies roussillonnaises de l'abbé Capeille et reprise par Renata Laura Portet dans son roman « Rigau & Rigaud », 2005, Balzac (Baixas), ., l’Abrégé de la vie du peintre, rédigé en 1716 par l’académicien honoraire Henry Van HulstAbrégé de la Vie de Hyacinthe Rigaud, 1716 sur Wikisource., est une référence plus fiable. Cette Vie fut composée afin de contenter le désir du grand-duc de Toscane Cosme III de Médicis qui souhaitait obtenir de chaque peintre, dont il possédait l'autoportrait, une biographie circonstanciée.

Dans ce témoignage direct, non exempt d’approximations, aucune formation picturale n’est mentionnée avant le départ de Rigaud, en 1671, pour Montpellier. Avant cette date, le métier de son père forme probablement l’œil du jeune Hyacinthe à la science des drapés, des agencements et des couleurs. S’il est difficile d’attribuer à Hyacinthe Rigaud des œuvres de jeunesse, catalanes principalement, nul doute que certains tabernacles ou autres peintures murales pourront, avec le temps, lui revenir. Daniel Gronström, sujet du roi de Suède et l’un de ses représentants à Paris, semble pourtant réduire cette diversification en écrivant, dès 1693, à Nicodème Tessin le Jeune, architecte des bâtiments du roi Charles XI : « [Rigaud] dit qu’il est très capable de peindre des plafonds, des tribunes, etc. Il en a peu faits ».

Carrière

Formation languedocienne

vignette|Portrait de Sébastien Bourdon d'après Rigaud, gravure de Laurent Cars, collection privée.

La plupart des témoignages anciens, y compris les biographies que l’on prête à Rigaud lui-même, parlent donc de l’envoi du jeune artiste à Montpellier dès 1671, à la suite du décès de son père. Malgré la présence d’un fort corporatisme à Perpignan, Hyacinthe, revenant de son apprentissage carcassonnais, semble déjà avoir développé des talents suffisamment éloquents pour se dispenser d’intégrer l’Académie de Saint-Luc locale où officiait son grand-père :

Ainsi s’exprime, dès 1745, Antoine Dezallier d’Argenville dans son Abrégé de la vie des plus fameux peintres., reprenant en réalité les propos de la biographie dictée par Rigaud lui-même en 1716.