François-Joachim de Pierre, cardinal de Bernis, né le à Saint-Marcel-d'Ardèche et mort le à Rome, est un homme de lettres et diplomate français.
Ambassadeur près la république de Venise (1752-1755), ministre d'État (1757), secrétaire d'État des Affaires étrangères (1757-1758) et enfin chargé d'affaires auprès du Saint-Siège (1769-1791), cette figure emblématique de l'Ancien Régime finissant, Bernis a été étudié au par l’historien Frédéric Masson, alors en quête de personnages intègres pouvant servir de trait d’union entre l’ancienne France et celle née de la Révolution.. Au , Bernis est associé par divers hommes de lettres au plaisir de vivre et au libertinage de mœurs, au point que sa figure se positionne à la croisée du réel et de la fiction ; .. La redécouverte récente des riches archives personnelles du cardinal de Bernis a permis à une équipe internationale de chercheurs, dirigée par Gilles Montègre, de reconsidérer en profondeur le personnage, et à travers lui la réalité de l’Europe diplomatique et culturelle du ..
Biographie Origines et formation Cadet d’une famille de noblesse ancienne, les de Pierre, Bernis est destiné à la carrière ecclésiastique. Il fait ses études au collège Louis-le-Grand à Paris, avant d'entrer au grand séminaire de Saint-Sulpice. Excellent élève, il était à la fois ambitieux et mélancolique, comme l'atteste un passage de ses Mémoires :
Son esprit libre le pousse à quitter le séminaire en 1735. Après avoir reçu les titres de chanoine-comte de Brioude puis de Lyon en 1748., l'abbé de Bernis entame une carrière de poète, à laquelle il mettra définitivement fin, plus tard, pour entrer en politique.
Carrière littéraire gauche|vignette|Frontispice du poème 'La religion vengée'. Pour établir rapidement la réputation de son esprit, Bernis choisit le genre de la poésie, pour lequel il a des facilités. Estimant assez peu ses productions, qui lui coutent peu à produire, il sait néanmoins que la célébrité qui lui en restera lui sera utile, même si elles valent, par la même occasion, le sobriquet de « Babet la bouquetière », ou « Belle Babet » de la part de Voltaire, allusion assez transparente à son orientation sexuelle..
Son poème des Quatre saisons anticipe néanmoins un attrait pour la nature qui marquera en profondeur toute la seconde moitié du siècle, et qui explique que les œuvres poétiques de Bernis feront à cette époque l'objet de nombreuses éditions. Pour lors, Bernis fait connaître ses vers dans le salon parisien de Marie-Thérèse Geoffrin., ou auprès de la cour entretenue au château de Sceaux par la duchesse du Maine, fondatrice du cercle des chevaliers de l'Ordre de la Mouche à Miel.
La fréquentation du cardinal de Polignac enjoint à Bernis d'entreprendre la composition d'un long poème en , La Religion vengée, qui ne sera publié qu'après sa mort.
Entrée en politique Convaincu d’abandonner la poésie pour la politique, Bernis s'adresse d'abord au tout puissant ministre de , le cardinal de Fleury, qui répond au jeune abbé : Bernis rétorque par un trait d'esprit : Fleury ne l’aura pas fait attendre bien longtemps, puisqu’il est mort en 1743, son successeur, l’évêque de Mirepoix n’étant pas mieux disposé à son égard que son prédécesseur, parce qu’il lui reprochait d’avoir été poète, Bernis entreprend d’entrer à l’Académie française.
Retardée par la maladie du roi à Metz, au cours de laquelle nombre de courtisans ont été exilés et l’opposition de Claudine de Tencin, cette démarche aboutit le . Âgé de seulement , l'abbé de Bernis entre à l'Académie française, et fréquente entre autres Fontenelle, Montesquieu, Dortous de Mairan, Maupertuis, l’abbé Terrasson mais, content de s’être fait un nom dans les lettres, ne voulant pas qu’on le croie borné à les cultiver, évite de vivre trop étroitement avec les gens de lettres.
Il fréquente les femmes Louise Dupin, la marquise du Châtelet, Marie-Sophie de Courcillon, et surtout est présenté, par l'intermédiaire de sa parente, Élisabeth-Charlotte Huguet de Sémonville, comtesse d'Estrades, en 1745, à la marquise de Pompadour, nouvelle favorite de , dont il fait une amie et confidente, à laquelle il enseigne les usages du monde et de l'aristocratie, ce dont elle le récompense, en lui faisant obtenir une pension royale de , un appartement aux Tuileries, et en lançant sa carrière diplomatique..
Ambassadeur à Venise (1752-1755) Bernis sollicite du roi une ambassade en Pologne, mais obtient seulement d'être envoyé auprès de la république de Venise, envisagée à l'époque comme un « cul-de-sac » pour les ambassadeurs du . . Bernis va en réalité cultiver sa réputation à Venise, où il arrive en , en concevant la Sérénissime République comme une école pratique de la diplomatie, particulièrement propice à l'apprentissage des missions de négociation, d'information et de représentation attendues des ambassadeurs sous l'Ancien Régime. La République faisait peser des contraintes particulièrement fortes sur les représentants des puissances étrangères dans la ville, qui ne pouvaient communiquer directement avec les membres du gouvernement. Bernis s'attache à jouer de ces contraintes pour mieux les déjouer, et faire aboutir une négociation relative à la taxation des sucres en provenance des colonies françaises et portugaises. À la fin de son ambassade, il convainc le gouvernement vénitien de la pertinence d'une alliance avec la France pour se préserver des appétits autrichiens. Bernis comprend parallèlement que Venise demeure un poste d'observation privilégié pour comprendre les équilibres de l'Europe et du monde : il fait parvenir à Versailles de nombreux mémoires analytiques sur divers sujets (commerce, finance, industrie, religion, politique) nourris par l'abondant réseau d'informateurs (marchands, consuls, espions) qu'il entretient dans la Sérénissime. Enfin, Bernis cherche à faire du palais Surian-Bellotto où il réside un pôle d'attraction et de représentation dynamique au service de la France, en mettant à profit les nombreux voyageurs étrangers attirés, notamment lors des fêtes et du carnaval, par une ville en laquelle Voltaire voyait le : gauche|vignette|Portrait et armes du cardinal de Pierre de Bernis par Domenico Cunego - Musée Toulouse-Lautrec d'Albi
Avant l'exploitation des archives publiques et privées de son ambassade, la période vénitienne de Bernis a principalement été envisagée sous l'angle du libertinage, sur la base du témoignage tardif de Casanova, affirmant dans l'Histoire de ma vie avoir partagé avec l'ambassadeur français les faveurs de deux religieuses vénitiennes échappées d'un couvent de Murano. S'il est très vraisemblable que Casanova ait fait partie du réseau d'espions entretenus par Bernis à Venise, la véracité de son témoignage reste sujette à caution, car le gouvernement vénitien qui surveillait très attentivement l'aventurier avant son incarcération dans la prison des Plombs n'a laissé aucune trace de ses liens supposés avec l'ambassadeur. Les casanovistes de leur côté, en dépit de recherches nombreuses, ne sont jamais parvenus à établir avec certitude l'identité de la religieuse répondant aux initiales de M.M., dont Casanova affirme qu'elle était l'amante de Bernis.
Bernis quitte Venise en , après avoir séjourné trois mois à Parme et avoir reçu le sous-diaconat du patriarche de la Sérénissime. Envoyé en Italie comme un courtisan aux compétences douteuses, Bernis revient à Versailles en diplomate accompli ayant fait l'apprentissage de la diplomatie secrète. Ces atouts allaient se révéler décisifs pour négocier le renversement des alliances qui se préparait en Europe.
Bernis et la « révolution diplomatique » de 1756-1757 vignette|Ex-libris du Cardinal de Bernis D’abord pressenti pour occuper le poste stratégique d’ambassadeur de France à Madrid, Bernis se voit confier par , répondant à la proposition du chancelier Kaunitz, l’une des plus importantes transformations des rapports de force européens depuis le Moyen Âge : une réconciliation de la France des Bourbons avec l’empire des Habsbourg. Cette négociation, qui dédouble dans un premier temps le Secret du roi, se déroule à Bellevue et à Paris à partir de entre Bernis et l’ambassadeur autrichien Starhemberg. Elle débouche sur le premier traité de Versailles du , par lequel la France et l’Autriche contractent une alliance défensive.
Ce rapprochement franco-autrichien a fait l’objet d’une légende noire dans l’historiographie française liée aux déboires que la France a subis par la suite durant la guerre de Sept Ans. Or, à l’époque où elle est négociée, cette révolution diplomatique s’avère indispensable pour la France, car son ancien allié prussien s’est rapproché de l’Angleterre, par le traité de Westminster du ) tandis que cette dernière a montré sa volonté de s’en prendre aux possessions françaises en Amérique (combat du 8 juin 1755). En ne s’alliant pas avec l’Autriche des Habsbourg, la France risquait donc de voir de dresser contre elle une grande coalition européenne.
Appelé au conseil du roi en , Bernis poursuit les négociations qui aboutissent au second traité de Versailles du , concrétisant une alliance cette fois offensive entre Bourbons et Habsbourg. Les promesses d’armées et de subsides vont dès lors contraindre la France à participer à une guerre continentale au profit de l’Autriche, tandis que l’Angleterre menace ses possessions outre-mer. Compte tenu de l’ampleur de la coalition qui s’est mise en place, les espérances de victoire sont grandes. Afin que le conflit ne , Bernis a veillé à ce que la Suède luthérienne et la Russie orthodoxe rejoignent la coalition catholique franco-autrichienne, face à la Prusse et l’Angleterre protestantes. Il a parallèlement œuvré à apaiser les conflits entre le roi et les parlements du royaume, préalable nécessaire au financement de la guerre.
Ministre des Affaires étrangères au début de la guerre de Sept ans gauche|vignette|Portrait de François Joachim de Pierre de Bernis dans les années 1760. Peintre non identifié. En , Bernis remplace Antoine Louis Rouillé comme secrétaire d’État des Affaires étrangères. Son ministère est d’abord placé sous les meilleurs auspices, compte tenu des premières victoires françaises de la guerre de Sept Ans. Mais il se rend vite compte que la France n’est pas en état de sortir victorieuse du conflit, et a la naïveté de faire part de ses doutes à Choiseul, alors ambassadeur de France à Vienne.
La défaite de Rossbach le signe un tournant dans la guerre. Dès lors, Bernis n’a de cesse de prôner une issue rapide et pacifique du conflit pour limiter les pertes françaises. La marquise de Pompadour et Choiseul se retournent alors contre lui pour défendre la poursuite de la guerre et gagner en influence auprès du roi.
En , Bernis redouble de naïveté en offrant au roi sa démission et son remplacement par Choiseul : il espère se voir confier en retour la direction d’un comité central des ministres qui travaillerait à une restauration des finances de la monarchie. Le , il reçoit la barrette de cardinal, négociée avec Rome depuis plusieurs mois mais, le , fait parvenir au nouveau cardinal une lettre de cachet qui lui enjoint de s’exiler dans l’une de ses abbayes de province.
Choiseul prend alors la tête des Affaires étrangères, la France s’enfonce dans la guerre et signe, en , le traité de Paris, qui la prive de l’essentiel de ses possessions coloniales au profit de l’Angleterre.
L'exil et l'archevêché d’Albi