Le Front national (en , Jebhe Melli) est un groupe politique iranien d'opposition fondé par Mohammad Mossadegh et d'autres hommes politiques iraniens aux sensibilités nationalistes et social-démocrates, qui avaient été formés en France à la fin des années 1940. Ce groupe est toujours actif à la fin des années 2010 à la fois en Iran et en exilKazemzadeh 2022, chap. 9.

Contexte À partir de 1949, le Shah Mohammad Reza Pahlavi entreprend d'accentuer sa main-mise sur les institutions : il fait voter pour lui-même le droit de dissoudre l'Assemblée et crée un Sénat dont il désigne lui-même la moitié des membres. Il limite la liberté de la presse, interdit le parti communiste Tudeh et fait arrêter les personnalités de l'opposition, comme Muhammad Mossadegh. C'est en réaction à cette politique que le Front National émerge.

Dès sa création, le Front national s'oppose à la domination par les Occidentaux des ressources naturelles de l'Iran – principalement obtenues à la suite de concessions données à la fin de la période kadjar – et principalement à celles détenues par l'Anglo-Persian Oil Company (AIOC). Ce dernier s'oppose à la tentative de se défaire de la domination britannique en initiant des relations avec les États-Unis.

Création et ligne politique Le Front National est une coalition de partis, dont la composante principale est le Parti de l'Iran, considéré comme sa "colonne vertébrale". Il réunit aussi le parti de la et les socialistes, le , le Parti de la nation d'Iran, et plus tard le MLI (Mouvement de Libération de l'Iran)Kazemzadeh 2022 chap. 3. Il est soutenu aussi, à sa création, par des religieux comme l'ayatollah Kashani. Il est fondé en comme parti d'opposition à la fois au Shah et à la Grande-Bretagne. Mossadegh s'est fait connaître pour ses positions pro-démocratiques (il souhaite renforcer le pouvoir du Parlement) et nationalistes (contre l'ingérence britannique dans l'économie iranienne). Il devient naturellement le chef du nouveau parti.

Le parti trouve son audience et recrute sa base principalement auprès de la classe moyenne.

Outre Mossadeq, ses membres les plus éminents sont (doyen de la faculté de droit de l'Université de Téhéran), Chapour Bakhtiar, le sociologue . Mehdi Bazargan, Bani Sadr et Ali Shariati rejoindront à leur tour la coalitionKazemzadeh 2022 chap. 2. Chapour Bakhtiar compare le Front national iranien au SPD social-démocrate allemand.

Les revendications du parti concernent le respect de la Constitution de 1906, des élections législatives libres, la liberté de la presse, et la nationalisation de l'industrie pétrolière. Il demande que le Premier ministre soit élu par le Parlement, non par le shah, qui doit « régner sans gouverner ».

La nationalisation du pétrole et la chute de Mossadegh Les portent 8 députés du Front National, dont Mossadegh, au 16e Majles. En 1951, ils présentent un projet de loi pour nationaliser le pétrole iranien. Face à un climat de mécontentement social, le Shah nomme Mossadegh premier ministre, dans le but d'apaiser l'opposition. Quand il prend son poste de Premier ministre en 1951, Mossadegh fait appliquer la loi de nationalisation du pétrole, qui avait été votée par le Madjles en mars de cette même année et qui impose la nationalisation de l'actif de l'AIOC et une compensation minimale du gouvernement iranien.

Mossadegh obtient l'indépendance de l'armée à l'égard du Shah et la restitution des terres confisquées par la famille royale. Il diminue le budget de l'armée. Les militaires, mécontents, contactent en secret la CIA. Le shah quitte le pays. La suite des réformes fait apparaître des divisions au sein de la coalition, notamment entre religieux et laïcs. Les questions du droit de vote des femmes, et d'un assouplissement du contrôle de la vente d'alcool, suscitent la colère de l'ayatollah Kashani, qui quitte le Front national. Le projet de loi sur le droit de vote des femmes doit être ajourné. La crise profite aux communistes du Tudeh, dont la popularité inquiète la CIA.

Ces divisions ajoutées à la nationalisation du pétrole créent la crise d'Abadan. En effet, la Grande-Bretagne n'accepte pas la nationalisation et entreprend des manœuvres diplomatiques pour défendre ses intérêts, accompagnées de sanctions économiques, en même temps que d'une démonstration de force militaire. Elle essaie de faire tomber le premier ministre. Le point culminant de cette crise sera le coup d'État organisé conjointement par les États-Unis et la Grande-Bretagne lors de l'opération Ajax en . L'ayatollah Kashani coopère avec le MI6 et la CIA.

Répression et clandestinité Mossadegh doit s'enfuir, il est finalement jugé lors d'un procès public pour trahison et apostasie et condamné à une peine de prison. Il reste en résidence surveillée jusqu'à sa mort en 1967. Le Front National est interdit. Hossein Fatemi, numéro 2 du Front national, ministre des Affaires étrangères, est exécuté. Karimpour-Shirazi, journaliste pro-Mossadeq, est brûlé vif. , ministre de la justice, assassiné. Le pays est en état de siège, commence alors une période de répression de la liberté de parole, dont le livre Zemestān (« Hiver »), du poète Akhavan, évoque l'atmosphère. Le Shah crée la SAVAK, police politique chargée de réprimer les opposants. Les partisans de Mossadegh entrent dans la clandestinité en créant le Mouvement National de Résistance (dont le parti de Chapour Bakhtiar prendra le nom en 1980). Leur parenté avec le Front National est assumée dans le document qui révèle la fondation du MNR : « Le mouvement continue»Rahnema 2000 p. 21. Le MRN publie un journal clandestin : Rah-e Mossadegh (« La voie de Mossadegh »).

En Europe, le parti publie des brochures clandestines et participe aux assemblées d'étudiants iraniens. Rahnema décrit comment Ali Shariati prend part aux réunions des cellules d'étudiants du Front national pour gagner la majorité au sein de la Confédération syndicaleRahnema 2000 p. 97-101. Le FN l'emporte sur le Tudeh et les socialistes. Ali Shariati publie des articles dans les journaux du Front : Nameh-e Parsi, et le Journal de l'organisation des étudiants iraniens puis Iran-e azad (« L'Iran libéré ») en 1962 et 63Rahnema 2000 p. 98, 105 et 111..

Le « deuxième » et le « troisième » Front national iranien En est annoncée la renaissance du parti, désigné comme « deuxième Front National »Rahnema 2000 p. 94-95. Profitant d'un assouplissement de la répression, le parti se réorganise. Le Shah promet que les élections législatives de seront libres. Mais ce n'est finalement pas le cas, et le parti n'obtient qu'un seul siège. Le FNI se réunit en meeting en à Téhéran. Il tient son premier congrès en où les délégués élisent leurs leaders, qui comptent deux femmes, pour la première fois dans l'histoire d'un parti en Iran. Leurs revendications restent fidèles à celles du parti créé en 1949 : respect de la Constitution et élections législatives libres. Le Shah leur propose des postes ministériels, qu'ils refusent. En 1963, la répression reprend : 150 membres du parti sont arrêtés.

En , Bazargan crée le Mouvement pour la Libération de l'Iran. Nationaliste, il défend la liberté de la presse, l'indépendance du pouvoir judiciaire, mais à l'inverse du Parti de l'Iran, laïc, le MLI met l'islam au centre de ses préoccupationsRahnema 2000 p. 96. En 1963, lors de la « révolution blanche », le FNI ne s'oppose pas aux réformes, au contraire du MLI, qui se joint aux protestations du clergé.

Le « troisième » Front National iranien est fondé en 1965.

Le MLI ne fait que brièvement partie de la coalition, qu'il quitte dès l'année 61. Mais il reste proche du FNI pendant la révolution, à partir de 1977.

Le FNI et la révolution iranienne Les Modjahedines du peuple iranien et les Fedayines du peuple iranien mènent des actions de guérilla contre le régime depuis le début des années 1970Rahnema 2000 p. 277. Jimmmy Carter est élu président des États-Unis en 1976. Il a fait campagne contre les violations des droits de l'homme, y compris par des pays alliés, et il a désigné l'Iran parmi eux. Le Shah est inquiet, tandis que les partis d'opposition se sentent encouragés.

Le mouvement révolutionnaire Le Shah cristallise les mécontentements. Un mouvement révolutionnaire enfle et rassemble des militants d'horizons divers, qui manquent dans un premier temps d'un leader. Parmi eux se trouvent des conservateurs religieux (des ayatollahs), des radicaux religieux (le MLI de Bazargan, modéré, rejoint par le très populaire Ali Shariati), des réactionnaires religieux (fondamentalistes), la gauche laïque (Tudeh et Fedayin-e khalq), et le Front national iranien. Ce dernier milite pour une Constitution moderne et une République laïque ou, à tout le moins, une démocratie islamique.

Le Front national iranien sort de sa réserve en 1977. Le , trois de ses leaders (Bakhtiar, Forouhar et Sanjabi) écrivent une lettre ouverte au Shah pour lui demander qu'il respecte la Déclaration des droits de l'homme et la Constitution de 1906. Le Shah répond par une campagne de répression contre le Front national. Lors d'un rassemblement, les militants sont battus par des agents de la SAVAK en civil. Bakhtiar est blesséKazemzadeh 2022 chap. 4.

La révolution et le gouvernement provisoire Khomeiny s'impose progressivement comme leader. En , le FNI et le MLI sont encore les plus influents. Jusqu'en août 78, il rallient le plus grand nombre de soutiens parmi les révolutionnaires. Mais cette pré-éminence leur échappe peu à peu. Plus les manifestations gonflent, plus la répression est féroce, et plus les manifestants se radicalisent. Le massacre de la Place Jaleh en septembre 78, qualifié de « vendredi noir », est un tournant. La radicalisation des révolutionnaires profite à Khomeiny. Le Shah accepte de charger Bakhtiar de former un cabinet le 4 janvier 79, qui ne dure que 37 jours. Bakhtiar est alors exclu du FNI. Le Shah s'enfuit, Khomeiny rentre triomphalement de France en Iran, le . Bien qu'il ait annoncé, dans un livre, son intention d'instituer une théocratie fondée sur le clergé, il a tenu à Paris des discours rassurants. Il a même employé le mot « démocratie ». La majorité du Front National croit Khomeiny et rejoint le gouvernement provisoire dirigé par Bazargan. Le FNI représente le tiers du cabinet. Mais les divergences éclatent rapidement. Le FNI s'oppose à la Constitution, qui donne tous les pouvoirs à un membre du clergé. En avril, il condamne la décision de Khomeiny de démettre de leurs fonctions toutes les femmes juges. Dès mai 79, il dénonce le régime comme réactionnaire. Sanjabi le compare au fascisme européen des années 1930. Un document publié par le parti décrit le régime comme une « dictature religieuse ». Le gouvernement démissionne au lendemain de la prise d'otages à l'ambassade américaine de Téhéran, approuvée par Khomeiny.

Dans l'opposition En , le Front national appelle à manifester contre la Constitution rédigée par l'Assemblée des experts. En mars 80, le parti présente des candidats aux élections législatives. Plusieurs l'emportent, dont Sanjabi, mais aucun n'est autorisé à siégerKazemzadeh 2022 chap. 5.

En , le FNI condamne le projet de réforme du système pénal, qui prévoit d'appliquer la loi islamique de manière littéraliste (amputation de la main des voleurs, lapidation pour adultère et peine de mort pour divers crimes, dont celui de « promotion de la corruption sur terre »). Le FNI dénonce le projet comme misogyne et contraire aux droits humains. Dans un climat de répression où le régime s'est déjà attaqué aux femmes puis à la presse et aux opposants de l'OMPI, le Front national appelle à un rassemblement le . Le jour même, Khomeiny déclare Mossadeq (mort en 67) et le FNI apostats. Le FN reçoit le soutien du Hezb Ranjbaran Iran (). Le rassemblement est réprimé par les Gardiens de la révolution islamique.