Phédon (en grec : / Phaídōn) est un dialogue de Platon qui raconte la mort de Socrate et ses dernières paroles.
Sujet La question que pose et à laquelle répond ce dialogue est la suivante : Quelle doit être l’attitude du philosophe devant la mort ? Le dialogue évoque ainsi les notions des liens entre l’âme et le corps, l'éternité de l'âme et la destinée de celle-ci après la mort..
Contexte Socrate a été condamné à boire son poison létal dès le retour du navire transportant le « Deux fois sept »l’expression est déjà présente chez Bacchylide, XVI, v.1-4. : dans la mythologie grecque, Androgée, fils de Minos, roi de Crète, et de Pasiphaé, est assassiné par des Athéniens et des Mégariens à la demande du roi Égée, jaloux de ce qu’il leur a enlevé tous les prix aux Panathénées. Minos, pour venger ce meurtre, s’empare de ces deux villes, les assiège, et oblige les habitants à lui envoyer tous les ans un tribut de sept jeunes garçons et sept jeunes filles qui étaient livrés au Minotaure. Thésée délivre ses compatriotes de ce joug en tuant le Minotaure.
Le dialogue se tient le dernier jour de Socrate. Il est la suite directe de l’Apologie de Socrate et du Criton. Quelques amis ont été autorisés à rendre visite à Socrate dans sa cellule avant qu'il n'avale le poison, à la suite de sa condamnation à mort. Une discussion s’engage alors sur la mort, et l’attitude qu’il convient d’adopter face à celle-ci, puis sur la possibilité de la survie de l’âme dans l’au-delà. Le dialogue se termine par un mythe eschatologique sur le jugement des âmes après la mort.
Dates importantes La première est celle de l’entretien entre Socrate et ses disciples le jour de sa mort. Socrate est mort à la fin du mois de février ou de mars de l’année 399 av. J-C (date qui correspondrait avec le pèlerinage de Délos).
La deuxième date importante à savoir est quand s’est déroulé le récit de l’entretien ci-dessus par Phédon, qui était en présence d’Echécrate et d’un auditoire de pythagoriciens. En se fiant au dialogue où Echécrate proteste qu’il n’a pas d’informations provenant d’Athènes depuis déjà un « bon moment » 57 a-b., il est possible de comprendre que le voyage de retour de Phédon vers sa patrie, Elis, avait entre autres pour intention de rapporter des nouvelles d’Athènes. Ce voyage doit donc avoir été fait plus ou moins un an après la mort de Socrate, donc vers 398 av. J-C.
Enfin, selon Monique Dixsaut, la date de composition du Phédon est très proche de celle du Cratyle et du Banquet. Ces trois dialogues se situant à la fin de la première période de rédaction des dialogues, après le grand voyage de Platon (vers 387-386) et juste avant La République (excepté le Livre I).
Personnages du dialogue thumb|350px|La Mort de Socrate par le peintre David (1787), New York, Metropolitan Museum of Art. Socrate s'apprête à boire la ciguë dans sa cellule, au désespoir de ses amis. Seuls Phédon d'Élis et Échécrate de Phlionte sont à proprement parler les personnages du dialogue, en tant qu’interlocuteurs directs ; tous les autres, amis et disciples de Socrate, ne sont qu’évoqués dans le récit, et leurs propos sont rapportés. Parmi ceux-ci, les plus importants sont Cébès, Simmias de Thèbes, Criton et son fils Critobule. D'autres, comme Ménexène et TerpsionD’après le philosophe Cléarque de Soles, Terpsion fut le maître d’Archestrate. Terpsion fut le premier penseur à composer des préceptes diététiques, Livre VIII, 337 b. ne jouent aucun rôle. Xénophon n’est pas à Athènes ; Platon, présent le jour du jugement, est malade, et absent. Chérécrate, frère de Chéréphon qui est déjà mort, le remplace au sein des témoins du procès de Socrate, dont il est également discipleMémorables, Livre I..
Dialogue Prologue Échécrate demande à Phédon ce que Socrate a dit avant sa mort, et comment il est mort. Phédon répond qu’il est mort manifestement heureux, ferme et noble, comme s’il devait trouver là-bas un bonheur tel que jamais on n’en a connu. La mort dans le Phédon Lorsque Socrate parle de « mort » (62 et 67 b), celle à laquelle le philosophe s’exerce, il s’agit de mort non pas physique, mais moralement consentie ; Platon n’incite pas à la mort physiqueD’après l’épigramme 471 de Callimaque de Cyrène, in Suidas.. L’œuvre dont parle Socrate comprend la disparition des passions à la purification de l’âme ; sans cela, on ne peut discourir au sujet de dieu. La pureté du divin ne permet pas de se saisir de ce qui est impur. En mourant, le philosophe s’oublie (64). Socrate raconte l’un de ses rêves : « Fais une œuvre, travaille. » Par scrupule religieux, il se fait poète, bien qu’il croie que la philosophie soit l’œuvre d’art la plus haute. Les humains sont assignés à résidence et nul n’a le droit de s’affranchir de ces liens pour s’évader. Les dieux sont nos gardiens et nous sommes le troupeau. Il arrive pourtant qu’il soit préférable d’être mort que de vivre. Les philosophes acceptent facilement de mourir.
Pour Socrate, la croyance que l’on va rejoindre les dieux et certains morts rend injuste la révolte contre la mort. En effet, pour un homme qui a philosophé toute sa vie, il est raisonnable de penser qu’il obtiendra les plus grands biens après sa mort. Les philosophes s’appliquent donc à bien mourir. Platon pensait qu’il y avait deux « lieux » : le lieu sensible et le lieu intelligible. L’âme et le corps se situent dans le lieu sensible (lieu fait d’illusions) : le vrai lieu est le lieu intelligible. En mourant, lorsqu’on est philosophe, notre âme a une chance de regagner le lieu intelligible, c’est pourquoi Socrate n’avait pas peur de mourir et était de regagner ce lieu, le plus réel.
L’âme et le corps Le corps est séparé de l’âme, âme qui n’est plus qu’elle-même. C’est pourquoi le philosophe ne prend pas au sérieux les plaisirs du corps, il s’en éloigne pour se tourner vers l’âme en tendant vers un état proche de la mort. Quand nous pensons, le corps devient un obstacle : il nous trompe dans la recherche de la vérité, et c’est pourquoi l’âme tente de s’en détacher pour saisir réellement les choses. Elle aspire à s’évader, à parvenir à ce qui est véritablement. Tant que nous avons un corps, nous sommes esclaves des maladies, de la peur, et des appétits qui suscitent la guerre, la révolution et tous les conflits : .
Le corps nous prive de notre liberté, il nous prive de la philosophie : il introduit dans nos pensées le tumulte et la confusion. Aussi, tant que nous vivons, en attendant que le dieu nous délie, nous devons nous efforcer de ne pas être contaminés par lui. En conséquence, pour un homme qui s’exerce à vivre proche de la mort, il n'y a aucune raison de se révolter. Philosopher, c’est s’exercer à mourir : . Un homme qui se révolte parce qu’il va mourir est un quelconque ami du corps, non un ami de la pensée et du savoir.
La destinée des âmes Cébès objecte alors à Socrate que l’on peut craindre que l’âme ne subsiste pas une fois séparée du corps. Socrate rappelle l’ancienne tradition égyptienne selon laquelle les âmes existent , puis reviennent, les vivants provenant des morts. Il s’agit des mêmes principes que ceux du mythe d'Er le Pamphylien, au Livre de La République. Pour toute chose qui a un contraire, ce contraire doit venir de son contraire. Il y a un double devenir, les vivants venant des morts. Les choses en devenir s’équilibrent comme en opérant un parcours circulaire. Si le devenir allait en ligne droite, sans revenir à l'opposé, toutes choses se confondraient sous la même qualité ( a dit Anaxagore), et tout se perdrait dans la mort.
L’âme harmonie Simmias n’est pas convaincu par le raisonnement de Socrate selon lequel le corps serait plus apte à se désagréger et à disparaître que l’âme en vertu de son appartenance au monde matériel (l’âme appartient au monde des Idées). Il entreprend donc une démonstration par l’absurde à l’aide d’une comparaison : il compare l’âme à une harmonie musicale et le corps à la lyre et aux cordes qui l’ont produite. Il constate alors que lorsque l’instrument est détruit l’harmonie meurt, tandis que selon le raisonnement de Socrate elle devrait subsister ; l’harmonie est bien plus similaire à l’âme du monde intelligible qu’au corps du monde physique.
Notice de métaphysique Le terme pour désigner la participation platonicienne est metexis, auquel correspond le verbe metekheinSynonyme de (metalambanein) qui signifie « prendre part ».. Ce sont ces termes que l’on trouve dans la première partie du Parménide130 e-134 e., où les interlocuteurs du dialogue s’avouent incapables d’en rendre compte. L’autre texte important sur cette question est dans le Phédon (100 d), où Socrate dit . Ceci montre combien la terminologie n’est pas fixe chez Platon sur cette question, qui affirme d’ailleurs explicitement que cela n’a pas d’importance. Aristote ne se satisfera pas de ce flou, et reprochera à Platon de n’utiliser qu’une métaphore poétique sans jamais définir clairement ce qu’elle est censée signifierMétaphysique Livre A : 6 et 9 ; Livre Z : 14 ; Livre M, 4.. Dans ses tentatives d’explicitation, il parle parfois de mélange ( / mixis).
Théorie des Idées Dans ce dialogue, Platon s’affranchit davantage de Socrate et énonce sa propre philosophie (sans le dire). Il avance pour la première fois ce qu’il est convenu d’appeler la théorie des Idées (78 c-79 d)D’après la traduction de Guillermit..
Il y a deux lieux ou plutôt deux niveaux de l’être : Le lieu invisible, appréhendé uniquement par l’esprit (intelligible, et non pas sensible, connu par les sens) est constitué par les Idées, à la fois principes de réalité et principes de connaissance : éternels, immuables, purs, en soi. Les choses prennent leur nom et leur consistance de leur « participation » à l’Idée correspondante : une chose est belle par sa participation à l’idée de Beau. Le lieu des Idées (Formes) a ses prototypes : « l’Égal en soi, le Beau en soi », mais aussi le Bon, le Juste et le Saint. L’âme est de la nature des Idées. « L’âme est plus semblable à l’invisible que le corps, et le corps plus semblable au visible. » Le philosophe tend de tout son être vers le lieu des Idées. Il en découle que la bonne méthode consiste à remonter des choses sensibles aux Idées intelligibles, par exemple d’une chose belle à l’Idée de Beau.
La nature de l’âme
La misologie La misologie (89) est également appelée l'« aphilosophie » ; il s’agit d’un ..
Critique d’Aristote Aristote dit dans ses MétéorologiquesLivre II, Chapitre 2. que la théorie platonicienne qui affirme que les courants se rejoignent dans le Tartare (111-112 e) n'est pas possible : parce que d’après cette théorie ils retournent vers le centre d'où ils sont sortis, ils ne couleront pas plus d'en haut que d'en bas, mais uniquement de la partie où le Tartare écumant portera ses flots ; et s'ils coulaient comme l'exprime Platon, il faudrait que les fleuves remontassent leur cours. Le second argument contre cette théorie demande d’où viendrait cette eau qui arrive et qui est entraînée tour à tour. Selon Aristote, il est nécessaire qu'elle soit déplacée tout entière, puisque la masse doit rester toujours égale, et qu'il doit en retourner au principe tout autant qu'il en sort, mais tous les fleuves qui ne se jettent pas les uns dans les autres. Aucun ne se jette dans la terre ; et si quelques-uns y disparaissent, c'est pour se remontrer bientôt. Finalement, Aristote dit que les grands fleuves sont ceux qui coulent longtemps dans une vallée, parce qu'ils y reçoivent beaucoup de cours d'eau et que leur marche se trouve retardée par le lieu et par sa longueur.
Critique de Straton et d'Anaxagore Selon Straton de Lampsaque, dans le Phédon, Platon n’a fait que démontrer que l’âme est immortelle, donc qu’elle existe, mais pas du tout qu’elle continue à exister, lorsque le corps n’est plus, rien ne l’empêche d’être détruite par la mort ; elle n’est immortelle qu’en tant qu’elle apporte la vie.