alt=Photo d'Edward Sapir|vignette|Photo d'Edward Sapir vers 1910. En linguistique et en anthropologie, l’hypothèse de Sapir-Whorf soutient que les représentations mentales dépendent des catégories linguistiques, autrement dit que la façon dont on perçoit le monde dépend du langage. Cette forme de relativisme culturel et de déterminisme linguistique a été développée par l'anthropologue américain Edward Sapir puis défendue de façon radicale par son élève, Benjamin Lee Whorf. Telle que formulée par ces auteurs, il ne s'agit pas à proprement parler d'une hypothèse scientifique mais plutôt d'une vision générale du rôle du langage dans la pensée que Whorf illustre à travers l'exemple des noms de la neige en esquimau« Science and Linguistics », B. Whorf (1940).En fait, il est abusif de parler de langue esquimau comme d'une langue unique puisque les langues eskimo-aléoutes sont constituées de plusieurs familles de langues bien distinctes. qui disposerait, selon lui, de trois mots pour désigner la neige là où l'anglais n'en aurait qu'un seul (snow) si bien que .

Cette thèse est au cœur d'une importante controverse de l'histoire de l'anthropologie cognitive : au début des années 1960, les psychologues Roger Brown et Eric Lenneberg ont entrepris de véritablement tester l'hypothèse de Sapir-Whorf à partir d'observations expérimentales et montrent que le lexique des couleurs semble avoir une influence réelle sur la perception et la mémoire de celles-ci par des locuteurs parlant des langues différentes.. Finalement, une étude à large échelle comparant les termes de couleurs dans plusieurs dizaines de langues menée par les anthropologues et tend à invalider l'hypothèse de Sapir-Whorf : montrant l'organisation hiérarchique quasi universelle du lexique des couleurs, ils concluent à l'inverse que c'est l'organisation des catégories mentales qui détermine les catégories linguistiques.. Bien que rejetée dans sa version radicale, la thèse de Sapir-Whorf a toutefois rencontré un regain d'intérêt à la fin du dans le cadre de travaux expérimentaux montrant que le langage pouvait bel et bien avoir un effet, parfois faible mais néanmoins mesurable, sur la perception et la représentation de l'espace, du temps et des émotions.

Relativisme linguistique chez Sapir et Whorf Avant Sapir et Whorf alt=Photo de von Humboldt|vignette|Wilhelm von Humboldt, un tenant du relativisme linguistique au . Savoir quel rôle joue le langage dans notre représentation du monde est une question de philosophie du langage qui concerne aussi la philosophie de l'esprit. L'étude des enfants sauvages a apporté quelques éléments sur la question, ainsi que celle des progrès cognitifs de Gaspard Hauser.

L'examen des relations entre les mots et les concepts est déjà présent dès le Cratyle de Platon. Il se retrouve, au , lié aux controverses entre empirisme et rationalisme. Emmanuel Kant, dans Critique de la raison pure, présume l'existence de concepts a priori (préexistant donc à tout apprentissage d'un langage). D'autres s'interrogent sur une origine sociale des langues et sur l'universalité ou non de la pensée : Jean-Jacques Rousseau écrit un Essai sur l'origine des langues. Leibniz repose la question dans son Dialogue sur la relation des choses et des mots, puis dans ses Nouveaux Essais, où il écrit à propos du langage : Leibniz, Nouveaux Essais, III, I, 2 ; cités par Dominique Berlioz et Frédéric Nef, in Leibniz et les puissances du langage, Vrin, 2005..

L'idée que le langage conditionne la pensée sera reprise par plusieurs penseurs jusqu'au : écrit Wittgenstein dans son (1918). Saussure nomme ce phénomène plan du contenu pour exprimer que des réalités n'ayant pas de correspondance dans un langage seront plus laborieusement exprimablesAinsi, le français comme l'anglais ont un mot pour dire paume, mais n'en ont pas pour dire « dos de la main » et disent donc dos de la main..

Claude Lévi-Strauss articulera sur cette question son étude Le Cru et le Cuit : un peuple ne connaissant pas la cuisson des aliments n'aura naturellement pas de mot pour dire cuit, mais n'en aura de ce fait pas davantage pour dire cru. Cette idée que l'opposition est nécessaire pour distinguer les caractéristiques de quoi que ce soit se retrouve dans les textes de Hegel concernant la nécessité selon lui que Dieu, s'il existe, soit trinitaire afin de se percevoir lui-même et aussi de percevoir ce que signifie cette perception.

Wilhelm von Humboldt, précurseur de la linguistique moderne, ébauche déjà ce qui sera l'hypothèse de Sapir-Whorf. Dans son ouvrage posthume, Sur la diversité de construction des langues et leur influence sur le développement de la pensée humaine, il suggère que . Humboldt distingue en cela le rôle du langage en tant que faculté intellectuelle de la langue particulière pratiquée par le locuteur.

Le travail de Humboldt a fait l'objet de plusieurs études en français (voir et Henri Meschonnic). Son projet ethnolinguistique consistant à explorer les visions du monde selon les langues et à travers les discours est mieux connu qu'autrefois en France. Dans les pays anglophones, Humboldt demeure moins connu malgré le travail de Langham Brown et Manchester. Parmi les linguistes qui travaillent sur cette idée, on trouve Wierzbicka, fondatrice du Natural Semantics MethodUniversité de Rouen-Normandie, Zhengdao Ye Introducing the NSM Method. et Underhill, fondateur du (REP)Université de Rouen-Normandie, Rouen Ethnolinguistics Project..

Anthropologie d'Edward Sapir La thèse de Sapir est exposée dans cet extrait souvent cité :

Le débat autour de la relativité linguistique est embrouillé par l'ambiguïté, maintenue, autour des notions de champ notionnel et de champ sémantique.

La relativité linguistique invalide la compréhension essentialiste du nom qui implique que :

Pour passer d'une langue à une autre, il suffirait alors de changer d'étiquettes. La difficulté de la traduction automatique montre encore de nos jours à quel point la tâche est peu aisée.

Radicalisme de Benjamin Lee Whorf

La théorie de la relativité linguistique de Sapir et Whorf n'entend pas étudier la diversité des langues pour en dégager des différences de perception du monde, mais formuler une hypothèse selon laquelle la langue détermine la pensée et implique une vision du monde singulière, tout en catégorisant les données les plus essentielles de celle-ci (le temps et l'espace) d'une manière appropriée suivant la langue que l'on parle.

L'être humain n'est pas libre de conceptualiser les choses hors de sa langue, mais ce processus est conditionné par celle-ci, qui organise son esprit dans la perception du monde. Ce que nous entendons, voyons ou percevons n'est que l'œuvre de notre pensée influencée par notre langue maternelle.

Whorf a comparé, pour formuler cette hypothèse, les structures linguistiques de l'anglais et celles du peuple hopi pour identifier l'influence de la langue sur la pensée et démontrer que cette influence entraîne une différence de perception du monde. Il montre que les structures grammaticales faisant référence au temps et à l'espace sont quasiment inexistantes dans la langue hopi et que ces structures sont présentes dans l'anglais. Cette formulation implique l'hypothèse selon laquelle ces deux peuples ne conçoivent pas le temps et l'espace d'une manière similaire..

Whorf considère que c’est la perception qui doit permettre de mettre au jour les invariants cognitifs à partir desquels on peut montrer comment se constitue la diversité des langues. Pour Whorf, il y a donc invariance du monde tel qu’il est expérimenté par les humains dans leur schèmes de perception. Ce qui suppose que le monde est stable, que les processus cognitifs relevant de la perception sont véritablement universels et que c’est à l’intérieur de ces limites qu’apparaît la diversité linguistique .

D’où vient que le « choix » de ces éléments puisse être si différent d'une culture à l'autre ? Whorf fait dériver ce choix de causes environnementales et c’est pourquoi le « choix » n’est pas individuel mais collectif.

Recherches empiriques sur l’hypothèse de Sapir-Whorf

D’après la thèse du relativisme linguistique, notamment associée aux linguistes Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf, différentes langues correspondent à différents modes de pensée. Depuis les années 60, cette thèse a suscité de nombreuses recherches empiriques. Ces recherches remettent généralement en cause la version forte du relativisme linguistique, selon laquelle le langage déterminerait la pensée.. Par exemple, une étude de Malt et al. (1999) a montré que, bien que des langues comme l’anglais, le mandarin et l’espagnol révèlent une grande variabilité dans la façon de nommer les objets, les locuteurs de ces langues catégorisent ces objets de façon remarquablement homogène, en tenant compte de la similarité physique et fonctionnelle des objets plutôt que de la similarité linguistique des noms correspondants dans leurs langues respectives. Cependant, plusieurs études suggèrent que le langage peut avoir un effet, parfois faible mais néanmoins mesurable, sur la perception et la représentation dans un certain nombre de domaines, comme la représentation des couleurs. et l’interprétation des noms avec un genre grammatical.. Ces recherches mettent également en évidence la difficulté à démêler la causalité linguistique d’une causalité plus largement culturelle...

Cas du temps

alt=Les hopi|vignette|Femmes hopis dansant (Oraibi, Arizona, 1879). L'idée que le temps grammatical influe sur la représentation cognitive du temps a été avancée de façon célèbre dans les travaux de Benjamin Whorf sur le hopi, une langue uto-aztèque du Nord parlée aux États-Unis, dans le Nord-Est de l'Arizona. Dans un texte intitulé An American Indian model of the Universe, Benjamin Whorf écrit que cette langue ne possède aucune expression temporelle et que, par conséquent, les locuteurs du hopi ne conçoivent pas le temps de façon linéaire comme les locuteurs des langues européennes.. Cette position radicalement relativiste a été remise en cause par le linguiste , qui a montré que le hopi possédait un lexique temporel riche, avec des mots signifiant « demain », « temps », « tôt », etc.. (voir polémique sur le temps hopi).

Plus récemment, l’économiste Keith Chen a avancé, sur la base d’une étude de corrélation à grande échelle, que la façon dont les langues expriment le futur a une influence sur les comportements économiques des locuteurs de ces langues.. : les locuteurs de langues exprimant le futur au moyen d’un présent formel (par ex. l’allemand ou le mandarin) auraient tendance à plus économiser que les locuteurs de langues exprimant le futur au moyen d’une forme distincte du présent (par ex. l’anglais). D’après Chen, cette corrélation s’expliquerait par le fait que l’absence de distinction grammaticale entre présent et futur rendrait le futur plus présent, favorisant ainsi des comportements plus économes. Cette analyse a néanmoins été remise en partie en cause par une étude ultérieure de Chen, qui montre que la corrélation disparaît ou en tout cas devient beaucoup plus faible quand on contrôle des facteurs culturels qui n’avaient pas été pris en compte dans la première étude. D’un point de vue linguistique, ces études présentent le défaut d’associer une langue à un type de système temporel unique (absence ou présence de futur), alors que plusieurs systèmes peuvent cohabiter dans une même langue.. Par exemple, l’allemand, qui est catégorisée comme une langue sans futur par Chen, peut en fait certes exprimer le futur avec le présent mais également avec une périphrase distincte du présent, impliquant l’auxiliaire werden et l’infinitif. Le français peut également exprimer le futur au moyen d’une forme du présent (par exemple « Je pars à Paris demain »).

Cas de l’espace