Le lock-out de La Presse est un conflit ouvrier qui paralyse le quotidien francophone montréalais La Presse en 1971-1972. Le conflit entraîne la formation d'un front commun de 11 unités syndicales représentantes de groupes différents de salariés du journal. Ces syndicats sont affiliés aux deux principales centrales syndicales québécoises : la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) et la Confédération des syndicats nationaux (CSN). Le conflit de sept mois ( - ) provoque la non-publication du quotidien durant plus de trois mois ( - ). Cet épisode important de l'histoire syndicale québécoise est également marqué par la manifestation du (plus de 10 000 personnes), donnant lieu à de violents affrontements (260 personnes blessées; 30 arrestations) et la mort d'une manifestante à la suite d'une crise d'asthme lors de la manifestation.
Contexte Les années 1960 au Québec, marquées par les réformes de la Révolution tranquille, donnent lieu à une sensibilité évidente du milieu politique envers les syndicats. Le gouvernement libéral procède à une refonte des lois du travail, notamment par la reconnaissance du syndicalisme dans la fonction publique et l’octroi du droit de grève aux employés du secteur public (Code du travail, 1964); il assure en plus la participation des syndicats aux organismes de consultation (Conseil d’orientation économique, Conseil supérieur du travail). Cette décennie de chamboulements idéologiques sera toutefois également caractérisée par une radicalisation du milieu syndical québécois : au delà de l'idéologie de « rattrapage »Marcel Rioux, « L’idéologie de rattrapage » dans Gérard Boismenu, Laurent Mailhot et Jacques Rouillard, Le Québec en textes, Anthologie 1940-1986, 1986, p. 111 à 117. et l'émergence de l'État-providence, amorcée sous la gouverne du Premier ministre Jean Lesage (1960-1966), les syndicats veulent aller plus loin et redéfinir de façon fondamentale l’organisation économique de la sociétéJacques Rouillard (2004), op. cit. p. 140..
C'est dans ce contexte que les trois grandes centrales syndicales, la Confédération des syndicats nationaux (CSN), la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) et la Centrale de l'enseignement du Québec (CEQ)Depuis l'an 2000, la CEQ est devenue la Centrale des syndicats du Québec (CSQ)., se rapprochent des idées socialistes ainsi que du nationalisme québécoisJacques Rouillard (2004), op. cit. p. 158.. Au tournant des années 1970, ces organisations font preuve d'un syndicalisme combatif, n'hésitant pas à s'opposer frontalement au gouvernement et au patronat. Enfin, le Québec vient de connaître la Crise d'Octobre 1970 qui marque durablement les esprits et est érigée comme symbole de la répression gouvernementale fédéraliste.
Dans le cas particulier de La Presse, quotidien montréalais dont est nouvellement propriétaire l'entrepreneur Paul Desmarais (Power Corporation), le conflit s'amorce au sujet de l'introduction d'une nouvelle technologie dans le processus d'impression du journal qui mettrait en péril la sécurité d'emploi des ouvriers de l'imprimerie, dont les conventions collectives de travail sont échues depuis le Malaise syndical à La Presse, Gisèle Tremblay, Le Devoir, 19 juillet 1971, p. 1. . Les changements technologiques annoncés entraîneront des modifications de tâches difficiles à accepter dans ces syndicats de métiers de l'imprimerie : l'enjeu de la souplesse syndicale et de l'humanité des patrons est clairement posé. Malgré plusieurs mois de négociation, les pourparlers échouent.
Déroulement
Déclenchement du lock-out Le conflit débute nettement le par la mise en lock-out en premier des typographes (env. 170) et des expéditeurs (env. 50); les clicheurs, les photograveurs et les pressiers sont membres d'autres syndicats, mais ils négocient en front commun; leurs conventions collectives expirent dans quelques jours et ils seront alors visés par le lock-outLe Devoir, mercredi 21 juillet, 1971, pp. 1-2. Les quelque 1000 autres employés du quotidien continuent leur travail comme à l'habitude et les 350 ouvriers en lock-out sont remplacés par des cadres et des employés temporaires qualifiés de scabs, permettant ainsi au journal de continuer à être publié avec une seule édition plutôt que troisId. Le Devoir, p. 1-2; l'étendue des moyens mis en place pour poursuivre la production et la livraison du journal est exposée dans .. Le syndicat des journalistes recommande « … aux membres de n’entreprendre aucun moyen de pression concerté tout en laissant les(sic) individus la façon de manifester leur désapprobation des manœuvres patronales dans le conflit actuel…»Syndicat général des communications (SGC), section La Presse, Procès-verbal du Bureau de direction, 21 juillet 1971, Fonds P12 : Syndicat général des communications (SGC), section La Presse, Archives du Centre d’histoire et d’archives du travail (www.archivesdutravail.quebec).. Des agents de sécurité surveillent l'édifice de La Presse (situé rue Saint-Jacques), protégeant l'immeuble contre toute « action directe » des ouvriers mis en lock-out..vignette|Ancien édifice de La Presse, au 7 rue Saint-Jacques.Les négociations ne menant à rien durant l'été, les sept syndicats représentant les ouvriers en lock-out, affiliés à la FTQ, dénoncent la mauvaise foi patronale : on reproche notamment à l'administration d'avoir enclenché le lock-out des photograveurs avant même d'avoir reçu leur réponse aux contre-propositions patronalesGisèle Tremblay, Le Devoir, 5 août 1971, p. 6. . Afin d'obtenir le soutien de l'opinion publique, les syndicats organisent également des manifestations à la fin du mois d'GIsèle Tremblay, Le Devoir, 18 août 1971, p. 3. , Louis Fournier (1994), op. cit. p. 67.. Durant tout l'été, Louis Laberge, président de la FTQ, intervient à plusieurs reprises afin de soutenir les employés en lock-out. Il s'en prend plus largement à « l'empire Power Corporation », à qui il reproche d'exploiter les travailleurs et de «casser les syndicats». Laberge appelle même le ministre québécois du Travail, Jean Cournoyer, qui accepte d'intervenir le en demandant au conciliateur de rédiger « un rapport écrit sur la nature conflit à La Presse et de lui faire des recommandations pour aider à y mettre fin »..
Avec le soutien de la FTQ, les syndiqués en lock-out intensifient les moyens de pression à l'encontre des cadres et des briseurs de grèveAndré Leclerc, Fernand Daoust. 2. Bâtisseur de la FTQ, 1964-1993, M éditeur, Montréal, 2016, p. 144-145.. Bien que les employés du journal qui sont encore au travail soient solidaires, leurs syndicats ne déclenchent pas d'actions de grève pour plusieurs raisons. Tout en dénonçant la détérioration de l'information au journalL'information se détériore à La Presse (les journalistes), Le Devoir, 28 août 1971, p. 2. , les journalistes ont une convention collective de travail qui arrive à échéance le : d'ici là, le respect des lignes de piquetage aurait entraîné leurs licenciements étant donné que le journal fait face à un surplus de main-d'œuvre à la rédactionYves Ménard, op. cit. note 9, p. 8; Le lock-out à La Presse : serait-ce le début d'une situation permanente?, Gisèle Tremblay, Le Devoir, 21 août 1971, p. 2. . Intensification du conflit et fermeture du journal vignette|Grévistes devant l'immeuble de La Presse durant le conflit, en 1971.|alt= Le 1 , après que des syndiqués aient attaqué des cadres de La Presse au club de golf l'Assomption ()Gisèle Tremblay, Le Devoir, 1er septembre 1971, p. 3. , la direction du journal obtient du tribunal une injonction limitant le piquetage à quatre syndiqués et interdisant de proférer des menaces et de bloquer l'accès aux immeublesLa Presse obtient une injonction contre les victimes du lock-out, Le Devoir, 2 septembre 1971, p. 3. . Les présidents de la FTQ et de la CSN, respectivement Louis Laberge et Marcel Pepin, dénoncent cette décision qu'ils jugent contraire aux droits des syndicats et insistent auprès du gouvernement de Robert Bourassa pour qu'il intervienne en faveur des travailleursLa FTQ contestera l'injonction, Pierre-L. O'Neill, Le Devoir, 3 septembre 1971, p. 2. .
Face à la difficulté d'organiser une grève en bonne et due forme, les centrales syndicales insistent surtout sur le boycott du journal La Presse, interdisant notamment aux journalistes du quotidien montréalais d'assister à leurs conférences de presse.. Le , les dirigeants des 11 syndicats décident de mettre fin de la phase « passive » : ils vont déposer des plaintes pour actions illégales; ils prévoient une manifestation pour le ; les journalistes n'apposeront plus leur signature au bas des articles, ne respecteront plus la demande d'identification à la porte de l'édifice et tiendront un teach-in sur la dégradation de l'informationGisèle Tremblay, Le Devoir, 23 octobre 1971, p. 6. . Le , le rapport du conciliateur est déposé : il contient une description détaillée des positions des parties, mais ne suggère pas de solutions spécifiques; le ministre du Travail convoque les parties, mais un désaccord sur la forme des négociations empêche la reprise des discussions.. Le , les syndiqués en lock-out entreprennent un blocus de la livraison du journal. Le , la censure de l'information est publiquement dénoncéeDéclaration de Michel Lord, président du Syndicat des journalistes, Le Devoir, 27 octobre 1971, p. 5. . Le même jour, les lock-outés décident qu'ils ne respecteront plus l'injonction limitant le nombre de piqueteurs; ils bloquent massivement les portes du journal; prévenus, les journalistes décident de ne plus franchir les lignes de piquetageAndré Leclerc (2016), op. cit. p. 145; Gisèle Tremblay, Le Devoir, 28 octobre 2019, p. 1. . Le président et éditeur du quotidien annonce dès lors l’interruption de la parution du journal; la direction du journal dénonce les violences commises à l'endroit d'employés et de cadres de La Presse au cours des derniers mois (notamment au club de golf l'Assomption), les menaces faites à leur encontre, les appels à la bombe ainsi que le vandalisme à l'endroit des camions de livraison et des infrastructures de l'entreprise. Ainsi, à la fin du mois d', un front commun composé des 11 syndicats de l'entreprise est formé : la sécurité d’emploi à la production et la liberté journalistique sont jointes : pas de retour au travail avant l’accord de chacun d’eux. De plus, on annonce l'organisation d'une manifestation intersyndicale afin de protester contre Power Coporation et de soutenir les employés de La PresseLouis Fournier (1994), op. cit. p. 68..
Manifestation du 29 octobre Deux jours après la fermeture du journal, les trois principales centrales syndicales du Québec, la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et la Centrale de l'enseignement du Québec (CEQ), maintiennent l'organisation d'une marche de solidarité avec les travailleurs du journal malgré l'ordonnance des autorités de la Ville de Montréal d'interdire les manifestations dans les rues avoisinantes du journalPierre Richard, Le Devoir, 28 octobre 1971, p. 1. . La décision de proscrire la manifestation a été prise à la suite du rapport de police soulignant que Les dirigeants syndicaux n'acceptent pas de fournir aux autorités l'itinéraire de la manifestation. Même les participants à la marche n'en connaissent pas les détails, ils sont informés du parcours à suivre seulement après que le cortège démarre du carré Saint-LouisPierre Richard, Le Devoir, 30 octobre 1971, p. 1. . vignette|Charge des policiers lors de la manifestation du 29 octobre 1971.|alt=|gauche