La crise du marché légumier du Haut-Léon et du Trégor de 1957 à 1967 est une série d'affrontements sérieux qui opposèrent les pouvoirs publics, les négociants en légumes et les producteurs de légumes au sujet de la réorganisation du marché des légumes dans la zone légumière du Haut-Léon et du Trégor de à .

La situation antérieure

Le parcours des légumes arrivés à maturité et cueillis dans le champ par le producteur passait soit par la vente au marché soit la livraison directe dans le magasin ou un des dépôts appartenant à un expéditeur ou encore dans celui d’une coopérative à laquelle le producteur était affilié. Dans tous les cas la charge de légumes devait ensuite être conditionnée par des emballeurs généralement aidés au déchargement par le vendeur lui-même. Le négociant ou la coopérative se chargeait ensuite de revendre la marchandise à des grossistes dans différents lieux de consommation en France ou à l’étranger.

Une partie relativement faible de la production (aux environs de 20 %) était présentée au marché qui se tenait quotidiennement dans différentes communes, les principales étant Saint-Pol-de-Léon et Plouescat. Les transactions s’y faisaient librement, de gré à gré. Les principaux négociants de la place utilisaient les services d’acheteurs chargés des négociations. D’autres se présentaient en personne. Ils étaient toujours munis d’un carnet à souches. Lorsque la négociation aboutissait à un accord, l’acheteur prenait dans son carnet un billet préalablement revêtu du tampon de l’expéditeur, y inscrivait le nom du vendeur et le prix d’achat. Muni de ce billet le producteur pouvait conduire sa charge au magasin de l’acheteur pour le conditionnement et l’expédition.

L’autre partie de la production, la plus importante, était livrée directement dans un magasin, sans négociation préalable. Les producteurs qui avaient adopté cette pratique faisaient implicitement confiance à l’expéditeur dans le magasin duquel ils livraient leur marchandise. Cette façon de procéder nécessitait une confiance mutuelle entre le producteur et l’expéditeur. Ainsi le producteur reconnaissait à l’expéditeur le privilège de fixer unilatéralement le prix d’achat au bénéfice partagé des deux parties, en tenant compte à la fois des cours pratiqués au marché, de ceux fixés par les autres expéditeurs dans leurs propres magasins et des prix escomptés de la revente aux grossistes. Par ailleurs les cultivateurs devaient s’en remettre à l’expéditeur auquel ils avaient fait confiance ou à ses employés pour assurer le tri de la marchandise et, éventuellement, la pesée.

Dans la relation commerciale entre les paysans producteurs de légumes et les négociants, ce sont ces derniers qui détenaient la position dominante. Une partie des producteurs qui se sentaient bafoués dans leur dignité le déploraient profondément. En réalité cette situation avait pour effet de renforcer le complexe d’infériorité déjà largement éprouvé par le milieu agricole. L’ardent désir nourri par une partie des producteurs de légumes de rétablir leur dignité explique dans une certaine mesure les évènements qui se produisirent par la suite dans la zone légumière.

Les paysans léonards réputés patients, stoïques, peu revendicatifs avaient une autre bonne raison de se plaindre, celle constituée par les désastres climatiques qui affectaient périodiquement leurs cultures. Malgré cela ils ne se répandaient pas en manifestations bruyantes. Mais ils se plaignaient en privé, pas forcément tous avec autant de force car pendant que les choux-fleurs étaient abîmés par le gel à Plouénan ou à Mespaul ils étaient encore intacts à Santec et à Roscoff, communes situées dans la bande côtière. Par ailleurs l’étendue relative des dégâts était forcément moindre chez celui qui avait planté arrivant à maturité de manière échelonnée tout au long de la saison que pour celui qui n’en avait que arrivant à point dans une période plus concentrée dans le temps. Cet aspect de la situation et l’état d’esprit d’une partie des producteurs expliquent une autre partie des évènements qui se sont produits durant la période considérée.

Les manifestations

Au milieu des années 1950, un groupe de jeunes producteurs engagés dans le mouvement de la jeunesse agricole chrétienne (J.A.C.) se lança dans une réflexion approfondie sur les systèmes de commercialisation de légumes, réflexion nourrie par des discussions, des conférences données par divers experts et par des voyages d’études effectués aussi bien en France qu’à l’étranger. À la suite de quoi ils élaborèrent un schéma pour une nouvelle organisation des marchés destinée à pallier les défauts du système en vigueur dans le Haut-Léon. Des actions de contestation de l’organisation existante et de promotion d’une réforme furent entreprises à partir de et se succédèrent au cours des dix années suivantes :

Le , l’effondrement du cours du chou-fleur fut tel qu’un certain nombre de producteurs refusèrent de vendre leur production et installèrent à la gare de Saint-Pol-de-Léon un barrage levé le soir même qui était destiné à empêcher les négociants de procéder à leurs expéditions.

Le , l’artichaut étant en pleine crise, la FDSEA décréta une grève des ventes pour une semaine, entre le 19 et le . Les expéditeurs firent obstacle à ce mouvement en faisant des offres intéressantes auxquelles certains producteurs succombèrent. Cette action insidieuse très néfaste au mouvement de grève entraîna des réactions qui se traduisirent, notamment, par des échauffourées à Plouénan, l’invasion de la gare de Kerlaudy pour interdire le chargement d’un wagon, le barrage de la route de Plouénan à Saint-Pol-de-Léon par des planches cloutées, …

A la mi-mai , à l’occasion d’une crise de l’artichaut, les syndicalistes prirent successivement deux dispositions : incitation à ne présenter au marché ou dans les dépôts que des artichauts de diamètre inférieur à ; mot d’ordre de grève du droit de place au marché de Saint-Pol-de-Léon pour protester contre le retard, imputable à la municipalité, de la mise en service de deux bascules sur la place du marché. Les résultats de ces deux actions, décevants pour leurs initiateurs, contribuèrent à persuader les syndicalistes d’une part de la nécessité de parvenir à faire appliquer par la totalité des producteurs les mesures destinées à assainir le marché d’autre part l’insuffisance de l’action syndicale en l’absence de toute intervention des pouvoirs publics et du législateur.

À la fin de l’année, débuta une série d’actions ponctuelles menées par les syndicalistes pour faire pression sur les pouvoirs publics : rassemblement le aux portes de la ville de Morlaix suivi d’une entrée dans la ville et du barrage des voies d’accès ; le même jour défilé d’un convoi de entre Berven et Saint-Pol-de-Léon ; rassemblement au Folgoët ; nouvelle manifestation le à Morlaix.

Deux groupements : la Sica et les indépendants

Au cours de chacune des manifestations les leaders syndicaux prononçaient des discours et dévoilaient progressivement l’essentiel de leur projet : suppression des livraisons directes des légumes dans les dépôts et passage obligatoire par le marché ; paiement de la marchandise par un organisme agréé ; obligation pour tous les producteurs d’appliquer les règles (encore appelées disciplines) élaborées par les dirigeants et adoptées démocratiquement.

Mais ces propositions ne convenaient ni aux expéditeurs qui risquaient de perdre leur position dominante, ni même à un nombre croissant de petits producteurs qui commençaient à se regrouper pour exprimer leur opposition. Leur mouvement partit de Plougoulm et s’étendit principalement dans les communes littorales. Ces producteurs avaient décidé de faire reconnaître leurs spécificités : petites surfaces de culture, précocité de leur production et moindre exposition aux rigueurs hivernales. Ils entendaient aussi combattre les risques de surproduction générée par les grandes fermes de l’intérieur et par l’extension de la surface de la zone légumière qui, d’après eux, ne manquerait pas de se produire si le plan syndical était appliqué. Le un syndicat indépendant des primeuristes (S.I.P.) fut créé. De leur côté les syndicalistes se constituèrent le en société d'intérêt collectif agricole (SICA).

Avec la création de ces deux groupements de producteurs bien structurés et résolument opposés s’engageait une nouvelle phase de l’action tendant à imposer l’assainissement du marché des légumes dans le Léon et le Trégor.

Le fut mise en œuvre une réforme très importante consistant à remplacer le marché classique de gré à gré par un marché aux enchères dégressives avec vente au marché au cadran, ce dernier étant installé dans un local situé sur la place de l’Évêché à Saint-Pol-de-Léon.

La mise en fonctionnement du marché au cadran déplut à l’ensemble des expéditeurs qui ne pouvaient y accéder que moyennant un engagement à lui réserver l’exclusivité de leurs achats. Leurs dirigeants lancèrent immédiatement un ordre de boycott qui fut appliqué par la quasi-totalité des négociants.

Les emballeurs qui se trouvaient de ce fait privés d’une partie de leur travail poussèrent les deux parties à ouvrir une négociation qui aboutit à un accord éphémère.

L’action menée par les producteurs de la SICA pour réformer le marché des légumes se heurtait non seulement à l’opposition ouverte des négociants mais aussi à l’inertie des pouvoirs publics qui, selon eux, ne mettaient pas suffisamment d’énergie à faire appliquer leurs propres décisions, particulièrement l’arrêté d’interdiction des ventes directes de légumes à la production et dans les dépôts. Aussi, le , les producteurs littéralement excédés se décidèrent à réaliser un coup spectaculaire, médiatiquement bien orchestré : l’attaque de la sous-préfecture de Morlaix, symbole du pouvoir. Le plouénanais Jean-Marie Saillour fut une des principales chevilles ouvrières de cette action qui fut suivie par l’arrestation des deux responsables syndicaux Alexis Gourvennec et Marcel Léon. Ces deux syndicalistes considérés comme des meneurs passèrent en jugement le et furent purement et simplement relaxés..

À la suite de ce coup de force les producteurs de la SICA et les expéditeurs reprirent la négociation pour rechercher un nouvel accord. Les pourparlers débouchèrent le sur la signature d’un compromis qui confirmait l’exclusivité d’achat des légumes au cadran, créait un organisme de paiement des producteurs et établissait des règles pour le tri, le calibrage et la pesée des produits.

La signature de l’accord du plaçait les producteurs indépendants dans une situation délicate puisque son application leur ôtait la possibilité de vendre leurs marchandises aux négociants signataires. Après diverses tractations infructueuses, les producteurs indépendants excédés envahirent en masse, le , le local de la SICA et saccagèrent le cadran.

Juin 1962 : la « bataille de Saint-Pol »

En c’est encore une fois une crise du marché de l’artichaut provoquée par un fort radoucissement du temps qui provoqua des affrontements entre producteurs. Le mardi 19 les dirigeants de la SICA mobilisèrent toutes les ressources dont ils disposaient pour tenter de porter remède à la crise et d’éviter l’effondrement du marché. En plus du traitement habituel (application d’un prix plancher, péréquation journalière, dégagement vers les conserveries et destruction du surplus des invendus) qui se révélait cette fois insuffisant face à la gravité exceptionnelle de la crise, les producteurs SICA décidèrent de s’adresser solennellement aux pouvoirs publics pour les forcer à prendre enfin les mesures depuis longtemps attendues :

Attribution des aides du FORMA (Fonds d’orientation et de régulation des marchés agricoles) exclusivement aux groupements reconnus de producteurs;

Mise en œuvre immédiate dans la zone de Saint-Pol-de-Léon de l’extension obligatoire des disciplines de commercialisation à tous les producteurs appartenant à cette zone.