Charles Sanders Peirce (), né le à Cambridge dans le Massachusetts et mort le à Milford en Pennsylvanie, est un sémiologue et philosophe américain. Il est considéré comme le fondateur du courant pragmatiste, avec William James, et, avec Ferdinand de Saussure, comme l'un des deux pères de la sémiologie (ou sémiotique) moderne, ainsi qu'un des plus grands logiciens de la fin du . Il est considéré comme un novateur dans de nombreux domaines, en particulier dans la façon de concevoir les méthodes d'enquête et de recherche, ainsi que dans la philosophie des sciences. William James, qui a introduit le pragmatisme en philosophie (, 1898), attribue à Peirce l'origine du terme. Toutefois, contrairement à d'autres pragmatistes comme James ou John Dewey, Peirce conçoit le pragmatisme comme une méthode scientifique employée dans l'élaboration d'idées ou de problèmes philosophiques.
Biographie Vie Charles Sanders Peirce est né à Cambridge (Massachusetts) en 1839. Il est le fils de Sarah et Benjamin Peirce. Son père, professeur de mathématiques à l'université Harvard, est l'un des créateurs du département de mathématiques de cette université et un des fondateurs de l'United States Coast and Geodetic Survey ainsi que de la Smithsonian Institution. Son père est très présent dans l'éducation de Peirce et lui donne une éducation ouverte, axée sur l'investigation de problèmes aptes à susciter son intérêt et sur la vérification des solutions trouvées.
Vers l'âge de , il lit un livre de logique de l'évêque Richard Whately et devient fasciné par les problèmes de logique au point de penser les problèmes à travers celle-ci. À seize ans, il étudie Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme de Friedrich von Schiller, puis Critique de la raison pure de Kant. Après avoir étudié ce livre pendant trois ans, il conclut que l'ouvrage est vicié par une .
Peirce souffre depuis son adolescence de troubles nerveux qui de nos jours pourraient être diagnostiqués en tant que névralgie du trijumeau. Selon Joseph Brent, son biographe, lorsqu'il avait une crise, . C'est une des raisons pour lesquelles il s'est enfermé dans un certain isolement social.
thumb|275px|Juliette et Charles chez eux à Arisbe en 1907.
Il obtient son premier diplôme à Harvard en 1859 et ne sait pas exactement ce qu'il va faire, il intègre l'équivalent de la faculté des sciences de Harvard, où il décroche un diplôme de chimie avec mention Summa cum laude (Très bien) en 1863. À compter de 1859, d'abord plus ou moins comme stagiaire, puis, à partir de 1861, comme employé, il travaille à côté de son père à l'US Coast and Geodetic Survey. Là, il travaille en particulier sur les thèmes de déterminations pendulaires et sur la géodésie. Ce travail, qui consistait essentiellement dans des problèmes pratiques et techniques associés à des mesures, joua, selon Robert Burch, un rôle crucial dans le rejet par Peirce du déterminisme scientifique.
En 1872, avec d'autres anciens de Harvard, à savoir William James et Oliver Wendell Holmes (à ne pas confondre avec son fils, le juge Oliver Wendell Holmes Jr.) il forme Le Club métaphysique. Le club aura une durée de vie très courte, environ un an, mais on estime en général qu'il joua un rôle important dans la naissance du courant pragmatiste. De 1879 à 1884, il occupe, en plus de son travail à l, un poste d'enseignant en mathématiques à l'Université Johns Hopkins.
Les raisons pour lesquelles il n'a pas été prorogé à ce poste ne sont pas exactement connues. Très souvent on suppose que son second mariage avec une gitane, Juliette Froissy, a pesé dans la décision, d'autant qu'il a vécu un temps maritalement avec elle. Par ailleurs, selon le biographe Joseph Brent, Peirce aurait été victime de l'opposition cachée d'un scientifique majeur de l'époque aux États-Unis et au Canada, Simon Newcomb, qui aurait fait le nécessaire pour l'empêcher d'accéder à une carrière universitaire.
Dans les années 1880, l'indifférence de Peirce aux contraintes bureaucratiques augmente tandis que la qualité de son travail baisse. Il met des années pour écrire un rapport qu'il aurait dû réaliser en quelques mois. Pendant ce temps, il écrit des milliers d'entrées sur la philosophie, la logique, la science et autres sujets pour l'encyclopédie . En 1885, un rapport d'enquête sur l''' ne le met pas en cause mais conduit à la démission de plusieurs autres personnes pour mauvais usage des fonds publicsHouser, Nathan, « Introduction » W 5:xxviii-xxix, find "Allison".. Finalement, en 1891, à la suite de restrictions budgétaires décidées par le Congrès, son emploi est supprimé, ce qui le met dans la gêne financière, même s'il exerce des travaux de traduction et de conseil.
En 1887, Peirce achète avec l'héritage de ses parents une maison qu'il fait rénover et environ de terre près de Milford en Pennsylvanie. Les Peirce nomment cette propriété "Arisbe" et ils y vivent le reste de leur vie, mais ne réussissent pas à tirer profit de leurs terres. En difficulté financière depuis la fin de son emploi stable, il ne doit son salut qu'à l'aide de ses amis, notamment William James. Il meurt dans une indifférence quasi générale à Milford, en 1914.
Reconnaissance tardive Si actuellement Peirce est reconnu comme un important logicien, sémiologue et philosophe, la reconnaissance fut relativement tardive, ce qui est dû d'une part à son isolement et au fait qu'il a laissé une œuvre considérable, de plus de 100 000 pages écrites, que sa veuve a vendues dès 1914 au département de philosophie de l'université Harvard, mais qui n'a été exploitée systématiquement qu'assez tard.
Concernant cette reconnaissance tardive, Bertrand Russell écrit en 1959 Russell, Bertrand (1959) , ., Irving H. (1995) 5, 270–328. Arisbe Eprint. (Les Principia Mathematica de Russell, publiés entre 1910 et 1913, ne mentionnent pas Peirce car ses œuvres ne sont publiées qu'à partir de 1976). Alfred North Whitehead, lorsqu'il lit des manuscrits non publiés de Peirce peu après son arrivée à Harvard en 1924, est surpris de la façon dont Peirce avait anticipé sa propre pensée du process (sur Peirce et la théologie du process, voir Lowe 1964 . Pour les contributions de Pierce à l'astronomie voir le chapitre de Lenzen.). Peirce a également contribué à l'astronomie. Karl Popper voyait Peirce S'il n'est reconnu que tardivement, ses grands contemporains William James et Josiah Royce v. 13, . Arisbe Eprint. expriment leur admiration et Cassius Jackson Keyser de l'Université de Columbia et C. K. Ogden le tiennent en haute estime.
vignette|John Dewey, un philosophe pragmatiste influencé par Peirce.
Le premier chercheur qui entreprend une étude universitaire de Peirce est un étudiant de Josiah Royce, Morris Raphael Cohen, qui édite une anthologie des œuvres de Peirce sous le titre de (1923). Il est aussi l'auteur de la première bibliographie des écrits de Peirce Ketner (1986) Comprehensive Bibliography, voir .. John Dewey, élève de Peirce à Johns Hopkins Houser, Nathan (1989) « Introduction » W 4:xxxviii, chercher "Eighty-nine"., fait fréquemment référence à Peirce dans ses écrits à partir de 1916. En 1938, il publie , un ouvrage très influencé par Peirce Hookway, Christopher (2008) « Pragmatism » Stanford Encyclopedia of Philosophy.. La publication des premiers six volumes des (1931–35), rendue possible par une collecte de fonds organisée par CohenB:8, ne débouche pas rapidement sur des études sur Peirce car les éditeurs Charles Hartshorne et Paul Weiss ne se spécialisèrent pas dans l'étude de Peirce. Les premiers travaux incluent une monographie par Buchler (1939), Feibleman (1946), et T. A. Goudge (1950), la thèse de 1941 d'Arthur W. Burks qui édita les volumes 7 et 8 des , les études éditées par Wiener et Young (1952). La Charles S. Peirce Society fut fondée en 1946. Ses , un trimestriel académique spécialisé sur Peirce, le pragmatisme et la philosophie américaine paraissent dès 1965.
En 1949, tandis qu'elle faisait du classement d'archives dans le sous-sol de la bibliothèque Widener d'Harvard, l'historienne des mathématiques Carolyn Eisele (1902–2000) tombe sur une lettre autographe de Peirce. Ainsi commencent 40 ans de recherche sur Peirce, le mathématicien et le scientifique, qui culminèrent avec Eisele (1976, 1979, 1985). Autour de 1960, le philosophe et historien des idées Max Fisch (1900–1995) commença à se consacrer à Peirce et devint une autorité dans ce domaine. En 1980 commence à paraître une édition complète et chronologique des écrits de Charles Peirce dans le cadre du de l'université Purdue d'Indianapolis. Dans ce cadre, huit volumes sont déjà parus sur un total envisagé de trente.
Peirce a maintenant gagné une reconnaissance posthume internationale avec de nombreux centres de recherche universitaires dévolus à Peirce et au pragmatisme : au Brésil (CeneP/CIEP), en Finlande (HPRC, en Allemagne (Wirth's group, Hoffman's and Otte's group, et le groupe Deuser & Härles group (, Allemagne).), en France (l'IRSCE), en Espagne (GEP), ainsi qu'en (CSP). Ses écrits ont été traduits dans plusieurs langues dont l'allemand, le français, le finnois, l'espagnol le suédois. De nombreuses universités possèdent des centres dédiés, notamment l'université de Toronto, l'Université du Québec à Montréal et l'université Purdue dans l'Indiana où est situé le .
Philosophie
Peirce a été un philosophe professionnel seulement pendant les cinq ans où il a donné des conférences à Johns-Hopkins. Il a appris la philosophie principalement en lisant chaque jour quelques pages de la Critique de la raison pure de Kant dans le texte original en allemand alors qu'il était en premier cycle à Harvard. Ses écrits portent sur un large champ de disciplines : mathématique, logique, philosophie, statistique, astronomie, métrologie, géodésie, psychologie expérimentale, économieWible, James R. (2008), "The Economic Mind of Charles Sanders Peirce", Contemporary Pragmatism, v. 5, n. 2, December, pp. 39-67, linguistiqueWinfried Nöth (2000), "Charles Sanders Peirce, Pathfinder in Linguistics", Digital Encyclopedia of Charles S. Peirce., et l'histoire de la philosophie des sciences.
La philosophie de Peirce repose sur trois piliers : croyance en une vérité immuable, à la fois indépendante de l'opinion actuelle (faillibilisme) et accessible (pas de scepticisme radical), croyance en la logique comme sémiotique formelle sur les signes et les arguments, et croyance en l'enquête, qui inclut le pragmatisme et la méthode scientifique. Dans son œuvre, faillibilisme et pragmatisme peuvent être vus un peu comme scepticisme et positivisme chez d'autres philosophes. Cependant, pour Peirce, le faillibilisme, est contrebalancé par un pragmatisme antisceptique, qui forme la base dans la croyance en un hasard absolu et dans la continuitéPeirce (1897) Fallibilism, Continuity, and Evolution, CP 1.141–75 (Eprint), placed by the CP editors directly after F.R.L. (1899, CP 1.135–40)., et son pragmatisme renvoie à une croyance anti-nominaliste de la réalité (CP 5.453–7).
Pour Peirce, tout d'abord, la philosophie, qu'il appelle aussi cenoscopy, est moins basique que les mathématiques et plus basique que les sciences de la nature et de l'esprit. Elle étudie les phénomènes positifs en général, les phénomènes accessibles à une personne en état d'éveil, et ne traite pas les questions en recourant à des expériences spécialesPeirce (1903), CP 1.180-202 and (1906) "The Basis of Pragmaticism", EP 2:372–3, see "Philosophy" at CDPT.. Il classe, divise la philosophie en (1) phénoménologie (qu'il appelle aussi phaneroscopy ou categorics), (2) sciences normatives (esthétique, éthique et logique), et (3) métaphysique. Ces idées seront discutées plus loin.
Théorie des catégories