L'Équarrissage pour tous est une pièce de théâtre de Boris Vian. Farce anarchiste écrite en 1947 en trois actes, elle est refondue en 1948 en un acte unique. Se déroulant sur fond de libération par les Alliés en 1944, et plus précisément le jour du débarquement, cette satire animée par un antimilitarisme virulent s'attaque par la dérision et le burlesque à trois thèmes principaux : la guerre, certains aspects de la civilisation américaine et la famille.

Après des difficultés pour trouver un metteur en scène et des acteurs, la pièce est finalement montée par André Reybaz et sa Compagnie du Myrmidon. La première a lieu le au théâtre des Noctambules, et reçoit un accueil enthousiaste de la part du public présent. Toutefois, le lendemain, une partie des critiques théâtraux qui avaient applaudi et ri de bon cœur rédigent des critiques virulentes sur son contenu qu'ils dénoncent comme étant scandaleux. D'autres, dont Jean Cocteau et René Barjavel, en font un compte rendu chaleureux. Le public se fait rare, et la pièce est retirée de l'affiche en mai. Cet épisode accroît le ressentiment de Boris Vian envers les critiques, dont il réutilise les « papiers » auxquels il répond pour manifester son mépris lors de la première publication de la pièce fin 1950.

La pièce Synopsis vignette|gauche|alt=Au premier plan, une vieille maison de pierres en ruine ; au second plan, par les échancrures de ces ruines, la mer est recouverte de différents navires de guerres se dirigeant vers la plage.|Le contexte de la pièce : le débarquement en Normandie, Jour J. Arromanches, : tandis que les Alliés prennent pied sur le sol européen, le héros de la pièce, un équarrisseur indifférent aux maisons qui volent en éclats autour de lui et au sort de l'Europe, se préoccupe de marier sa fille au soldat allemand qu'il héberge dans sa maison et avec qui elle couche depuis quatre ans. Il invite à assister aux noces une autre de ses filles, parachutiste dans l'Armée rouge, et son fils, parachutiste dans l'armée américaine. Ceux-ci sont suivis de militaires des deux camps qui se livrent à toutes sortes de débauches. Finalement, presque tous finissent à l'équarrissage.

Personnages

vignette|Robert Taylor ici en uniforme, qui prête dans la pièce ses traits au pasteur américain homonyme.

le Père, équarrisseurLes précisions indiquées en italique sont celles mentionnées dans la distribution de la pièce. : André Reybaz

la Mère (prénom : Marie) le Voisin Marie, fille de l'équarrisseur Marie puis Cyprienne, seconde fille de l'équarrisseur, renommée au cours de la pièce pour éviter les quiproquos : Nicole JonescoNoël Arnaud, Les Vies parallèles de Boris Vian, 10/18, 1970, p. 389 Jacques, fils de l'équarrisseur, engagé comme parachutiste dans l'armée américaine : Jacques VerrièresIbid.. Catherine, fille de l'équarrisseur, parachutiste dans l'Armée rouge : Zanie Campan André puis Jacqueline, apprenti (dans la suite de la pièce, il est présenté comme son fils) Heinz (Schnittermach), soldat allemand, amant de Marie la postière quatre soldats allemand Kûnsterlich, capitaine allemand Robert Taylor, pasteur américain quatre soldats américains le parachutiste japonais Vincent, vieux FFI le colonel Loriot, quatorze ans, FFI deux sœurs de charité le capitaine français le lieutenant français Bobby, scout de France deux salutistesNe figurent pas dans la didascalie originale, mais sont repris dans la liste de distribution des rôles établie lors de la première représentation.Les mentions en italiques correspondent à la disdacalie du texte. Distribution complète : André Reybaz, Jacques Muller, Yvette Lucas, Nicole Jonesco, Jacques Verrière, Zanie Campan, Jean Mauvais, Paul Crauchet, Guy Saint-Jean, René Lafforgue, Roger Paschel, M. Ehrard..

Thèmes abordés Pour d'Déé, cette première pièce de Boris Vian est la première à caractère politico-social, et .. La pièce développe trois thèmes principaux : la guerre et l'antimilitarisme, la civilisation américaine et la famille.

La guerre, l'antimilitarisme, la démocratie ; les résistants de dernière heure L'antimilitarisme est un thème qui revient dans plusieurs œuvres de Boris Vian. Traité ici comme toile de fond sur le ton de la satire, il devient dans Le Goûter des généraux.. Il s'accompagne d'une critique de plusieurs aspects de « l'impérialisme ». Tout comme dans le sketch de 1954, « Air Force »Rebaptisé « Air Farce » lorsque la pièce, après le succès rencontré au cabaret La Rose rouge, est prolongée pendant neuf mois aux Trois Baudets. de Cinémassacre, où un soldat ne sait plus pourquoi il se bat, les soldats américains de L'Équarrissage pour tous n'ont qu'une idée assez floue de la question et tout comme dans les deux autres textes cités, les guerres se font au nom de la démocratie. Cette dernière est raillée à plusieurs reprises, par exemple lorsque l'équarrisseur demande aux soldats si , l'un d'eux répond qu'

Boris Vian a une haine viscérale de la guerre, qu'il juge absurde, injuste, et des militaires dès lors qu'ils ont revêtu l'uniformeVoir aussi ses déclarations dans sa lettre à Paul Faber, à propos du Déserteur : .. Il traite donc les soldats américains et allemands sur un ton de dérision, et moque le nationalisme : Gilbert Pestureau relève que les scènes de strip poker entre eux, leurs échanges d'uniforme et de chants (les Allemands chantent Happy birthday pendant que les Américains entonnent un chant allemand) n'ont qu'un but : montrer que . La présence de deux enfants de l'équarrisseur, l'un recruté par l'armée américaine, l'autre par l'Armée rouge, renvoie et vise à dénoncer la « vision simpliste de la Libération » et l'hypocrisie de sa célébration..

Les résistants de la dernière heure sont tout autant dénoncés, avec deux FFI convertis du matin-même. Toujours pour Gilbert Pestureau, si cela jette un doute sur la Résistance tout entière, l'objectif de Boris Vian est de démontrer que la Résistance fut le fait d'une minorité.

Le comble de la dérision est sans doute atteint lorsque la maison de l'équarrisseur, seule restée debout au milieu des ruines, est dynamitée par le représentant du ministère de la Reconstruction, puisqu'elle n'est pas ..

La civilisation américaine vignette|Selon Boris Vian, le « baise-bol » est avec le Coca-Cola « l'autre sport national américain » qui permet de compenser la frustration due au puritanisme. Outre la critique de l'impérialisme américain, Boris Vian, qui est par ailleurs épris de jazz et de la littérature moderne de ce pays, s'attaque dans la pièce à deux autres aspects. Le puritanisme s'y incarne par les répliques du soldat qui s'offusque lorsque Marie lui demande s'il embrasse sa marraine de guerre, ou l'interroge sur la nature de leurs relations : et . La présence d'un pasteur vient confirmer ce puritanisme, et elle permet aussi à Boris Vian de mentionner son troisième objet de reproche sur la civilisation américaine : la propagande. Ce pasteur nommé Robert Taylor a les mêmes traits que son homonyme. Catherine réagit : .

La famille Dans la famille de l'équarrisseur, le père, autoritaire, ne se souvient pas exactement du nombre et du sexe de ses enfants. La mère a perdu pied et passe son temps à pleurerCarla Sherrill Burshtein, « L'Univers dramatique de Boris Vian », Université Mc Gill, 1978, 53-57.. Le fils André espionne sa sœur par un œilleton dans le mur de sa chambre créé en agrandissant un trou dans une plancheScène .. L'autre fils, Jacques, suggère que son père est un crétin pour n'avoir jamais couché avec sa sœurScène .. Tous les deux, pour obtenir des sur ses relations avec Heinz et savoir si elle est enceinte, l'attachent sur l'établi et, lors d'une scène évoquant la torture, la avec une plume, afin de la faire avouerScènes et ..

Style La satire est traitée sur un mode humoristique et décalé. Elle a été qualifiée de « vaudeville anarchiste » et de « Ubu-équarrisseur chez les Branquignols » par René Barjavel, le premier qualificatif étant repris par Boris Vian lors de la parution du texte et sur l'affiche de la pièce. Gilbert Pestureau la présente plutôt comme une farce iconoclaste. Contrairement à J'irai cracher sur vos tombes, écrite à la suite d'une commande, cette pièce fait ressortir le style très personnel de Boris Vian. Attaqué par des critiques, pour ce qui est considéré comme un ton irrévérencieux envers les résistants, Boris Vian explique ainsi son choix : Anne Mary, Boris Vian - La tentation du théâtre, bnf.fr, consulté le 12 avril 2015..

Le comique ne relève pas de la création d'un nouveau langage ou des jeux sur les mots, comme dans les romans de Boris Vian. Il joue sur le mécanisme théâtral : l'outrance ou l'absurde des situations, la ridiculisation des militaires par le personnage principal dans un processus d'infantilisation : « Comment Heinz, vous n'êtes pas en train de vous battre avec vos camarades. ? » Le colonel Loriot, lui, est décrit comme ayant Mention indiquée dans la didascalie initiale décrivant les personnages de la pièce et celles de la scène ., et avec l'autre membre des FFI Vincent, ils se présentent comme résistants convertis le matin-mêmeBoris Vian, dans son introduction à la réédition de la pièce dans Paris-Théâtre de novembre 1952, reproduite dans et scène : Le colonel Loriot : « Vous savez, nous, on n'a pas l'habitude, on est F.F.I depuis ce matin, scène ».. Les réactions inattendues des personnages contribuent au côté absurde. Ainsi, Marie, la femme de l'équarrisseur, apparaît comme un personnage effacé, timide. Ce qui ne l'empêche pas de se révolter des brimades et vexations de son mari, tout d'abord en lui envoyant , selon la didascalie, ou de tenter de l'assommer avec un plat avant de tomber dans la fosse à équarrir, sur la fin de l'acte..

vignette|Une Traction Avant, véhicule emblématique des Résistants, qui ornaient ses portières du sigle FFI tracé en grandes lettres à la peinture blanche. d'Déé souligne en outre le fourmillement d'allusions et de références à toutes sortes de valeurs, qu'il faudrait .. Parmi elles, un passage fait référence, mais à contre-pied, aux messages codés de la BBC dans la scène où le père et André rédigent un télégramme pour prévenir les autres membres de la famille du mariage à venir :

Le processus d'écriture En , Boris Vian a tout d'abord l'idée d'un roman, dont il trace les grandes lignes : . Finalement il opte pour une pièce de théâtre en trois actes, qu'il rédige en deux mois..

Il présente la pièce à son ami et grand admirateur Jacques Lemarchand, alors membre du comité de lecture chez Gallimard ; celui-ci lui renvoie une lettre d'éloges assorties toutefois de remarques, sur le manque de rythme du second acte, sur la difficulté probable à interpréter le troisième (), tout en jugeant le sujet et en le prévenant qu'il risque d'avoir du mal à trouver des directeurs de théâtre prêts à accepter la pièce. Jean Paulhan, à qui Jacques Lemarchand a fait part de ses critiques positives sur une version remaniée, propose à Boris Vian une parution dans les Cahiers de la Pléiade d'une version raccourcie, extraite du premier acte, et pouvant tenir sur 25 pages. Boris Vian s'exécute, et le texte parait dans le numéro 4 des Cahiers, au printemps 1948. Cela le convainc de rester sur un format ramassé, limité à un seul acte, et il retravaille sa pièce dans ce sens..

Parallèlement, des contacts avec trois metteurs en scène, Jean-Pierre Grenier, Olivier Hussenot et Roger Blin reçoivent un accueil que Boris Vian juge . Jean-Louis Barrault se montre intéressé début 1949, mais fait trainer la programmation, jusqu'à ce que, de tergiversations en hésitations, Boris Vian s'impatiente et, au soulagement de Jean-Louis Barrault, fasse part de son souhait d'en confier la création à André Reybaz, qui a trouvé des fonds pour monter la pièce avec sa Compagnie du Myrmidon. Après quelques déceptions dans la recherche d'acteurs la pièce est finalement montée après quelques ultimes aménagements.