thumb|Merlin et Viviane dans Brocéliande, d'après une gravure de Gustave Doré.

Brocéliande, appelée aussi forêt de Brocéliande, est une forêt mythique et enchantée citée dans plusieurs textes, liés pour la plupart à la légende arthurienne. Ces textes, datés du Moyen Âge pour les plus anciens, y mettent en scène Merlin, les fées Morgane et Viviane, le roi Arthur, ainsi que certains chevaliers de la table ronde. D'après ces récits, la forêt de Brocéliande héberge le Val sans retour, où Morgane piège les hommes infidèles jusqu'à être déjouée par Lancelot du lac ; et la fontaine de Barenton, réputée pour faire pleuvoir. Brocéliande serait aussi le lieu de la retraite, de l'emprisonnement ou de la mort de Merlin.

Le nom d'une ou de cette forêt mythique est attesté depuis le sous différentes formes, p. ex. Brecheliant ou Brécilien, dans des textes de fiction mais aussi dans des chroniques et des textes historiographiques. Depuis le début du , des folkloristes, érudits et écrivains, supposant que ces différents noms ou formes du nom désignent toujours Brocéliande, ont entrepris des efforts pour attribuer une réalité géographique à ce nom et de l'associer à certains massifs forestiers dans la Bretagne armoricaine, notamment à la forêt de Paimpont. Le tourisme naissant a contribué à renforcer cette tendance. La réalité de cette identité entre la forêt de Paimpont et Brocéliande semble aujourd'hui être admise par certains, mais cet avis n'est pas partagé par une partie des chercheurs qui y mettent des réserves ou considèrent cette identité comme une « invention ». Cela n'a pas empêché l'exploitation touristique du mythe et du nom de Brocéliande dans la forêt de Paimpont et aux alentours, ainsi que l'adoption de ce nom par des collectivités territoriales.

L'identification de la forêt entre fiction et ancrage géographique

Au Moyen Âge central ()

Plusieurs sources des attestent les agissements de l’hérétique Éon de l'Étoile et ses partisans, probablement très nombreux dans la Bretagne centraleAndré Dufief, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1997, , . L'auteur cite Guillaume de Newbury, Otton de Freising, Robert de Torigny, Aubry des Troisfontaines et Pierre le Chantre.. Le Chronicon Brittanicum relate qu'en 1145, ils brûlaient les cabanes des ermites dans les forêts de Brecclien, Bresrelien ou BrecilienGuy-Alexis Lobineau, Histoire de Bretagne, composée sur les titres & les auteurs originaux,. Tome II, Paris, la veuve François Muguet, 1707, LXXII p.-1828 col. (lire en ligne), col. 1666 (vue 883)/Bresilien et d'autres du diocèse d’Alet (après : de Saint-Malo) ; peu après, ils quittaient la région pour atteindre l'évêché de Reims où ils furent capturés et jugés en 1148. En ce qui concerne le Chronicon, dont il n'existe qu'une copie réalisée sous forme d'« un cahier de notes prises par ou pour Pierre Le Baud » au , certains auteurs formulent le reproche d'être fort sujet à caution et de manquer de fiabilité. Un texte où Pierre Le Baud (1458-1505) évoque l'action d'Eon en Breccelien a été publié pour la première fois en 1638. Dans le même contexte, on trouve Brécelien chez Bertrand d'Argentré en 1582. L'édition du Chronicon en tant que tel attendait 1707. Guy-Alexis Lobineau écrit alors Bresrelien dans le corps du texte et Brecilien dans l'annexe « Table des noms et matières ». Ce texte était à nouveau édité par Pierre-Hyacinthe Morice en 1742. Celui-ci mentionne respectivement Bresrelien et Bresilien. La forme Bresrelien est encore utilisée par le Baron de Taya en 1835 et par Félix Bellamy en 1896, mais Amedée Guillotin de Corson (1882) écrit Brécilien, et l'historien Arthur Le Moyne de La Borderie, considère que la forme Bresrelien est erronée et la rectifie en Brecelien. Depuis le , ce nom de la forêt est considéré par des auteurs comme synonyme de Brécilien et Brocéliande.vignette|Une gravure représentant Wace de John Everett Millais (1829–1896)

Vers 1160, l'écrivain normand Wace (vers 1100-après 1174) écrit ces vers dans son Roman de Rou et des Ducs de Normandie pour désigner une forêt en Bretagne sans la localiser plus précisément : Ce "roman" est revendiqué comme un ouvrage d'histoire consacré aux ducs de Normandie et sans rapport avec le légende arthurienne. Dans le vers suivant, le texte de Wace rapporte ce que les Bretons racontaient au sujet des merveilles de « la fontaine de Berenton ». Selon l'analyse du médiéviste Francis Gingras, Wace aurait dans un premier temps « prêté foi aux "fables" colportées par les Bretons au sujet des merveilles de Brocéliande », mais, après avoir vérifié lui-même dans la forêt bretonne s'il y avait des « des fées "e altres merveilles plusors" », aurait reconnu d'« avoir manqué de jugement en accordant crédit à ces histoires trop belles pour être vraies ». L'historien Martin Aurell présente la position de Wace d'une façon similaire. L'historien pense que l'ironie de Wace au sujet de la forêt merveilleuse bretonne « est un lieu commun » partagé par Wace et d'autres auteurs, et qu'il s'agirait « de tourner en dérision l’attente, l’espoir breton (réellement existant ou supposé), ces Bretons qui ont été vaincus et qui attendent qu’un jour le roi Arthur revienne les visiter »Marin Aurell. In : Xavier Mauduit, Le Cours de l'Histoire : Série "Histoire des Forêts", Épisode 4/4 : Brocéliande, quand la légende cache la forêt, jeudi , durée 53:30. Avec Marcel Calvez, professeur de sociologie à l'Université Rennes 2 et Martin Aurell, professeur d’histoire médiévale à l'Université de Poitiers, spécialiste des Plantagenêts et de la légende arthurienne, (Écouter en ligne archive), minute : 10.

C’est dans une fiction romanesque, Yvain ou le Chevalier au Lion, écrit entre 1177 et 1181, que Chrétien de Troyes (Actif dans la seconde moitié du ) fait apparaître une forêt appelée Broceliande située à une journée de chevauchée depuis le château du roi de Bretagne, Arthur. Dans cette forêt existe « une fontaine qui bout » et provoque pluie et tempêteChrétien de Troyes et Philippe Walter (dir.), Yvain ou le Chevalier au Lion, Paris, Gallimard Folio classique, 2000 ( éd. 1994), 245 p. , p. 47, 48Kristian von Troyes et Wendelin Foerster (dir.), Yvain : der Löwenritter ([Reproduction en fac-similé]), Genève, Slatkine, 1912, LXVI + 292 p. (lire en ligne), p. 11, 12Martin Aurell (dir.) et Michel Pastoureau (dir.), Les chevaliers de la Table ronde. Romans arthuriens, Paris, Quarto Gallimard, 2022, 1073 p. , p. 196 et 196, note 1. Elle n'a pas de nom, mais les mêmes caractéristiques que celle de Berenton évoquée par Wace. Si pour Wendelin Foerster il était évident que Chrétien a trouvé ce motif chez WaceWendelin Foerster, "Einleitung" ["Introduction"]. In : Kristian von Troyes et Wendelin Foerster (dir.), Yvain : der Löwenritter ([Reproduction en fac-similé]), Genève, Slatkine, 1912, LXVI + 292 p. (lire en ligne), p. XIII, XXII–XXVI, des éditeurs plus récents de Chrétien ne tranchent pas la question si le poète a vu la forêt et la fontaine, s'il se réfère aux mêmes traditions que Wace ou s'il a seulement récupéré ce motif chez lui. Le champenois Chrétien connaissait bien l'Angleterre, a été probablement invité chez le roi Henri II, commanditaire de l'ouvrage de Wace, mais il avait aussi de bonnes connaissances de la géographie de l'Ouest de la France. Philippe Walter dans son étude des sources de l’œuvre pense que « Chrétien a naturellement rencontré » les traditions colportées par des bardes celtiques, mais il ne fait aucune mention de WacePhilippe Walter, "Notice". In : Chrétien de Troyes et Philippe Walter (dir.), Yvain ou le Chevalier au Lion, Paris, Gallimard Folio classique, 2000 ( éd. 1994), 245 p. , p. 231–234, en particulier p. 232. Le motif de la « fontaine qui bout » a connu une grande fortune chez d'autres d'auteurs jusqu'au .

Les écrivains de l'époque de Chrétien se considéraient comme des artisans travaillant une matière préexistante, ici les légendes et mythes constituant la Matière de Bretagne. Ainsi retrouve-t-on les variantes de Brecheliant ou de Brocéliande chez d'autres poètes de cette époque : Bresilianda chez Bertrand de Born (vers 1140-vers 1215), Brecilianda dans le Roman de Jaufré (fin , début ), Berceliande chez Huon de Méry () ou encore Breziljân chez l'Allemand Hartman von Aue (peut-être vers 1160, † 1210 et 1220.). Robert de Boron mentionnait d'après Félix Bellamy dans un titre de chapitre du Roman de Merlin une ville de Brocyllyande. Cette ville est cependant située dans l'île de Bretagne.. Rédigé probablement dans les années 1270 par un anonyme, la « somme romanesque » Claris et Laris, rassemblant l'ensemble des motifs et personnages arthuriensCorinne Perrevillle (éd.), Claris et Laris, Paris, Champion, 2008 (lire en ligne) 1134p., , p. 9–10., cite le nom de Brocélïande à plusieurs reprisesCorinne Perrevillle (éd.), Claris et Laris, Paris, Champion, 2008 (lire en ligne) 1134p., , p. 207, 208, 404, 410, 434, 588, 978, 1046..vignette|Gravure censée représenter Chrétien de Troyes dans son atelier de travail.

Dans un contexte associant l'historiographie, le mystère qui entourait la mort d'Arthur de Bretagne, et l'étude de certains phénomènes naturels d'apparence merveilleuse, Guillaume le Breton (vers 1165-vers 1225) cite la Brecelianensis monstrum admirabile fontisMichel-Jean-Joseph Brial, Recueil des historiens des Gaules et de la France. Tome dix-septième. Contenant la première livraison des monumens des Règnes de Philippe-Auguste et de Louis VIII, depuis l'an MCLXXX jusqu'en MCCXXVI. Tome dix-septième, Paris, Imprimerie royale, 1818 (lire en ligne), p. 193 dans son poème Philippides (une partie de la Gesta Philippi Augusti) édité dans lHistoriae Francorum en 1656. L'éditeur en 1818 de ce texte dans son Recueil des historiens des Gaules et de la France associe ce phénomène alternativement à une fontaine dans le Dauphiné et à un lac en AuvergneMichel-Jean-Joseph Brial, Recueil des historiens des Gaules et de la France. Tome dix-septième. Contenant la première livraison des monumens des Règnes de Philippe-Auguste et de Louis VIII, depuis l'an MCLXXX jusqu'en MCCXXVI. Tome dix-septième, Paris, Imprimerie royale, 1818 (lire en ligne), p. 193. Le nom latin est traduit en 1825 par Breceil dans une édition française des Philippides François Guizot. L’interprétation du Recueil est rejetée en 1885 par H.-F. Delaborde : Brecelianensis [...] fontis était alors identifiée à « la fontaine de Barenton, située dans la forêt de Brocéliande ou Bercéliande, plus tard Brécilien, aujourd'hui forêt de Paimpont, et dont il est souvent fait mention dans la littérature du moyen âge »Henri-François Delaborde (dir.), Oeuvres de Rigord et de Guillaume Le Breton, historiens de Philippe-Auguste, publiées pour la Société de l'Histoire de France. Philippide de Guillaume Le Breton. Tome Second, Paris, Renouard, H. Loones Droits : Consultable en ligne, 1885, 512-XII p. (lire en ligne), p. 172 (Note 2 de bas de page), interprétation reprise en 1896 par Arthur Le Moyne de La Borderie selon qui Brecelianensis [...] fontis était la fontaine de Brecelien, la fontaine de Barenton.

Au Bas Moyen Âge () La chanson de geste Li roumans de Brun de la Montaigne (Brun de la Montagne) composé dans la seconde moitié du par un auteur anonyme et édité en 1832, présente la forêt sous le nom de Bersillant avec plusieurs occurrences.