Le sionisme est un mouvement politique nationaliste fondé sur un sentiment national juif, apparu au , et qui entend permettre aux Juifs d'avoir un État en Palestine, qui était dans l'Antiquité la Terre d'Israël, considérée comme son berceau historique.

Le sionisme s’appuie sur la redéfinition de l’identité juive en termes nationaux, dans un contexte marqué par l’émancipation, le nationalisme européen et la montée de l’antisémitisme. Issu d’un héritage religieux plurimillénaire centré sur Sion, il prend forme à travers divers courants — laïques, religieux ou socialistes — et conduit, en 1948, à la création de l’État d’IsraëlAnita Shapira, Israël, une histoire, traduit de l’hébreu par Michel Bilis, Paris, Fayard, 2015, chap. 1..

Les origines du sionisme L’aspiration au retour en Terre d’Israël s’enracine profondément dans l’histoire et la tradition juives, bien avant l’émergence du sionisme politique moderne. Dès l’Antiquité, à la suite de l’exil babylonien puis de la destruction du Second Temple, le désir de retourner à Sion devient un élément central de la conscience collective juive. Cette espérance, à la fois spirituelle et nationale, irrigue la liturgie, les prières quotidiennes et les textes fondamentaux du judaïsme, et se perpétue tout au long du Moyen Âge jusqu'à nos jours.

Ainsi, pour l'historien André Neher, .

L'apparition d'une revendication politique à la création d'un État juif prend également racine dès le dans la pensée eschatologique de mouvements protestants qui aspirent à un retour en masse des juifs en Terre Sainte. Cette idéologie perdura à travers les siècles et structure toujours la pensée des chrétiens évangéliques américains, britanniquesÉglise d'Écosse, 1839. – Article du Times en 1840 mentionnant que le gouvernement britannique étudiait à possibilité d'une restauration juive. – Mémorandum de Lord Shaftesbury, 1841. – Lord Lindsay, 1847. – Voir History of Zionism. et français

Ce n’est qu’au , dans un contexte de montée des nationalismes, de persécutions récurrentes et de redéfinition des identités collectives en Europe, que cette aspiration plurimillénaire se transforme en projet politique concret. Des penseurs comme Moses Hess, dans Rome et Jérusalem (1862), appellent à la renaissance d’une nation juive sur sa terre ancestrale, dans la lignée d’une continuité historique bien plus ancienne que ne le laisse entendre la seule modernité.

Cette perspective sera reprise et systématisée par Theodor Herzl, qui, dans Der Judenstaat (1896), propose la création d’un État juif comme seule solution durable à la condition juive en Europe. Ensemble, ces deux auteurs marquent le passage d’un messianisme d’attente à un nationalisme d’action.

Sionisme juif, Eretz Israel Le retour à Sion Le retour à Sion fait référence au retour en terre d'Israël des Israélites exilés à Babylone. Ce concept de retour en terre d'Israël apparaît pour la première fois dans la Torah avec l'Exode des esclaves depuis l'Égypte.

La destruction du royaume juif dans l'antiquité Le dernier État juif indépendant, le royaume hasmonéen de Judée, perd son autonomie en 63 avant notre ère, lorsqu’il devient un protectorat de RomeÉlie Barnavi, Histoire universelle des Juifs, Hachette Littérature, 2002, .. Après la mort d’Hérode le Grand en 4 avant notre ère, ce territoire est intégré comme simple province à l’Empire romain.

Les grandes révoltes juives contre Rome (guerres judéo-romaines— celle de 66 à 73, puis celle de 132 à 135) entraînent des conséquences démographiques et politiques majeures : massacres, exils, déportations et ruine des structures communautaires. La Judée est dévastée, Jérusalem détruite et rebaptisée Aelia Capitolina, et l’accès à la ville interdit aux Juifs.

Au fil des siècles suivants, la population juive de Palestine devient minoritaire, notamment en raison des conversions successives au christianisme byzantin, puis à l’islam après la conquête arabe au . Tandis que la diaspora s’étend, les Juifs restés sur place survivent en petit nombre, souvent marginalisés.

Dès lors, la majorité du peuple juif vit hors de sa terre ancestrale. Ce déracinement prend, dans la conscience juive, le nom de Galout (exil), perçu non comme une simple dispersion géographique, mais comme une fracture historique et spirituelle. De ce sentiment naît l’espérance religieuse du retour, ou aliyah, qui irrigue la liturgie et la tradition rabbinique jusqu’à l’époque moderne.thumb|Les provinces du royaume d'Hérode le Grand, sous protectorat romain, vers -25.

L’espérance religieuse et les tentatives de restauration d’Israël avant l’époque moderne (70–) left|thumb|le « Messie » Sabbataï Tsevi, qui promettait le retour des Juifs en terre d'Israël - 1666.

L’aspiration juive au retour en Terre d’Israël (s) : entre messianisme, réalités politiques et continuité spirituelle Après la destruction du Second Temple (70 ap. J.-C.) La destruction du Second Temple par les Romains (70 ap. J.-C) marque le début d’une dispersion prolongée. L’espérance du retour à Sion devient un pilier de l’identité juive, exprimée dans la liturgie, les prières et les textes rabbiniques. Elle s’associe à l’attente d’un Messie rédempteur chargé de restaurer Israël et le Temple.

Révolte de Bar Kochba (132-135) Reconnu comme Messie par le rabbin Akiva, Simon Bar Kochba mène une révolte contre Rome. L’échec sanglant de cette tentative entraîne une répression féroce et renforce l’idée d’un exil sans fin jusqu’à l’intervention divine.

Le cas de Néhémie ben Hushiel (614) En 614, dans le cadre de la guerre byzantino-sassanide, les Juifs soutiennent l’armée perse. Dirigées par Néhémie ben Hushiel et Benjamin de Tibériade, les forces juives prennent Jérusalem. Néhémie y établit un gouvernement temporaire, entreprend la reconstitution du sacerdoce et prépare la reconstruction du Temple — une initiative perçue comme messianique. Après quelques mois, une révolte chrétienne provoque sa mort et celle de son conseil. C’est la dernière tentative pré-moderne d’autonomie juive à Jérusalem.

Pèlerinages et figures spirituelles (s) Le voit se développer des pèlerinages vers Jérusalem en particulier depuis le monde musulman, où vit la majorité de la population juive mondiale apparaît , écrit l'historien israélien Youval RotmanYouval Rotman (Univ. de Tel-Aviv), "Les Juifs dans l'Islam médiéval", Les Juifs dans l'histoire, dir. A. Germa, B. Lellouch, E. Patlagean, Champ Vallon, 2011, .. Juda Halevi (1085–1141), poète et philosophe, sublime Sion dans ses Sionides et entreprend un voyage vers la Terre sainte, qu'il n'atteindra jamais.

Yehiel de Paris migre au à la suite de la disputation de Paris , suivi par Nahmanide au XIVe, qui s’installe à Jérusalem après la disputation de Barcelone.

Au , la ville de Safed devient un centre kabbalistique important, et Jérusalem, Tibériade et Hébron restent des villes à forte population juive.

Premiers projets de restauration politique () Fuyant l’Inquisition, Gracia Nassi et son neveu Joseph Nassi, comte de Naxos, œuvrent à rétablir une présence juive à Tibériade sous l’égide ottomane. Le projet, soutenu par le sultan Soliman, vise à faire de la ville un refuge pour les SéfaradesBenjamin Lee Gordon, New Judea: Jewish Life in Modern Palestine and Egypt, Manchester, New Hampshire, Ayer Publishing, 1977, Norman A. Stillman, Sephardi Religious Responses to Modernity, London, Routledge, 1995, . En outre, Jérusalem et Hébron restent des buts de pèlerinageMomentous Century: Personal and Eyewitness Accounts of the Rise of the Jewish Homeland and State, 1875-1978, Auteurs : Levi Soshuk et Azriel Louis Eisenberg, Associated University Presses, 1984, p.17.

Messianismes modernes (s) L'aspiration au retour en Terre sainte, ancrée dans la liturgie (« L'An prochain à Jérusalem » prononcé à de nombreuses occasions liturgiques), connaît au début de l’époque moderne plusieurs tentatives d’incarnation messianique.

En 1160, David Alroy, mène une révolte juive dans la région du Kurdistan visant à libérer Jérusalem et y récréer un royaume.

David Reuveni, dans les années 1520, se présente comme prince d’un royaume juif oriental et sollicite l’appui des cours chrétiennes pour restaurer la souveraineté juive en Palestine. Son projet, bien que pris au sérieux par certains interlocuteurs, demeure sans suite.

Au , Sabbataï Tsevi rassemble un vaste mouvement messianique à l’échelle du monde juif, avant de renier publiquement sa mission en 1666, sous la contrainte du pouvoir ottoman. Son apostasie provoque un traumatisme durable.

D’autres figures, telles que Jacob Frank ou Judah ben Shalom, tenteront à leur tour de donner forme à cette espérance, mêlant messianisme et contestation de l’ordre rabbinique établi.

Vers une rupture moderne : Spinoza et la pensée de l’émancipation () Au , Baruch Spinoza, dans son Traité théologico-politique (1670), redéfinit l’identité juive en dehors du cadre religieux. Il affirme la persistance historique du peuple juif et réfléchit aux conditions politiques d’une existence nationale, anticipant certaines thèses sionistes modernesSpinoza, Liberalism and the Question of Jewish Identity," by Steven B. Smith. Yale University Press, .

Vagues de retours religieux ()

Le Talmud (Ketoubot 111a) évoque trois serments divins : Israël ne doit ni "monter en muraille" — c’est-à-dire retourner collectivement en Terre d’Israël — ni se révolter contre les nations ; en retour, les nations ne doivent pas opprimer Israël outre mesure. Ces injonctions, souvent interprétées comme un frein à toute initiative politique prématurée, ont toutefois donné lieu à des lectures variées.

Au , Rachi les commente sans en faire une interdiction normative, Maïmonide (1135–1204), dans le Mishné Torah, n’y fait aucune référence, signe que leur portée normative n’est pas universellement reconnue.

Dès le , toutefois, le Maharal de Prague (Rabbi Loew) développe une pensée dans laquelle le peuple juif est conçu comme une entité nationale intrinsèquement liée à sa terre et à sa loi. Dans Netzah Yisrael, il affirme que l’exil est un état anormal de dislocation, et que le retour à Sion constitue non pas un miracle ponctuel, mais l’accomplissement naturel de la vocation historique d’Israël. Sa pensée, sans appeler directement à un retour actif, contribue à poser les fondements théoriques d’une souveraineté juive future en Terre d’Israël.

Plus tard, rabbi Yehouda Hay Alkalay (1798–1878), l’un des précurseurs du sionisme religieux, les relit comme des symboles à ne pas absolutiser : selon lui, le retour peut s’opérer progressivement, avec le concours des nations et sans attendre passivement l’avènement messianique.

De manière concomitante, au , plusieurs figures religieuses entreprennent des aliyot vers la Terre d’Israël, en dehors de toute visée politique formelle mais dans une logique d’anticipation spirituelle du salut : Judah heHassid (en) qui conduit 1300 Juifs vers Jérusalem, dont 500 périssent en cours de route, Menachem Mendel de Vitebsk (1777) avec ses 300 disciples ainsi que les disciples du Gaon de Vilna réaffirment, par leur installation, un attachement concret à la terre ancestrale. Ces mouvements s’inscrivent dans une dynamique de piété active, qui amorce la transition vers une vision plus incarnée du retour à Sion.

Naissance d'un nationalisme juif vignette|upright=2|Le début de l'article Juif dans l’Encyclopédie. vignette|Moses Hess. La théorie d'un peuple juif homogène traversant les siècles et remontant à la Bible se structure sous l'influence du nationalisme du . Elle est redéfinie dans un sens moins religieux, et plus centrée sur une identité historique, ethnique et culturelle.