François Joseph Bara, ou Barra, né le au château de Palaiseau, tué le 17 frimaire an II () à Jallais, près de Cholet, est un jeune soldat républicain tué à 14 ans par les insurgés royalistes pendant la guerre de Vendée.
Sous l'impulsion de Robespierre, la Convention en fait un héros tombé en criant sous les coups des royalistes et lui rend un culte patriotique et civique pendant l'an II, à travers des œuvres d'art et des fêtes. On exalte le sacrifice de cet adolescent. Ce culte rencontre l'adhésion populaire mais cesse après le 9-Thermidor.
Sa mémoire est réactivée sous la Troisième République, qui, mobilisant les arts, l'école, les fêtes, etc. en fait un des personnages importants de la mémoire républicaine française. Il est représenté en statue et en peinture et ces œuvres sont reproduites. L'école le propose en modèle. Actuellement, son souvenir se perpétue notamment dans l'odonymie.
Mort tragique
Enfant pauvre engagé volontaire
Neuvième enfant d'une famille qui en compte dix, Joseph Bara est le fils de François Bara, garde-chasse du prince de Condé, seigneur de Palaiseau, décédé le Archives départementales de l'Essonne, registre paroissial de Saint-Martin de Palaiseau (1777-1791), pages 231-232, et de Marie-Anne Le RoyJoseph Bara, 1779-1793: pour le deuxième centenaire de sa naissance, Ville de Palaiseau, Société des Études robespierristes, 1981, 164 pages, .« Documents et autographes révolutionnaires : la fête de Bara et de Viala », La Révolution française : revue d'histoire moderne et contemporaine, , Charavay frères, 1881, .Charles-Louis Chassin, La Vendée patriote, 1793-1800, , P. Dupont, 1894, .. Il est baptisé le en l'église Saint-Martin de Palaiseau : son parrain est François Joseph Meyry de La Grange, receveur général et procureur fiscal du Prince de Condé, sa marraine est Jeanne Griffe, épouse du parrainArchives départementales de l'Essonne, registre paroissial de Saint-Martin de Palaiseau (1777-1791), page 73.
Quand son père meurt en 1784, le petit Joseph n'a alors que cinq ans et sa famille est considérée comme indigente. L'adolescent demande à l'automne 1792 à entrer dans la division de Bressuire, commandée par l'adjudant-général Jean-Baptiste Desmarres. Ce dernier est le protecteur du jeune Bara : le père de Desmarres était capitaine des chasses du château de Palaiseau, parmi les domestiques de la famille Desmarres figure la mère du jeune Joseph Bara et une femme de la famille Desmarres est la marraine d'une sœur du jeune Joseph.
Escarmouche à Jallais À cette époque, les armées comptent beaucoup d'enfants, aux tâches imprécises, mais pas forcément combattantes. C'est à partir de Bressuire que Desmarres combat les Vendéens conduits par le comte de La Bouëre et Pierre Cathelineau, frère du généralissime vendéen Jacques Cathelineau.
Ayant reçu l'ordre d'occuper Jallais, au nord de Cholet, la troupe commandée par Desmarres y est surprise par les Vendéens le . C'est au cours de cette escarmouche que le jeune Joseph Bara est tué.
Desmarres envoie un rapport au ministère de la Guerre sur la conduite généreuse du garçon et demande à la Convention de secourir sa famille, très pauvre. Cette lettre envoyée par Desmarres à la Convention le est le seul document de référence sur la mort de Bara. Les détails ajoutés ultérieurement n'ont donc pas de fondement avéré. Selon Desmarres, Bara, engagé volontaire au de hussards aurait partagé toutes les fatigues et tous les dangers de la guerre et combattu en héros : « J'implore ta justice, citoyen ministre, et celle de la Convention pour la famille de Joseph Bara ; trop jeune pour entrer dans les troupes de la République mais brûlant de la servir, cet enfant m'a accompagné depuis l'année dernière, monté et équipé en hussard : toute l'armée a vu avec étonnement un enfant de treize ans affronter tous les dangers, charger toujours à la tête de la cavalerie ; elle a vu, une fois, ce faible bras terrasser et amener deux brigands qui avaient osé l'attaquer. Ce généreux enfant, attaqué hier par les brigands, a mieux aimé périr que de se rendre et leur livrer deux chevaux qu'il conduisait. Aussi vertueux que courageux, se bornant à sa nourriture et à son habillement, il faisait passer à sa mère tout ce qu'il pouvait se procurer ; il la laisse avec plusieurs filles et un jeune frère infirme sans aucune espèce de secours. Je supplie la Convention de ne pas laisser cette malheureuse mère dans l'horreur de l'indigence ; elle demeure dans la commune de Palaiseau, district de Versailles ».
Interpréter la mort d'un enfant Desmarres est ainsi à l'origine de cette mythologie républicaine. Mettant l'accent sur la mort de l'enfant, transformé en héros et en martyr républicain, il cherche à faire oublier la médiocrité de son commandement, ce qui ne l'empêche pas de finir sur l'échafaud. Apprenant la décision de la Convention d'honorer Bara, Desmarres écrit une seconde lettre à la Convention, qui y est lue le 26 nivôse (), où il met en scène l'instant de la mort de Bara :« À pied, tenant ses deux chevaux par la bride, et répondant : "A toi, f.... brigand, les chevaux du commandant et les miens ! Eh bien oui ! ..." Ce sont ces paroles répétées plusieurs fois qui lui ont valu la mort»Reprenant ces éléments, Charles Mullié expliquera en 1852, dans Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850, comment il est frappé au front d'un coup de sabre dans la mêlée, où il tombe et meurt en pressant la cocarde tricolore sur son cœur. D'après lui, cette mort paraît si héroïque, pour un enfant d'un âge ordinairement insouciant et consacré au jeu, que le général Desmarres décida d'en donner avis à la ConventionVoir « Barra Joseph », in Charles Mullié, Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850, 1852.. Dans l'état des pertes du de Paris, dit de la République, anciennement des Piquiers, Albert-François-Joseph Bara est noté : « charretier d'artillerie, coup de feu au genou gauche » le , au château de Jalès (sic).
À partir de la protection de chevaux appartenant à l’armée contre des voleurs qui le poignardèrent, la tradition blanche a fait de Bara « un petit maraudeur » qui venait de s’en emparer. Quelle qu’ait été l’activité de Bara, il ne succombe pas exactement au combat. Selon Desmarres lui-même, Bara qui « conduisait deux chevaux », aurait été « entouré » par des Vendéens et serait mort dans cette circonstance. Toutefois, la reconstitution précise des circonstances de la mort de Bara compte beaucoup moins que la compréhension des mécanismes qui en ont fait un héros, ce qui n'a été possible que parce que la naissance de cette légende répondait à des attentes.
Héros de la Révolution
La Convention héroïse Bara La première lettre de Desmarres est lue et commentée à la Convention par Barère dès le 25 frimaire (). La Convention accorde immédiatement une pension à la mère de Bara. Cette lettre émeut Robespierre qui, à la séance de la Convention du 8 nivôse suivant (), érige Bara en modèle d'héroïsme, de patriotisme et de piété filiale, en ajoutant le détail, souvent repris ensuite, du cri pour la République. Il demande sa panthéonisation :
Après des applaudissements et l'acquiescement de David, Barère surenchérit :
La Convention adopte ces deux propositions. Ainsi, l'épisode de la mort de Bara est enrichi tandis que sa panthéonisation et la diffusion de son image sont décrétées. C'est le début de l'héroïsation de Bara. En la replaçant dans le contexte politique de la fin , Robespierre paraît poursuivre ainsi un triple objectif : reprendre en main les cultes populaires rendus par les sans-culottes aux martyrs de la liberté, se poser en gardien de la doctrine de la Révolution et sortir du scandale politico-financier de la liquidation de la Compagnie des Indes. Plus généralement, il pense que la vertu a besoin de héros et de fêtes pour les honorer. On retrouve ici, comme dans bien d'autres de ses discours, des réminiscences de l'idéal spartiate : pour Robespierre, la constance dont fait preuve Joseph Bara rappelle celle des jeunes de la cité grecque de Sparte.
La Convention décide aussi que la patrie adopte la mère de Bara. Le 10 prairial an II (), cette femme pauvre est admise avec deux de ses enfants dans l'enceinte de l'Assemblée et prend place quelques instants à côté du président, alors Prieur de la Côte-d'OrDes applaudissements unanimes s'élèvent et se prolongent dans toutes les parties de la salle. Un orateur lui adresse quelques paroles de consolation : « Non, tu n'as rien perdu, lui dit-il, ton fils n'est pas mort; il a reçu une nouvelle existence, et il est né à l'immortalité. » Voir « Barra Joseph », in Charles Mullié, Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850, 1851..
Du catéchisme aux fêtes civiques de l'an II L'exemple de Bara semblant de nature à stimuler le patriotisme et le civisme parmi la jeunesse, son histoire est citée dans les recueils d'actions héroïques, à la suite du jeune Joseph Agricol Viala qui s'était lui aussi sacrifié pour la patrie quelques mois auparavant. Le Catéchisme moral porte en frontispice un portrait de Bara, frappé d'un glaive dans la poitrine et couronné de lauriers.
L'impulsion donnée par la propagande officielle rencontre l'enthousiasme des nombreuses associations de jeunesse et le culte de Bara se développe. Il est associé aux autres martyrs de la Liberté lors des fêtes civiques qui sont organisées à Paris et en province, par exemple à Fréjus ou à Tarbes, au cours de l'hiver 1793-1794. Au printemps se déroulent des fêtes locales qui lui sont spécialement dédiées, à Gannat, à Bourg-la-Reine, à Joigny…
Pendant l'été 1794, des fêtes, directement inspirées par David, sont organisées en l'honneur de Bara et de Viala, notamment le 23 messidor (). Elles sont souvent couplées avec le 14 Juillet. Le 10 thermidor an II, une grande fête nationale organisée par David doit célébrer les figures de Bara et de Viala ; elle est empêchée par le 9-Thermidor à Paris, mais non en province. Ainsi, à Besançon, le jeune Charles Nodier prononce un éloge de Joseph Bara et de Joseph Agricol Viala en l'église Sainte-Madeleine, à l'invitation de la société populaire de la ville. Des fêtes sont également organisées à L'Aigle, à Bapaume, à Saint-Rambert…
Le nom même de Bara est parfois donné comme prénom à des nouveau-nés. Mais l'orthographe fluctuante (Bara, Barat, Barra, Barrat, Barras) laisse subsister une ambiguïté : le héros ainsi honoré est-il toujours Joseph Bara ou s'agit-il aussi du conventionnel Paul Barras ?
Pour l'historien Jean-Clément Martin, les inventions de la propagande révolutionnaire « ne sont pas à considérer seulement pour ce qu'elles sont, des manipulations grossières de l'opinion ; elles correspondent également à une demande collective d'héroïsme ».
gauche|vignette|Jacques-Louis David La mort du jeune Bara (1794)|320x320px
Bara honoré par les artistes
David a effectivement peint le tableau, intitulé La Mort du jeune Bara, évoqué dans le décret de la Convention. Cette œuvre représente le jeune Bara en éphèbe, nu, ce qui peut paraître surprenant. Peut-être s'agit-il de le représenter dépouillé de ses vêtements par les ennemis, mais c'est douteux. Comme l'analyse Jean-Clément Martin, cette nudité ramène le jeune héros à une corporéité presque androgyne. Le transfert au Panthéon n'aura jamais lieu. Toutefois les artistes de la Révolution française ne tardent pas à mettre en valeur l’épisode.