Ainsi parlait Zarathoustra ou Ainsi parla Zarathoustra, sous-titré « Un livre pour tous et pour personne » (en allemand : Also sprach Zarathustra. Ein Buch für Alle und Keinen), est un poème philosophique de Friedrich Nietzsche, publié en quatre volumes entre 1883 et 1885.

Présentation du texte

La langue allemande autorise à traduire Also sprach Zarathustra par Ainsi parla Zarathoustra, le verbe étant mis au passé simple. Chaque discours se termine par cette formule (à quelques exceptions près). L'imparfait en français, généralement adopté par les traducteurs, indique une répétition, ou bien une activité continue mais située à l'arrière-plan. L'idée de répétition est compatible avec le fait que l'ensemble du livre présente une progression de discours en discours, l'exposé de la doctrine de Zarathoustra se faisant étape par étape.

Zarathoustra est le nom avestique de Zoroastre, prophète et fondateur du zoroastrisme, l'ancienne religion perse. En allemand, il garde cette forme ancienne. Nietzsche l'a choisi car il fut le premier à enseigner la doctrine morale des deux principes du bien et du mal. Ainsi, symboliquement, Zarathoustra abolit-il lui-même sa propre doctrine :

Nietzsche a décrit, dans Ecce homo, la violente inspiration qui l'avait saisi lors de la composition de ce poème :

Nietzsche considéra cette œuvre comme le péristyle de sa philosophie, et Le Gai Savoir et Par-delà le bien et mal comme ses commentaires, l'un écrit avant le texte, l'autre l'expliquant d'une manière trop cultivée pour être accessiblePour cette idée sur Par-delà bien et mal, voir Lettres choisies, lettre au baron Seydlitz, , Paris, Gallimard..

Nietzsche a présenté lui-même ce livre comme un « évangile » Voir la lettre à son éditeur du 13 février 1883 : « Nietzsches Briefe. 1883 », sur thenietzschechannel.com, il veut en faire l'équivalent des poèmes de Goethe, de Dante Alighieri et des textes de LutherVoir les notes 14 et 15, page 248 dans The Nietzsche reader, Keith Ansell-Pearson et Duncan Large, Blackwell, 2006. Ainsi parla Zarathoustra est ainsi à la fois un long poème et une œuvre de réflexion sur une nouvelle promesse d'avenir pour l'homme. Mais c'est aussi une parodieVoir « Genèse, parodie et modernité dans Ainsi parlait Zarathoustra », Paolo D'Iorio.. Zarathoustra se retirant dix ans dans la montagne, et sentant un jour le besoin de partager sa sagesse, rappelle le séjour du Christ dans le désert, et certains passages du quatrième livre font songer à la Cène. Les symboles religieux ou ésotériques sont également très nombreux. Enfin, on ne peut s'empêcher de songer à François d'Assise, modèle d'amitié entre les hommes et les animaux.

Destin de l'œuvre

Le texte fut publié par parties. Il n'eut aucun succès, et Nietzsche dut publier la dernière partie à compte d'auteur (1885). Les quatre parties furent publiées ensemble pour la première fois en 1892.

Nietzsche s'est fait une haute idée de son livre, et il ne pensait pas qu'on puisse le comprendre avant longtemps. Aussi, face à cette situation et à cette réception inattendue par des personnes qu'il méprisait, il écrivit plus tard, dans Ecce homo (1888) :

La qualité poétique du livre a été diversement appréciée. Heidegger, par exemple, y trouve des passages saisissants par leur beauté, mais estime que bien d'autres passages sont plats ou insipidesVoir Nietzsche..

André Gide, qui demeure hermétique à ce livre, note dans son Journal, le : « Pour la septième ou huitième fois (au moins), essayé Also sprach Zarathustra. IMPOSSIBLE. Le ton de ce livre m'est insupportable. Et toute mon admiration pour Nietzsche ne parvient pas à me le faire endurer. Enfin il me paraît, dans son œuvre, quelque peu surérogatoire ; ne prendrait de l'importance que si les autres livres n'existaient pas. Sans cesse je l'y sens jaloux du Christ ; soucieux de donner au monde un livre qu'on puisse lire comme on lit l'Évangile. Si ce livre est devenu plus célèbre que tous les autres de Nietzsche, c'est que, au fond, c'est un roman. Mais, pour cela précisément, il s'adresse à la plus basse classe de ses lecteurs : ceux qui ont encore besoin d'un mythe. Et ce que j'aime surtout en Nietzsche, c'est sa haine de la fictionAndré Gide, Journal. Une anthologie, Paris, Gallimard (Folio), 1951/2012, .. »

Composition de l'œuvre Ainsi parlait Zarathoustra se compose de discours, de paraboles, de poésies et de chants répartis en quatre livres. Bien que l'ensemble puisse au premier abord présenter une apparence disparate, Eugen Fink a souligné la forte unité de ce poème. En effet, Zarathoustra commence par annoncer la mort de Dieu, condition préalable à l'enseignement du surhomme, abordé dans le prologue et dans le premier livre, où la parabole du chameau constitue une annonce de son destin. Le deuxième livre expose la pensée de la Volonté de puissance, qui est la pensée du dépassement de soi conduisant au surhomme. Puis le troisième livre tourne autour de l'Éternel Retour, affirmation de la plus haute importance de la Volonté de puissance, et idée sélectrice destinée à poser les conditions qui dans l'avenir permettront l'avènement du surhomme. La dernière partie tourne autour des hommes supérieurs et de la tentation de la pitié qui est pour Nietzsche la tentation nihiliste par excellence. C'est pour Zarathoustra le dernier obstacle à l'affirmation de la vie et le début d'une nouvelle transfiguration, avec laquelle l'œuvre se termine, transfiguration vers l'amour et la joie symbolisés par le lion devenu docile et rieur et entouré d'une nuée de colombes.

Le prologue

vignette|Friedrich Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue Le prologue constitue l'ouverture du premier livre. Dans ce prologue Zarathoustra, qui s'était retiré dans la montagne pendant dix ans, revient parmi les hommes pour leur faire partager sa pensée (§ 1). Une première version du premier paragraphe du prologue se trouve dans Le Gai Savoir, § 342. L'aphorisme est intitulé Incipit tragœdia et s'achève par les mêmes mots : « — Ainsi commença le déclin de Zarathoustra. »

Alors qu'il traverse la forêt, Zarathoustra rencontre un vieil ermite avec qui il discute. Mais lorsqu'il se rend compte que le vieillard a consacré sa vie à Dieu, Zarathoustra préfère s'en aller de crainte de le priver du sens de son existence en lui révélant que Dieu est mort (§ 2). Ce thème ouvre ainsi le voyage de Zarathoustra parmi les hommes, et marque le point de départ de la pensée du surhomme que Zarathoustra va leur divulguer : Dieu n'étant plus la finalité de la volonté humaine, il faut que l'homme se fixe un but immanent qui passe par son propre dépassement.

Zarathoustra parvient ensuite à une ville, et commence à s'adresser à la foule rassemblée devant le spectacle d'un funambule. Il parle d'abord du surhomme (§ 3 et 4), puis du dernier homme (§ 5), mais constate son échec dans les deux cas puisque dans le premier la foule se moque de lui et que dans le second elle l'acclame sans comprendre le sens profond de son message. Dès lors, il décide de s'adresser à un public choisi, qu'il conçoit, en opposition avec la figure du Christ, non comme des disciples, mais comme des compagnons :

Première partie

Commence une phase de prédication, qui constitue le premier livre, tourné vers l'enseignement du surhomme. Le livre commence par la célèbre parabole des trois métamorphoses qui apparaît comme un second prologue du livre :

La compréhension de ce passage est ardue. Le chameau est une bête de somme, qui en se chargeant de valeurs héritées pour affronter le désert, se rend prisonnier. Les « valeurs millénaires » en question sont les valeurs chrétiennes et leurs succédanés. Le lion affronte ce fardeau de devoirs qui forment un « Grand Dragon ». Il le terrasse et détruit jusqu'à ses ruines même (le socialisme, l'anarchisme, mais aussi le positivisme sont pour Nietzsche issus du christianisme), c'est une figure nihiliste. Après s'être débarrassé de ses chaînes, le lion doit encore devenir enfant pour créer de nouvelles valeurs, bâtir en toute innocence — c'est-à-dire débarrassé du ressentiment caractéristique des faibles — un nouveau monde, celui d'un surhomme. Cette figure de l'enfant comme « innocence et oubli, commencement nouveau, jeu, roue qui se meut d'elle-même, premier mobile, affirmation saine »Ainsi parlait Zarathoustra, traduction révisée de Geneviève Bianquis aux éditions GF-Flammarion est reprise d'Héraclite.

Il parle à ses compagnons des prédicateurs de la mort et des arrières-mondes, des vertus, de la justice, de l'État, de l'amitié, de la finalité de l'humanité (et donc du surhomme), du suicide, de la générosité. Une grande partie de ces thèmes est issue des œuvres précédentes. Ils forment une critique de la métaphysique et de la morale, et invitent l'homme à créer par-dessus lui-même.

À chaque fin de livre Zarathoustra sent le besoin de retourner dans la solitude, ce qui marque une progression dans l'état d'esprit de Zarathoustra. Il part ainsi à la fin du premier livre, en suppliant ses compagnons de rester fidèles à la terre et rappelle la grande promesse à laquelle la volonté doit se tenir :

Deuxième partie

Le deuxième livre reprend sur le départ de Zarathoustra :

Par cette progression, Nietzsche dramatise l'exposition de sa doctrine ; le livre n'est pas une suite de discours, mais le récit des métamorphoses de son personnage principal.

Cette partie voit surgir le thème du dépassement de soi et la volonté de puissance :

Cette partie se termine par un défi que Zarathoustra devra relever dans la troisième partie :

Troisième partie

La troisième partie voit ainsi Zarathoustra vaincre la pesanteur de la pensée la plus lourde, l'Éternel retour, et ce sont ses animaux qui formulent la pensée dont il est accablé :

Zarathoustra prend alors conscience qu'il est celui qui enseigne l'Éternel retour, et que ceci est son destin et également son plus grand danger :

Toutefois, Nietzsche a souligné que l'ensemble du livre est centré sur un chapitre de cette partieEcce homo, « Ainsi parlait Zarathoustra », § 4 :, chapitre sur les anciennes et les nouvelles tables de valeurs à créer :

Quatrième partie

Dans la quatrième partie, Zarathoustra rencontre des hommes supérieurs, et il s'entoure d'eux, les invitant à partager son repas. Les hommes supérieurs sont : le roi de droite et le roi de gauche, le vieil illusionniste, le pape, le mendiant volontaire, l’ombre, le scrupuleux de l’esprit, le morose devin, l’âne et le plus hideux des hommes. Chacun de ces hommes supérieurs représente un certain type d'homme dont l'idéal est brisé ou anéanti (Dieu, la vérité, l'art), mais qui ne peut se résoudre à en tirer les conclusions en se dépassant soi-même. Aussi ces hommes supérieurs sont-ils pour Nietzsche supérieurs par ironie, et souffrent intimement de leur incapacité à se réaliser. Ce sont, aux yeux de Nietzsche, des hommes faibles, maladifs, estropiés, comédiens de leurs anciennes vertus.

C'est de cette souffrance de l'homme supérieur, et du pessimisme qui en résulte (ce qui vise Schopenhauer), que Zarathoustra va devoir se garder, en vainquant la pitié qu'il éprouve pour eux :

Il commence alors une nouvelle transfiguration, la dernière du livre :

Les figures poétiques

Ainsi parlait Zarathoustra est une œuvre riche en figures philosophico-poétiques. On peut citer : l'enfant, le lion, le serpent, l'aigle, le soleil, Zarathoustra, le nain.

Le lion

Le lion apparaît tout d'abord dans le premier discours de Zarathoustra, intitulé « Les Trois métamorphoses. » Il symbolise la puissance, l'audace, l'indépendance et la révolte contre les valeurs établies. Mais c'est une puissance stérile :

À partir du livre , le lion devient un signe avant-coureur :