Le problème corps-esprit est un questionnement philosophique concernant le type de relation que l'esprit entretient avec le corps, en particulier avec le cerveau. Bien que ce problème ait pu déjà se poser depuis les premiers développements de la philosophie, chez Platon notamment, et qu'il ait trouvé sa formulation moderne dès le , ce n'est que durant le qu'il est explicitement mis en avant comme une question fondamentale, voire comme la question centrale de la philosophie de l'esprit sous l'expression anglaise de mind-body problem. On parle aussi de « dichotomie corps-esprit ».

C'est sur le constat apparent que le corps et l'esprit diffèrent et qu'ils interagissent ensemble que réside le point de départ historique du problème corps-esprit. Le principal obstacle théorique à la compréhension de cette interaction est celui de l'« exclusion causale » du domaine physique, nommée aussi « complétude causale » : si les processus physiques, comme ceux qui se réalisent dans notre corps ou notre cerveau, n'ont de causes ou d'effets que physiques, alors ils ne peuvent avoir de causes proprement mentales ou d'effets sur l'esprit. Cette difficulté à concevoir l'interaction entre le corps et l'esprit a d'abord constitué le cœur du problème auquel se sont confrontés les philosophes de l'esprit depuis Descartes. À partir du , une autre question essentielle concernant la relation corps-esprit a surgi dans le cadre du matérialisme : comment concevoir la spécificité de l'esprit par rapport au corps si l'esprit n'est rien d'autre qu'un processus physique ?

Le problème corps-esprit se pose aujourd'hui à l'intérieur d'un nouveau champ disciplinaire, celui de la philosophie de l'esprit, qui constitue l'une des principales branches de la philosophie analytique. Par « esprit » (mind), il faut entendre l'ensemble des états ou processus mentaux attribués aux êtres humains et aux organismes sensibles ou intelligents. Parmi les différentes sortes d'états mentaux, on peut distinguer les émotions, les sensations, les perceptions, les représentations imaginaires, les croyances, les volitions (comme les désirs). Ces états semblent posséder deux traits caractéristiques majeurs : l'« expérience vécue », éprouvée de façon subjective et qualitative, et l'intentionnalité. L'intentionnalité d'un état mental consiste dans le fait de porter sur quelque chose, d'avoir quelque chose pour objet. Certains états mentaux ont en ce sens une dimension représentative. À l'autre pôle du problème, il faut entendre par « corps » (body) l'ensemble des états physiques qui sont corrélés à ces états mentaux, sans qu'il soit préjugé de la nature de cette corrélation. La notion de corps renvoie généralement dans ce contexte à ce qui se produit dans le cerveau.

En philosophie de l'esprit, le problème posé par la nature des relations entre l'esprit et le corps est en partie lié à la difficulté d'expliquer les relations qui existent entre les états physiques qui se réalisent dans le cerveau et les états mentaux qui relèvent de la conscience. Cependant, le problème corps-esprit recouvre un champ de questionnement plus large que celui correspondant au « problème difficile de la conscience », problème qui concerne uniquement les aspects subjectifs et qualitatifs de l'expérience, et il ne doit donc pas être confondu avec lui. Il soulève également la question essentielle du caractère normatif de l'esprit et des actions qui lui sont associées.

Le problème corps-esprit Énoncés du problème Le corps et l'esprit diffèrent L'expérience que nous avons de nous-mêmes nous fait percevoir des sensations, des pensées et des actions que généralement nous nous attribuons, chap. 1, sect. 2 : « La distinction entre les états mentaux et les états physiques ». et qui semblent nous caractériser de façon essentielle. Une telle expérience de nous-mêmes nous pousse intuitivement à opérer une distinction entre nos états mentaux et les états physiques de notre environnement ou de notre corps. Les premiers, contrairement aux seconds, paraissent impliquer des expériences « vécues », éprouvées de façon subjective, et avoir un caractère « intentionnel ». Il semble en effet que les états mentaux soient expérimentés sur un mode privé et personnel, tandis que les états physiques, par leur extériorité et leur aspect public, apparaissent comme objectifs. Il semble également que les états mentaux soient intentionnels au sens où ils sont dirigés vers quelque chose qu'ils représentent, y compris dans le cas de représentations imaginaires. De leur côté, les états physiques ne sont pas caractérisés comme tels de cette façon, et entretiennent entre eux des relations causales qui diffèrent des relations qu'entretiennent entre eux les états intentionnels ou les représentations. Ils ne paraissent pas non plus nous définir de façon essentielle, et nous avons le sentiment d'échapper au type de déterminisme qui les régit.

La normativité est une caractéristique importante généralement attribuée de façon spécifique aux états mentaux. Nos croyances, nos désirs et nos actes accomplis volontairement semblent obéir à des raisons ou des normes que l'on ne retrouve pas dans les explications physiques. Ces raisons ou normes se distinguent en tant que telles des causes qui déterminent notre comportement ou les états physiques dans lesquels nous nous trouvons. Elles rendent possibles les énoncés de type axiologique (énoncés moraux, politiques) relatifs aux valeurs et à ce qui « doit être ». Par ailleurs, nous croyons spontanément au libre arbitre. Nous pensons que, dans une certaine mesure, une personne peut fixer elle-même ce qu'elle veut faire et ce qu'elle ne veut pas faire. Ceci s'applique également au domaine des croyances : nous estimons être libres de former nous-mêmes nos convictions, ce qui nous en rendrait responsables. Les états physiques, pour leur part, semblent être caractérisés par le déterminisme : chaque état physique en suit d'autres selon certaines lois bien définies. Or ni le déterminisme ni même le hasard ne permettent de rendre compte de la spécificité du libre arbitre tel que nous l'intuitionnons.

Ainsi, parmi les traits les plus souvent mentionnés pour distinguer les états mentaux des états physiques, on peut relever les suivants : États mentaux États physiques privés, directement accessibles publics, non accessibles directement subjectifs et qualitatifs (qualia) objectifs et quantitatifs intentionnels, représentatifs « aveugles » explicables par des raisons explicables par des causes normatifs factuels (ou « factifs ») librement formés strictement déterminés

Le corps et l'esprit interagissent Bien que les états mentaux nous apparaissent différents des états physiques, l'esprit ne nous apparait pas comme indépendant du corps et du monde physique, chap. 1, sect. 3 : « Le rapport causal entre les états mentaux et les états physiques ».. En effet, l'expérience que nous avons de nous-mêmes, par laquelle nous nous percevons comme des êtres doués de sensations, pensants et agissants, nous conduit non seulement à distinguer l'esprit et le corps, mais aussi à penser qu'il existe entre eux quelque chose d'au moins similaire à un lien causal, qu'il existe en somme une forme d'interaction en vertu de laquelle l'un produit un effet sur l'autre. Suivant cette perspective, la relation corps-esprit peut être caractérisée comme une interaction entre deux types de réalité, avec : des états physiques qui causent des états mentaux : plus précisément, la constitution physique de notre environnement et de notre corps cause des perceptions et des croyances sur notre environnement et notre corps, ainsi que des émotions ; des états mentaux qui causent des états physiques : plus précisément, des désirs ou des volitions causent certains comportements physiques, à savoir des états physiques qui sont aptes à produire les effets voulus.

On peut ajouter à cela que certains états mentaux semblent causer d'autres états mentaux (par exemple ma sensation de soif paraît être la cause de mon désir de boire), et ce d'une manière différente de la façon dont les états physiques causent d'autres états physiques. En outre, il y a souvent des chaînes causales ou d'apparence causale qui impliquent à la fois des états physiques et des états mentaux. Par exemple, on peut considérer que la chaleur excessive de l'air ambiant cause en moi une sensation désagréable de chaleur ; que ma sensation désagréable de chaleur cause mon désir de refroidir l'air ambiant en allumant le climatiseur ; que ce désir m'incite à appuyer sur le bouton de déclenchement de la climatisation ; puis, enfin, que le refroidissement de l'air produit par la climatisation cause la disparition de ma sensation désagréable de chaleur.

Dans la relation causale entre l'esprit et le corps, c'est la causalité esprit⇒corps qui est au centre des préoccupations associées au problème corps-esprit. En effet, le débat tourne principalement autour de la question de savoir comment il est possible que des états mentaux causent des états physiques. Dans la mesure où il est acquis que les états physiques ont un pouvoir causal, obtenir une réponse satisfaisante à cette question devrait permettre de résoudre la question de la causalité corps⇒esprit.

La causalité physique suffit

Le succès que connaissent les sciences modernes de la nature, en particulier la physique, suggère un principe philosophique appelé le plus souvent « principe de complétude physique », qui est au cœur de la conception matérialiste du monde et dont on trouve la première formulation au chez le philosophe anglais Thomas Hobbes. La complétude en question concerne à la fois les causes (complétude causale), les lois (complétude nomologique) et les explications (complétude explicative) des états physiques, chap. 1, sect. 4 : « L'importance des sciences de la nature moderne ».. Ce principe affirme la thèse suivante :

Dans la mesure où les états physiques ont des causes, sont soumis à des lois et peuvent être expliqués, alors tout état physique a des causes physiques complètes, est soumis à des lois physiques complètes et possède une explication physique complète.

En d'autres termes, pour tout état physique, il n'est jamais nécessaire de chercher une cause à sa production en dehors du domaine d'étude de la physique (incluant la matière, les forces, l'espace-temps). S'il est possible de trouver une explication causale pour n'importe quel état physique donné, alors on peut découvrir une explication qui fait référence exclusivement à d'autres états physiques, étant donné des lois physiques. Contrairement aux deux énoncés précédents du problème corps-esprit (« le corps et l'esprit diffèrent » et « le corps et l'esprit interagissent »), le principe de complétude physique selon lequel « la causalité physique suffit » ne se base pas sur l'expérience que nous avons de nous-mêmes, mais sur les résultats des sciences modernes de la nature. Il s'agit d'une thèse philosophique reposant sur une extrapolation des théories fondamentales et universelles de ces sciences.

Plusieurs arguments ont été avancés en faveur d'un tel principe. L'un des plus importants s'appuie sur le fait que les sciences modernes de la nature nous mettent à disposition, depuis l'apparition de la mécanique comme science du mouvement au , des théories physiques fondamentales qui sont universelles, c'est-à-dire des théories dont les lois s'appliquent à tous les états et systèmes physiques. Or une théorie universelle exclut par définition qu'il y ait des causes, des lois ou des explications invoquant des variables qui ne figurent pas dans ces théories, et en particulier des causes, des lois ou des explications non physiques. Un autre argument important est qu'il n'y aurait aucun indice empirique qui pointerait vers l'existence de causes non physiques intervenant dans la nature.

Incompatibilité des énoncés