La guerre de Canudos ou campagne de Canudos est un conflit armé survenu à la fin du entre, d’une part, les troupes régulières de l'État de Bahia d’abord, de la république du Brésil ensuite, et d’autre part, un groupe de quelque établis en communauté autonome dans un village fondé par eux dans le nord-est de Bahia près de l’ancienne ferme de Canudos, et rebaptisé Belo Monte.

Le fondateur de ladite communauté, Antônio Conselheiro, prophète millénariste ambulant, prêchait une morale d’abstinence et considérait la république tout juste proclamée comme création du Diable. Après un quart de siècle d’errance et de prédication dans les sertões du Nordeste brésilien, au cours desquels il acquit un grand prestige et fit de nombreux adeptes, il entra en rébellion ouverte et violente contre les autorités républicaines, et fut dès lors contraint de se sédentariser dans un lieu des plus écartés, entraînant avec lui ses disciples. La nouvelle colonie, composée d’habitations de fortune, connut une expansion rapide et compta bientôt plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Sorte de théocratie, organisée autour de rites singuliers et, dans une certaine mesure, selon le principe collectiviste, la communauté vivait de son propre travail, — mettant en culture la fertile plaine alentour, vendant des peaux de chèvre, ou prêtant sa force de travail aux fermes environnantes —, mais aussi de dons offerts par la population sertanejo, admiratrice du prophète. Loin de fonctionner en vase clos, la colonie autorisait les allées et venues et s’interdisait nullement d’entretenir des relations commerciales et autres avec les villages et hameaux circonvoisins. S’y retrouvaient toutes les composantes sociales et anthropologiques de la population du sertão (avec certes une surreprésentation de noirs, dont nombre d’esclaves affranchis et anciens nègres marrons) et toutes les classes d’âge, y inclus de jeunes personnes blanches issues de familles respectées du littoral.

Les soupçons de conspiration monarchiste qui pesaient sur Canudos, et la menace que la communauté faisait planer sur la pérennité du système socio-politico-économique local du fait en particulier de l’exode massif de main-d’œuvre hors des grands domaines agricoles de la région (bien davantage que la supposée nuisance que représentaient les jagunços, éléments armés de la communauté, accusés à tort de vols de bétail et de déprédations), portèrent le pouvoir politique à intervenir militairement. Qu’il ne fallut pas moins de quatre expéditions pour venir à bout des Canudenses s’explique par un ensemble d’erreurs tactiques et stratégiques commises à répétition par les forces régulières : méconnaissance du terrain, sous-estimation de l’adversaire, structure de commandement rigide, organisation militaire et matériel de guerre conçus pour une bataille rangée classique et donc totalement inadaptés, et surtout logistique d’approvisionnement défaillante sinon absente. En face, les agiles jagunços, parfaitement acclimatés à la caatinga — maquis aride, aux conditions climatiques extrêmes —, pratiquant une épuisante guerre de harcèlement, faite d’embuscades et d’attaques-surprise, se dérobant sans cesse, et sachant tirer parti avec souplesse de leur vaste réseau de tranchées-abris. En particulier, la expédition, lancée en , tourna à la catastrophe : si les deux corps expéditionnaires précédents durent rebrousser chemin avant d’atteindre Canudos, cette expédition risqua une offensive contre le village, lors de laquelle les formations de combat, diluées et désorganisées dans le dédale des venelles, durent affronter une âpre guérilla urbaine et furent massacrées. Dans la débandade qui s’ensuivit, l’armée abandonna aux jagunços un riche butin d’armes automatiques modernes et de munitions en abondance. La expédition enfin, qui mobilisa près de , finit, à l’issue d’un pénible siège de plusieurs mois et après avoir pilonné le village à l’artillerie lourde, par s’emparer du village, en dépit d’une résistance farouche occasionnant de grandes pertes côté gouvernemental. Les Canudenses, dont quasiment aucun ne consentit à se rendre, furent presque tous tués, soit au combat, soit par des exécutions sommaires, et leur village totalement anéanti.

Si Canudos, surtout après l’échec de la deuxième expédition, fut abusivement interprété comme pilier d’une ample conspiration monarchiste bénéficiant de soutiens à l’étranger, c’est par la suite une autre version, portée par les élites brésiliennes eurotropes et positivistes du littoral, et guère plus exacte que la précédente, qui prévalut : celle d’un groupe de campagnards arriérés et superstitieux, accablés d’un lourd atavisme racial et culturel, qu’un illuminé déviant, fanatique et intraitable réussit à empaumer et à entraîner avec lui dans une expérience irrationnelle et extrême. Des recherches historiques ultérieures ont cependant mis à mal cette vision biaisée et démontré que, même si les motivations religieuses furent importantes, le départ pour Canudos a pu représenter pour des gens traumatisés par les privations, par les bouleversements politiques récents, et par les vicissitudes de la sécheresse, des querelles de clan et de la précarité économique, une décision rationnelle et pragmatique, dont ils escomptaient qu’elle leur apporterait sûreté et stabilité dans un périmètre sécurisé et régulé, moyennant l’observance de préceptes religieux et moraux stricts ; du reste, Conselheiro ne s’écarta pas de l’orthodoxie catholique et garda en général de bons rapports avec le clergé local.

Cet épisode violent de l’histoire brésilienne, qui vit périr entre , et fut par la suite diversement interprété, fera la matière de plusieurs créations littéraires, dont on relèvera plus particulièrement Os Sertões (trad. fr. Hautes Terres), d’Euclides da Cunha, l’un des maîtres-livres de la littérature brésilienne, et la Guerre de la fin du monde, roman à succès de Mario Vargas Llosa.

Mise en contexte Arrière-plan historique Entre 1888 et 1889, le Brésil traversa une période de transformation révolutionnaire et de bouleversements sociaux, économiques et politiques les plus profonds de son histoire depuis la découverte par les Portugais en l’an 1500. Le , l’esclavage fut aboli par l’empereur régnant Dom Pedro II, au moyen d’une loi signée par sa fille, la princesse Isabelle. Plus de cinq millions de noirs, qui du jour au lendemain s’étaient retrouvés sans travail, abandonnèrent les domaines agricoles pour aller gonfler les rangs des gens en extrême pauvreté dans les villes et les campagnes. Des dizaines de milliers de fermiers furent ruinés et, pendant un temps, l’activité agricole s’était presque arrêtée, plus particulièrement dans les cultures à forte intensité de travail, telles que le café, le coton, le tabac et la canne à sucre, qui constituaient les piliers de l’économie brésilienne à cette époque.

D’autre part, le , l’empereur fut déposé par un coup d'État militaire et la république proclamée, ajoutant un surcroît d’instabilité et de dissension dans un pays déjà en proie à l’effervescence politique et sociale. Le rôle de l’empereur comme arbitre entre les élites dirigeantes, lesquelles avaient grosso modo la même vision de la vie économique et sociale et ne s’opposaient que sur quelques sujets spécifiques, avait satisfait la plupart des membres des classes supérieures. L’avènement de la république ne modifia pas cette attitude et, les querelles entre les différentes factions et entre militaires et civils ne baissant pas en intensité, certains en vinrent à penser hardiment que le Brésil devait restaurer la maison de Bragance. Bientôt, la jeune république eut à faire face à une série de rébellions : celle, dite révolte de l'Armada, impliquant certaines unités de la marine (1893-1894), puis, presque simultanément, dans le Rio Grande do Sul, la dénommée Révolution fédéraliste (1893-1895), qui déboucha sur une sanglante guerre civile, enfin, quelques années plus tard, la sédition de Canudos. (Le colonel Antônio Moreira César, à qui sera confié le commandement de la — désastreuse — troisième expédition de Canudos, avait pris part déjà, avec succès, à la répression des deux premières insurrections.) Vu que le nouveau régime républicain peinait à se consolider, et vu la crainte que l’agitation monarchiste pût être préjudiciable aux efforts de São Paulo d’obtenir des prêts de l’étranger, l’armée décida d’assumer le rôle de défenseur de l’unité nationale et dirigea le pays de façon dictatoriale de 1889 à 1894. Ainsi le gouverneur de São Paulo, Manuel Campos Salles, résolut-il en d’écraser le parti monarchiste de l’État de São Paulo ; la police fit irruption dans les domiciles privés pour interrompre des réunions monarchistes pacifiques et reçut l’ordre d’empêcher les rassemblements publics. Eduardo Prado, chef de file du parti monarchiste à São Paulo, était la principale cible.

La transition de la monarchie à la république amena une série de changements sociaux et politiques qui, conjointement avec le marasme économique, ajoutèrent au désarroi psychologique de la population des sertões et peuvent par là aider à comprendre pourquoi tant de campagnards eurent le désir rationnel de se mettre sous la protection d’un chef religieux charismatique dans l’environnement sécurisé et régulé de la fazenda de Canudos. Outre la séparation de l’église et de l’État, qui bouleversa une situation et des habitudes séculaires, la chute de la monarchie déboucha sur une fédéralisation très poussée de l’État brésilien. Chacune des anciennes provinces pouvait désormais taxer ses exportations, lever ses propres forces armées, et dans la limite de ses ressources fiscales, aménager ses propres infrastructures. En conséquence, les entités fédérées les plus dynamiques de la fédération (Rio Grande do Sul, Minas Gerais, São Paulo) firent un bond en avant du point de vue tant de la prospérité matérielle que de l’ascendant politique au sein du nouvel État, alors que le reste du pays, ne bénéficiant plus de la redistribution automatique des ressources naguère garantie par un État centralisateur, tendaient à s’alanguir. L’État fédéré qui, dans ce contexte, perdit le plus en influence nationale était Bahia, mais de façon générale, la majeure partie du pays continua à s’empêtrer dans la stagnation économique et connut une longue période d’appauvrissement. Des flux de migrants se mirent en mouvement en quête d’emploi et de moyen de subsistance, mais peu trouvèrent l’un ou l’autre. Les propriétaires terriens, considérant les campagnards de race mixte comme étant peu aptes à travailler durement contre salaire, tentèrent, par une politique de colonisation subventionnée, de recruter des travailleurs agricoles d’Europe du Nord. La recette que l’on s’employa à appliquer pour imposer le progrès national fut de combiner le libéralisme économique avec des mesures tendant à étouffer l’expression populaire et à bloquer toute mobilisation sociale. Les élites politiques du littoral et du sud, dédaignant les difficultés des campagnes de l’intérieur, s’accordèrent à laisser le pouvoir aux mains de l’oligarchie foncière locale traditionnelle et à se reposer sur le système des coroneis (cf. ci-dessous).