La bataille de Malakoff est un affrontement de la guerre de Crimée qui oppose les troupes russes aux corps expéditionnaires français et britannique. Elle s'articule autour de deux assauts lancés les et et constitue l'affrontement décisif du siège de Sébastopol. La victoire française contre les défenseurs russes entraîne la chute de la ville et contribue à hâter la fin du conflit.

Malakoff () est le nom d'une colline située à proximité du port militaire de Sébastopol en Crimée. Après le début du siège de la ville par les troupes françaises et britanniques en , les Russes érigent des défenses qui finissent par former un vaste réduit large de et profond de au sommet de la colline. Point culminant de la ligne fortifiée défendant Sébastopol, Malakoff est l'élément central du système défensif russe et les Français, qui sont déployés face à lui, mettent tout en œuvre pour le capturer. Le , les Français s'emparent des redoutes que les Russes ont érigées en avant de Malakoff pour le protéger et planifient un assaut direct pour le , jour anniversaire de la bataille de Waterloo.

Mal préparée et coordonnée, cette attaque, concomitante avec un assaut britannique contre la fortification adjacente du Grand Redan, est un sanglant revers où les Français perdent au moins . Désireux de prendre la ville avant le retour de l'hiver, les Alliés redoublent d'efforts pour affaiblir les défenseurs et les tranchées françaises se rapprochent jusqu'à seulement du fossé de Malakoff. Après une intense préparation d'artillerie, les Alliés déclenchent un assaut général contre l'ensemble de la ligne défensive le . Les Russes sont surpris et abandonnent plusieurs positions clés mais une violente contre-attaque leur permet de reprendre les redoutes perdues. À la fin de la journée, seul Malakoff est encore occupé par les Français, mais son importance est telle que les Russes décident d'évacuer immédiatement Sébastopol. Les Alliés entrent ainsi dans la ville abandonnée et en ruines le , tandis que les combats en Crimée se poursuivent de manière sporadique jusqu'à la signature du traité de Paris le .

En France, la victoire de Malakoff est célébrée par la construction de « tours Malakoff » dans tout le pays et son nom est donné à une ville. En Russie, la bataille est associée au récit de la « défense héroïque de Sébastopol » et la colline accueille aujourd'hui plusieurs mémoriaux commémorant la bataille et le siège.

Contexte Guerre de Crimée

La politique agressive de la Russie à l'encontre de l'Empire ottoman inquiète le Royaume-Uni et la France depuis de nombreuses années. Au , la Russie demande à Constantinople de lui accorder le droit de protéger l'importante minorité chrétienne orthodoxe résidant dans l'Empire. Lorsque ce dernier refuse ce qui équivaut à la création d'un protectorat russe sur les provinces européennes de l'Empire, l'armée russe envahit les principautés danubiennes sous suzeraineté ottomane en . Les puissances européennes tentent de régler la crise diplomatiquement mais l'Empire ottoman déclare la guerre à la Russie le . À la fin du mois, la destruction d'une flottille ottomane dans le port de Sinope par la flotte russe de la mer Noire de l'amiral Pavel Nakhimov déclenche la colère de Londres et de Paris ; les deux pays déclarent la guerre à la Russie en . Pour soutenir l'Empire ottoman et protéger Constantinople, un corps expéditionnaire est déployé près de Varna non loin du front du Danube et en mai, et sont présents sur place. Cette présence occidentale, l'attitude de plus en plus hostile de l'Autriche voisine et l'échec des assauts contre la forteresse ottomane de Silistra convainquent le tsar de la nécessité d'évacuer les principautés danubiennes à la fin du mois de . Les principautés sont occupées par l'Autriche mais avec la fin de la menace russe, les Français et Britanniques se demandent si les efforts entrepris pour acheminer en mer Noire n'ont pas été inutiles. Les troupes n'ont en effet pas combattu et le choléra a fait plusieurs milliers de morts durant l'été. Après avoir étudié plusieurs stratégies pour infliger une sévère défaite à la Russie pour l'empêcher de menacer à nouveau l'Empire ottoman, les Alliés décident de détruire la flotte de la mer Noire et son port d'attache de Sébastopol. Le corps expéditionnaire prend ainsi la mer en direction de la Crimée où il débarque le à Eupatoria, à au nord de Sébastopol.

Malakoff Malakoff () est le nom d'une colline haute d'une centaine de mètres dans la partie est de la ville de Sébastopol également appelée « faubourg Korabelnaïa ». Cette appellation viendrait d'un certain Mikhaïl Malakhov, un marin dont la maison se trouvait sur le flanc de la colline qui porte aujourd'hui son nom. Pour protéger la ville contre une attaque terrestre, les Russes décident en 1834 la construction d'une ligne fortifiée de et composée de huit bastions disposés en arc de cercle sur les hauteurs au sud de Sébastopol. La construction de la ligne fortifiée prend cependant beaucoup de retard et moins d'un quart des défenses prévues ont été créées lors du débarquement des Alliés en Crimée en . Édouard Totleben, l'ingénieur en chef chargé des défenses, estime à ce moment qu'. Au sommet du mamelon Malakoff, les défenses se limitent à une simple tour en pierre dont la construction a été financée par les marchands de la ville. De forme circulaire avec l'arrière en queue d'aronde, la tour a un diamètre d'une quinzaine de mètres et est haute d'environ neuf mètres avec des murs d'une épaisseur allant de . Elle compte deux étages dotés d'une cinquantaine d'embrasures et une terrasse sur le toit où sont déployés cinq canons de . La tour abrite par ailleurs une chapelle, des magasins à provisions et à munitions, un hôpital de campagne et l'état-major de l'amiral Vladimir Istomine. Un remblai et un glacis protègent l'approche de la fortification qui devient pour tous les belligérants la « tour Malakoff».

Début du siège

thumb|left|Carte d'ensemble du siège de Sébastopol. thumb|left|Carte centrée sur le front de Malakoff. Après la défaite de l'Alma le , la panique gagne le camp russe et toute la main d'œuvre disponible est mise à contribution pour, jour et nuit, creuser des tranchées, construire des remparts, aménager les positions et déployer les canons récupérés sur les navires de la flotte. Un bastion est ainsi construit autour de la tour Malakoff avec des tranchées le reliant aux positions voisines du Petit Redan et du Grand Redan. Dans le même temps, les troupes françaises et britanniques se déploient sur les hauteurs au sud de Sébastopol et le , elles déclenchent un violent bombardement qui détruit en partie l'étage supérieur de la tour Malakoff. Les bastions subissent également d'importants dégâts, mais il apparaît rapidement que les remblais en terre sans clayonnage ou fascinage absorbent l'énergie des boulets et peuvent facilement être reconstitués en remblayant les portions endommagées. L'historien Camille Rousset note ainsi : les destructions du jour sont invariablement réparées et renforcées durant la nuit.

Voyant les faibles résultats du bombardement allié, les Russes tentent à deux reprises de briser l'encerclement de Sébastopol mais leur tentative à Balaklava le est peu concluante tandis que leur assaut à Inkerman le est un désastre. Les pertes alliées sont également lourdes et les deux camps épuisés renoncent à toute action majeure alors que l'hiver s'installe en Crimée. L'incurie de la logistique associée au climat hivernal provoque une hécatombe chez les belligérants. Les Britanniques sont particulièrement touchés et au début du mois de , des britanniques sont hospitalisés. Durant l'automne, les Britanniques occupent les positions à l'est de la ville face au faubourg Korabelnaïa et à Malakoff, tandis que les Français se trouvent sur les hauteurs à l'ouest. Devant l'effondrement des capacités militaires britanniques, il est décidé en que les Français se déploient sur l'intégralité des lignes d'attaque de la ville à l'exception de celles face au Grand Redan que les Britanniques conservent.

À l', les efforts français se sont portés sur le bastion dit « du Mât » mais au début de l'année suivante, les Alliés comprennent que Malakoff représente l'élément central du système défensif russe car le bastion occupe le point le plus élevé de la ligne fortifiée. En en prenant le contrôle, les Alliés pourraient prendre à revers toutes les autres défenses russes et menacer l'approvisionnement des défenseurs qui transite par le port. Les Russes connaissent également l'importance de la position et ils entreprennent de transformer Malakoff en un redoutable ouvrage défensif. L'étage supérieur de la tour, détruit par le bombardement du est arasé et recouvert de terre. La zone à l'avant de la tour est remblayée sur plusieurs mètres de hauteur pour former un bastion doté d'un parapet haut de et large de 5, tandis que son approche est couverte par un fossé d'une profondeur de et un large glacis dégagé. Ce fossé, doublé d'une courtine, se prolonge sur la gauche jusqu'à l'ouvrage du Petit Redan, et sur la droite jusqu'au ravin de Korabelnaïa au-delà duquel se trouve l'ouvrage du Grand Redan. Une seconde courtine est construite à environ en arrière de la première avec un large espace dégagé entre les deux et forme l'enceinte de Sébastopol. À l'arrière de la tour Malakoff, les Russes aménagent des abris voûtés et blindés et des magasins recouverts de plusieurs mètres de terre pour protéger les soldats et les munitions des bombardements alliés. Des fossés et des parapets de de hauteur sont également construits à l'arrière pour former un vaste espace fermé profond de et large de 150. Les Russes donnent à cette fortification le nom de « bastion Kornilov » d'après l'amiral Vladimir Kornilov tué lors du bombardement du . Le , ce réduit accueille près de manœuvrant , et . Malakoff est par ailleurs soutenu sur la droite par la batterie Gervais dotée de et sur la droite par la batterie Nikiforoff armée de .

Prise du Mamelon vert thumb|left|alt=Un officier sabre au clair à la tête d'une une masse compacte de fantassins charge une tranchée|Attaque de la redoute de Selinghinsk par le général MonetPeinture d'Edme-Adolphe Fontaine (1857). Au début du mois de février, les Français remplacent les Britanniques dans le secteur face à Malakoff où ces derniers n'ont érigé qu'une redoute et une place d'armes inachevée. Les terrassiers se mettent immédiatement à l'œuvre pour aménager des positions d'artillerie et creuser des tranchées mais cette activité ne passe pas inaperçue chez les Russes et Totleben décide de prendre les devants. Dans la nuit du au , les Russes érigent à l'extrémité du plateau d'Inkerman une redoute qu'ils nomment « redoute Selenguinsk ». Les Français sont stupéfaits par cette construction qui prend de flanc tout le terrain devant Malakoff et ils lancent une attaque dans la soirée du . Malgré l'inachèvement de la position, l'assaut est repoussé et les assaillants perdent dans l'opération. Moins d'une semaine plus tard, les Russes construisent une seconde redoute appelée « redoute Volhynie » à en avant de la première. Protégés par ces « ouvrages du Carénage », ils érigent le une troisième redoute, nommée « redoute Kamtchatka », au sommet de la petite colline du Mamelon vert située à de Malakoff et des premières lignes françaises. Le saillant de Malakoff est devenu un rentrant mais les trois ouvrages deviennent la cible d'intenses bombardements qui obligent l'état-major russe à n'y déployer qu'un total de .

thumb|alt=Combat rapproché autour d'un canon|Prise du Mamelon vert par Ivan Diagovtchenko (1872).