La moralité est un genre littéraire et théâtral du Moyen Âge et du , didactique et allégorique. Elle met en scène des personnages allégoriques, représentant les vices et vertus des hommes ainsi que les défauts de la société ; le thème central est l’antagonisme entre Bien et Mal.
Le genre Cette forme dramatique apparaît à la fin du Le terme de moralité semble, lui, être apparu en 1427-1428 dans deux pièces jouées au Collège de Navarre à Paris,cf. Armand Strubel, Le théâtre au Moyen Âge: naissance d'une littérature dramatique, Paris, Bréal, 2003, p. 97 et se développe au surtout en France et en Angleterre ; elle disparaît après les années 1550-1560.
La moralité veut donner du monde une explication allégorique. Elle connaît un grand succès au , à une époque qui aime le didactisme imagé, et disparaît progressivement au quand le théâtre se tourne vers l’imitation de la réalité, conformément à la mimèsis aristotélicienne.
Les pièces sont de taille très variable : on trouve d’une part des moralités courtes (197 vers pour L'Eglise et Le Commun ; 262 vers pour la Moralité du Cœur et des cinq sens de l’homme par exemple ; la moyenne est de 1000 vers) avec quatre ou cinq personnages et sans action dramatique véritable ; certaines de ces moralités ont des intentions satiriques très nettes (Marchebeau par exemple) d’autre part, des moralités longues, de plusieurs milliers de vers (jusqu’aux vers de Simon Bourgouin pour L'Homme juste et l'Homme mondain), qui mettent en scène des dizaines de personnages et font assister à toute une histoire édifiante : dans ces derniers cas, leurs thèmes et leurs modes de représentation s’apparentent à ceux des mystères religieux de la même époque.
La moralité relève autant du théâtre religieux que du théâtre profane : on y trouve des pièces religieuses et édifiantes mais aussi des moralités à tonalité satirique, voire politique ; avec la Moralité du Concile de Bâle en 1434 ou des pièces comme la Moralité à cinq personnages, la Moralité du Pauvre peuple, apparaît un théâtre qui pose des questions autant politiques que religieuses sur l’état de la société.
Au en France, la moralité se prête particulièrement à la satire et à la polémique religieuse : « Le but que s'assigne la moralité, et que l’allégorie lui rend aisément accessible, consiste à dégager des apparences et de l'obscurité les forces profondes qui agissent dans le monde et dans l'homme, au service du bien ou au service du mal. La moralité dissipe les ténèbres et les illusions du sensible, elle fait tomber les masques et remplace les apparences trompeuses par la réalité (…) Cette révélation peut prendre le ton sérieux du sermon, mais le théâtre est plus efficace quand il fait rire. »Jean-Pierre Bordier, « Satire traditionnelle et polémique moderne dans les moralités et les sotties françaises tardives. », dans Satira e beffa nelle commedie europee del Rinascimento, éd. Federico Doglio, Viterbe, 2001. Elle sera notamment utilisée par les Réformés avec un objectif polémique, dans des « moralités de combat », avec un but de propagande évangélisanteJonathan Beck, Théâtre et propagande aux débuts de la Réforme, Genève-Paris, Slatkine-Champion, 1986. On en dénombre 23 de ce type, soit le tiers du répertoire subsistant des moralités du Emile Picot, « Les Moralités polémiques, ou la controverse religieuse dans l’ancien théâtre français », dans Bulletin de la Société de l'Histoire du protestantisme français, 3 articles de 1887 à 1906, réunis en un volume, Genève, Slatkine, 1970.. Leur représentation a parfois mis en danger les acteurs : à Paris en 1540, cinq acteurs ont été noyés dans la Seine pour avoir monté une moralité protestante estimée hérétique ; à Angers en 1550, à la suite de la représentation d'une moralité intitulée Le Monde renversé « publiquement en la place Neufve par Ie temps et espace de trois jours consécutifs », l'auteur, Martial Guyet, ainsi que son frère et les autres de la troupe, « accusez du crime d'hérésie » ont été condamnés à mort. Ayant pris la fuite, les frères Guyet échappent au bûcher, mais sont brûlés en effigie sur la place des Halles le 22 aout 1556.
Au et au , certains auteurs de théâtre renouent avec les genres dramatiques médiévaux, dont celui de la moralité : Octave Mirbeau, Farces et Moralités, 1904, par exemple. En 1911, Hugo von Hofmannsthal adapte Everyman sous le titre de Jedermann ; Jean Sibelius en écrit la musique. Le premier Festival de Salzbourg, le , s’ouvre par la représentation de Jedermann sur la place de la Cathédrale, et depuis, le festival commence traditionnellement par une représentation de cette pièce sur cette même place.
Représentation scénique au Moyen Âge Les moralités utilisent un dispositif scénique semblable à celui des mystères : estrades uniques ou multiples selon la taille de la pièce ; « mansions » en décor simultané. Le choix moral se donne à voir à travers le déplacement accompli devant le spectateur, de gauche à droite, vers une destination bien visible (Enfer et Paradis figurent sur l’estrade) Au moins deux moralités du donnent des éléments scéniques qui permettent d’en reconstituer la représentation : La Moralité de Bien avisé Mal avisé donne des précisions sur la disposition du lieu : deux itinéraires, l’un à droite et l’autre à gauche, sont matérialisés par des marches ; une haie d’épines sert de frontière ; sur le côté droit figure une roue de Fortune sur laquelle on fait monter puis dégringoler des acteurs. Des masques complètent le déguisement. Les costumes obéissent à un code : le juste est en bleu, le pécheur en rouge, Libre Arbitre porte un habit à deux couleurs, symbole de choix. Pour The Castel of Perseverance, le livret de scène à la fin du manuscrit indique cinq mansions disposées en cercle correspondant chacune à un lieu scénique réservé à un des personnages de la pièce : Monde, Dieu, Belial, Cupidité et Angoisse. Au centre, s’élève une tour, lieu de Genre Humain ; en dessous, un lit où se trouve l’âme de Genre Humain, prête à s’élever au signe de Dieu. Le cercle des mansiones doit être entouré d’un fossé plein d’eau ou à défaut d’une palissade. D’après d’autres indications scéniques, Belial pouvait utiliser de la poudre pour armes à feu, sans doute avec des effets comiques.
Principales moralités du Moyen Âge The Pride of Life est la plus ancienne moralité connue, peut-être écrite en 1337Christine Richardson et Jackie Johnston, Medieval Drama, Londres, Macmillan, 1991.. Le Roi de Vie, fier de ses pouvoirs illimités, est encouragé dans son arrogance par ses chevaliers, Force et Santé. La Reine lui rappelle qu’il ne peut échapper à la mort et qu’il devra paraître devant Dieu. Le Roi lance un défi à Mort qui l’accepte et vainc le RoiJane Cummings, dans The Literary Encyclopedia,2004.. La Moralité de Bien avisé, Mal aviséJonathan Beck : « Sur la moralité de Bien Avise Mal Avisé. Codes et conventions (d'autrefois et d'aujourd'hui) du langage des anciens textes dramatiques », Langues, codes et conventions de l'ancien théâtre, éd. Jean-Pierre Bordier, Paris, Champion, 2002, p. 45-54, et « La place de la moralité de Bien avisé Mal avisé dans le théâtre en France au Moyen Âge », avec 59 personnages et environ 8000 octosyllabes a été représentée pour la première fois à Rennes en 1439, mais date peut-être de la fin du . Elle a pour thème le salut humain : Bien avisé et Mal avisé font route ensemble, jusqu’à leur rencontre avec Franche Volonté ; Bien Avisé va suivre le rude « chemin de Salvation », où il rencontre les différentes Vertus, passe par les étapes de Contrition et Humilité, et meurt dans les bras de Bonne Fin ; Mal avisé suit le « chemin de perdition », d’abord plein d’agréments, mais qui passe ensuite par Pauvreté, Larcin et par tous les Vices jusqu’à Désespérance, puis Male Fin (Mauvaise Fin), truie aux grosses mamelles entourée de petits « diabletons » qui étrangle Mal Avisé et le livre aux diables. L’Alliance de Foi et de Loyauté, composée à Liège à la fin du , fait allusion aux luttes politiques dans l’évêché de Liège et prône la réconciliation. The Castel of Perseverance (Le Château de Persévérance) a été écrit entre 1425 et 1440 en moyen anglais. Cette moralité de 3649 vers est centrée sur le thème de la recherche du salut par l’homme. Elle comporte 8 personnages principaux : Mankind, Belial, World, Good Angel, Bad Angel, Seven deadly sins, Death, God the Father, ainsi que des figurants. Le protagoniste, Mankind (Genre Humain), tombé sous la domination de Plaisir et de Folie, se réfugie avec les Vertus dans le Château de Persévérance. Il est entraîné au-dehors par Avarice ; mais au moment de sa mort, Paix et Miséricorde apparaissent et le sauvent de l’Enfer. Le manuscrit qu'il a transmis, conservé à la Folger Shakespeare Library de Washington, comporte à la fin un livret de mise en scène qui permet d’en reconstituer la représentation. Moralité pour le jour Saint Antoine, représentée au Collège de Navarre en . Moralité du Concile de Bâle, composée vers 1435-1436 par un clerc. Il utilise le théâtre comme instrument de diffusion d’idées politiques : la scène se passe au concile où siègent France déchirée par la guerre et Église corrompue ; Paix, Réformation et Hérésie engagent un dialogue avec elles sur les moyens de retrouver la paix et l’ordre grâce à ce concile. Moralité de l'Homme juste et l'Homme mondain. Cette très longue pièce de presque vers, 84 rôles parlants et un certain nombre de figurants chargés notamment de représenter les saints du Paradis, a été représentée à Tarascon en 1476 aux frais de René d'Anjou. Elle est publiée en 1508 à Paris par Antoine Vérard sans nom d’auteur mais celui-ci s’y trouve dissimulé dans un acrostiche formé par les initiales des seconds hémistiches des vers d’une « Oraison à Notre Dame » à la fin du volume : on y lit le nom de Simon Bourgoinou Bourgouin, qui avait le titre de valet de chambre du roi Louis XII. Bourgoin n’ a peut-être été que le compilateur et réviseur d’une pièce plus ancienne, plutôt qu’auteur au plein sens du motEn effet, dans un autre texte, l’Épinette du jeune prince publiée en 1509, il invoque son « jeune aage ».. La pièce reprend dans la première partie, la plus développée, le thème du voyage spirituel de la Moralité de Bien avisé Mal avisé, avec le même choix entre les deux chemins du salut et de la perdition. La seconde partie met en scène le voyage de l’âme de l’homme juste dans l’au-delà, de l’Enfer au Purgatoire, jusqu’à son jugement au Paradis. La Moralité a cinq personnages a été composée vers 1484-1485, en 1692 vers. Deux bergers, le Grand et le Petit, évoquent avec nostalgie l'époque heureuse où le monde vivait en paix et vertueusement. Justice arrive et leur explique les raisons des changements présents en rejetant sur eux la responsabilité des malheurs qui les accablent. Le Grand réplique en désignant comme cause de tous les maux un paillard esglanter planté au plus bel de France. Les bergers font appel à un autre berger, Conseil, pour qu'il leur explique la venue de l'églantier en France: c'est une malle pastorelle nommée Division qui l'a introduit. Cet arbre a tari la fontaine de Justice où les bergers menaient leurs troupeaux. Le Grand et le Petit s'accusent mutuellement. Justice situe les responsabilités de chacun et invite les bergers à arracher l'arbre : le Grand et le Petit s'arment de leurs instruments et rasent l'arbre ; la fontaine de Justice jaillit à nouveau. Un long débat s'engage pour savoir qui aura la charge de garder la précieuse fontaine : c’est Paris, fils de Priam, qui est désigné ; s’il est mort, la garde sera confiée à un Paris de plus grant renom, la ville qui porte son nom. Justice explique en détail à Paris le fonctionnement de la fontaine et rappelle le Grand et le Petit à leurs devoirs mutuels, elle prend congé, non sans avoir averti les bergers qu'elle reviendra pour demander des comptes.