vignette|upright=1.2|Heures d'Étienne Chevalier enluminées par Jean Fouquet, musée Condé, Chantilly, .Représentation d'un mystère consacré au martyre de sainte Apolline. Le mystère, initialement orthographié mistère (du latin médiéval , « cérémonie »), est un genre théâtral apparu au . Il se composait d'une succession de tableaux animés et dialogués écrits pour un public très large, mettant en œuvre des histoires et des légendes dont l'imagination et la croyance populaire s'étaient nourries. Le surnaturel et le réalisme s'y côtoyaient. La Passion du Christ était un de ses sujets traditionnels.
Histoire Les auteurs de mystères se nomment des fatistes..
Les débuts Après une toute petite parenthèse, le théâtre renaît en Europe occidentale vers le lorsque la liturgie pascale commence à être agrémentée dans certaines églises de passages dramatiques, le plus ancien étant le Quem quaeritis. « Qui cherchez-vous, servantes du Christ ? » demande un ange aux trois Marie venues se recueillir devant le sépulcre où le corps du Christ a été enseveli. « Jésus de Nazareth » répondent les saintes femmes auxquelles l'ange annonce alors la résurrection Edward Donald Kennedy, 2009, , . Le manuscrit de la Regularis concordia rédigé à la fin du par l'évêque de Winchester donne sur ce passage de précieuses indications scéniques.
Ce premier Quem quaeritis inspire ensuite les jeux de la Nativité, l'ange s'adressant cette fois aux bergers puis aux rois mages. Ces noyaux dramatiques sont développés, de nouvelles scènes sont ajoutées, notamment le Massacre des innocents où apparaît Hérode qui restera le « méchant » archétypal du théâtre anglais jusqu'à la Renaissance. Les périodes de Pâques et de Noël restent les deux moments de l'année liturgique les plus féconds pour le développement du théâtre religieux.
Ces premiers textes dramatiques en latin étaient chantés, comme en témoigne le Daniel de Beauvais ou le Jeu d'Hérode de FleuryHoppin 1991, .
Au Moyen Âge Les mystères du Moyen Âge sont-ils ce que l'on appelle aujourd'hui du théâtre, et sont-ils du Moyen Âge ? Ils n'ont aucun rapport, à première vue, avec les salles de boîtes à images du monde occidental moderne : dans les mystères, on expose crument les premières découvertes anatomiques ; ils accueillent des exorcismes publics ; ils montrent des banquets ou des joutes ; ils se présentent dans l'espace public. Pourtant ils se situent à la place de notre théâtre, parce que les actes de violences y sont d'une grande variété et ils y revalorisent le fait spectaculaire, et le public y vient autant pour voir que pour être vu. Et sont-ils vraiment du Moyen Âge ? C'est au qu'ils trouvent leur pleine expression, c'est-à-dire après le théâtre à la Renaissance, lancé par Étienne Jodelle, censé mettre fin à ce monde médiéval. Sauf à considérer le long Moyen Âge de Jacques Le Goff, il s'agit d'une inexactitude probablement inventée à la Renaissance, pour discréditer les mystères.
C'est un théâtre où la violence est présente, et pas seulement comme acte simulé. Les comptes municipaux font état de commandes importantes de poudre à canon lors de ces événements, alors que le spectacle lui même ne comporte pas d'indication de pyrotechnie ou d'éléments qui pourraient expliquer cet approvisionnement. Les lettres de rémission et diverses sources judiciaires montrent que les tensions dans la société civile montent d'un cran pendant la présentation des mystères : rixes, chasse à l'homme, échauffourées, meurtres même, sont courants. Dans le midi de la France, les tournées d'Enfants-sans-Souci sont l'occasion d'accusation d'iconoclasties, et à Libourne ou Agen, dans les années 1550 à 1560, ils sont soupçonnés de légitimer, par leurs spectacles, les violences dont ils seraient coupables.
Entre les , on passe du chœur des églises au parvis puis à la rue. Au , ces jeux dramatiques ont déjà pris une grande ampleur et il existe des spectacles en langues vernaculaires, désormais indépendants des cérémonies religieuses proprement dites. L'Église offre à la population des fêtes-spectacles de plusieurs jours destinées à faire vivre l'Histoire Sainte devant un public illettré, complétant ainsi l'enseignement des bas-reliefs et des vitraux. En Angleterre, certains spectacles sont pris en charge par les corporations d'artisans , . Aux Miracles (vies des Saints) qui sont donnés dans les lieux spécialement dédiés à telle ou telle personnalité du martyrologe, succèdent les « Mistères » dont l'action se déroule entre la gueule de l'enfer et la mansion figurant le paradis. En France, le « théâtre » représente plusieurs lieux juxtaposés et les décors y prennent une place de plus en plus importante. En Angleterre, les tableaux vivants ou pageants peuvent être représentés sur des estrades, portées ou véhiculées à travers la ville, mais il est possible qu'une partie de l'action ait été jouée aussi dans la rue devant les tréteaux qui servaient alors de décor , introduction, p. xxii.
Les mystères pouvaient être très longs : 30 000, voire vers. Les personnages étaient au nombre de 100, 200, 500, sans compter les figurants, et une semaine s'écoulait souvent entre les deux parties du même spectacle, qui se tenait le plus souvent dans l'après-midi du dimanche. Les comédiens bénévoles se regroupaient en confréries d'amateurs. Dans telle famille d'artisans, on tenait, de père en fils, le rôle du Christ (ou de Judas) dans le Mistère de la passion.
En 1398, le prévôt de Paris interdit toutes les représentations théâtrales. Mais le roi Charles VI autorise les confrères de la passion, une compagnie créée à Saint-Maur-des-Fossés, de jouer à Paris. Ceux-ci obtiennent ainsi le monopole du mystère parisien et s'installent à l'Hôpital de la Trinité.
La représentation des mystères fut régulée en France par arrêté du du Parlement de Paris. Il nous reste le texte d'environ soixante d'entre eux. Dans les pays germaniques, la pratique des mystères disparaît après la Réforme protestante, mais a donné naissance à d'autres traditions comme celle des chanteurs à l'étoile.
Les mystères sacrés : sujets bibliques, tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament. Les mystères religieux : tirés pour la plupart des vies de saints, miracles qui ont pris la forme du mystère. Les mystères profanes : ils puisent leur sujet dans l'Histoire. Un auteur de mystère doit rester fidèle à sa source. Sa matière narrative se constitue, théoriquement, de la Bible, de la littérature mariale et de légendiers des saints. Le public considère ces sources comme ayant une grande autorité, méritant un grand respect, bien plus que les sources profanes. Il en connaît le contenu. Mais, en pratique, la source d'un mystère est souvent un précédent mystère. Ces sources prescrivent ce que nous appelons aujourd'hui le scénario, le caractère des personnages, leurs paroles. Dans ces conditions, il est impossible d'inventer un autre Jésus ou une Vierge Marie originale. De plus, les traditions théâtrales représentent une contrainte à respecter presque aussi grande que la source elle-même. Un miracle joué sur scène, par exemple, doit montrer des anges. Leur nom est imposé : Gabriel, Raphaël, Michel, Uriel, etc. Et il en est de même pour les diables.
Le rôle des diables est très développé. Les scènes entre diables se nomment des . Ils doivent s'opposer aux anges : désobéissance à Dieu, acteurs du mal. Mais ils ont plus, notamment une psychologie de groupe : ils sont irritables, agressifs, violents ; ils se disputent, ils emploient un langage riche et scabreux, ils courent sur toute la scène ; ils torturent les âmes que Dieu abandonne. Souvent, ils fournissent l'animation principale du spectacle. Lucifer est leur chef, mais il ne peut quitter l'enfer. Satan est son lieutenant, Cerberus garde les portes de l'enfer ; les autres diables refusent souvent d'obéir à Lucifer. Bien que ce soit l'aspect le plus captivant des mystères, qu'il soit plein de signification sur le plan moral, les diables restent des stéréotypes autant que les anges, et ne laisse que peu de place à l'imagination.
En France
Au fil des siècles et des rééditions, de nombreux ouvrages ont vu leur titre se modifier pour passer du « Mistère » original au Mystère contemporain. Pour certains, il est possible de les trouver sous telle ou telle orthographe en fonction de l'édition.
Principaux mystères : Le Mystère de la Passion, attribué à Eustache Marcadé (v. 1425) ; vers, 4 journées de représentation Le Mystère du siège d'Orléans, dont on ne connaît pas l'auteur (1439) Le Mystère de Troie, de Jacques Milet (1463) La Passion, d'Arnoul Gréban (1452) ; vers, 400 personnages, 4 journées de représentation Le Mystère des Actes des Apôtres, de Simon et Arnoul Gréban ; vers, 494 personnages La Passion, de Jean Michel (1486) ; vers, La Résurrection, de Jean Michel ; vers, 105 personnages, 3 journées de représentation Le Mystère de Saint Martin, d'André de La Vigne (1496) Le Mystère de Saint Louis, de Pierre Gringore ou Gringore (1514) Le Mystère de Sainte Reine, de Jean-Baptiste Étourneau o.p. (1877). 2 journées de représentation à Alise Sainte Reine - Alésia (21)
Les mystères bretons vignette|Représentation d'un mystère (théâtre) à Ploujean en 1898 (revue L'Illustration, 1898) En Bretagne, la tradition des mystères s'est maintenue jusqu'au milieu du et parfois même au-delà, notamment dans la région de Morlaix. Les plus connus, en langue bretonne, sont : Jenovefa a Vrabant (« Geneviève de Brabant ») ; Ar Pevar Mab Aymon (« Les quatre frères Aymon ») ; Buhez Loeiz Eunius (« La vie de Louis Eunius ».) ; Santez Trifina hag ar Roue Arzur (« Sainte Tryphine et le roi Arthur »)..
En Angleterre
vignette|Juan de Flandes, 1500, Résurrection de Lazare : la mise en scène picturale évoque celle du théâtre religieux. vignette|Les Mystères de Chester, Gravure illustrant le Book of Days de Robert Chamber (). Quatre ensembles complets ou presque de pièces religieuses sont parvenus jusqu'à nous. Le plus complet est le « cycle d'York », composé de quarante-huit tableaux. Le « manuscrit de Towneley » comporte trente-deux tableaux ; certains experts pensent qu'ils faisaient partie d'un « cycle » plus complet représenté autrefois à Wakefield mais cette opinion ne fait pas l'unanimité, . Le Jeu de Coventry (Ludus Coventriae) ou « cycle de Hegge » serait selon les experts la compilation écrite de trois pièces anciennes indépendantes. Les vingt-quatre tableaux du « cycle de Chester » seraient une réécriture des textes médiévaux transmis par la tradition qui daterait de l'époque élisabéthaine. Il nous reste également le texte de deux tableaux provenant d'un mystère tiré du Nouveau Testament et joué à Coventry, un tableau d'un ensemble provenant de Norwich et un autre de Newcastle. Nous possédons également une pièce du sur la vie de Marie de Magdala et une pièce du qui met en scène la conversion de Saint-Paul. Ces deux dernières œuvres proviennent d'East Anglia. À côté de ces pièces en anglais il faut également citer trois œuvres en breton cornouaillais, les Ordinalia.
Ces ensembles dramatiques sont très différents. La plupart comportent des épisodes populaires tels que la Chute de Lucifer, la Création et la Chute d'Adam, Caïn et Abel, Noé et son arche, le Sacrifice d'Isaac, la Nativité, la Résurrection de Lazare, la Passion et la Résurrection. D'autres tableaux représentent la vie de Moïse, la procession des prophètes, le Baptême du Christ, la tentation du Christ au désert, l’Assomption et le Couronnement de la Vierge.
Certains cycles ont été financés par les guildes médiévales qui venaient de se former. Les merciers de la ville d'York, notamment, financèrent le tableau du Jugement dernier. Mais les guildes ne sont pas à l’origine de tous les spectacles sacrés. Si c'est bien le cas pour le cycle de Chester, rien n'indique que les artisans soient à l'origine des Ludus Coventriae ni que ces tableaux aient été destinés à être joués sur des estrades ambulantes.