vignette|Follis figurant Licinius, c. 311. L’édit de Milan est le nom traditionnel d'un rescrit conservé sous forme de deux lettres circulaires adressées à l'été 313 aux gouverneurs des provinces orientales de Bithynie et de Palestine par les coempereurs romains Licinius et Constantin , rapportant localement un accord conclu entre eux lors de leur rencontre à Milan en février de la même année.
Prolongeant les dispositions de l'édit de Galère, le texte accorde la liberté de culte aux chrétiens et ordonne que leur soient restitués tous les biens et bâtiments qui leur ont été confisqués durant la Grande Persécution. Cette tolérance, motivée par des enjeux de sécurité publique, s'applique sans distinction à chaque individu ainsi qu'à tous les cultes et religions d'un Empire qui, de facto, ne repose désormais plus sur la faveur des dieux romains traditionnels.
Bien que ce ne soit pas un édit et qu'il ne provienne peut-être pas de Milan, et même si la nature du texte, son commanditaire ou sa portée, peut-être seulement locale, demeurent l'objet de débats dans la recherche, le document constitue l’un des plus anciens textes juridiques connus identifiant la communauté des chrétiens sous la forme d’un corps à part entière.
C'est sous le nom d'« édit de Milan » que l'historiographie a souvent retenu ce texte comme marqueur de la reconnaissance du christianisme en tant que culte légitime dans l'Empire romain et du passage entre l'Antiquité païenne et l'époque chrétienne. L’historiographie contemporaine n'a pas vraiment fixé d'appellation alternative à ce « prétendu édit », usant d'expressions telles que « édit de Constantin », « lettre de Licinius » voire « édit de Constantin et Licinius », « lettre de Milan », « mandatum de Milan » ou encore et plus récemment « rescrit de Nicomédie ».
Contexte Persécution vignette|280x280px|Diocèses impériaux vers 300. Après plusieurs dizaines d'années de quiétude pour les populations chrétiennes de l'Empire depuis l'édit de Gallien promulgué en 260, la situation bascule en 303 quand se succèdent quatre édits draconiens à l'encontre des chrétiens, leur interdisant toute réunion, ordonnant la destruction de leurs lieux de culte, la saisie de leurs biens, l'incarcération de leurs clercs ainsi que l'obligation pour ces derniers puis pour l'ensemble des chrétiens — désormais frappés d'incapacité à ester en justice — de sacrifier.
La persécution est largement motivée par la conviction des coempereurs de la Tétrarchie que le refus chrétien de reconnaître les dieux qu'ils tiennent pour garants de leur règne — en particulier Jupiter et Hercule dont le patronage permet de sacraliser l'empereur comme jamais auparavant — oblitère les bonnes relations nécessaires avec les forces divines jugées essentielles à la paix, à la prospérité et à la restauration de l'empire.
La persécution est inégale selon les régions, souvent très rigoureuse en Orient, sévère à Rome et en Afrique et à peu près nulle en Gaule, où Constance Chlore, favorable aux chrétiens, se contente de faire détruire les édifices. Cette période, connue par l'historiographie comme la « Persécution de Dioclétien » ou « Grande Persécution », est ainsi entrecoupée d'amnisties et de sursauts de tolérance sans qu'on puisse y déceler une quelconque logique en ces temps politiquement troublés.
Édit de Galère vignette|Buste en porphyre figurant un tétrarque généralement identifié comme Galère, , Musée national de Zajecar, Serbie. Avec l'édit de tolérance promulgué à Sardique par Galère en 311, le principe de la fin de la Grande persécution est acquis dans la mesure où, émanant du premier Auguste, il est censé s'imposer à ses collègues et donc à l'ensemble de l'Empire. S'il est effectivement appliqué en Gaule par Constantin ainsi qu'en Italie et en Afrique par Maxence, il reste lettre morte dans la partie orientale de l'Empire dont a la charge Maximin Daïa et là où les populations chrétiennes sont les plus importantes.
Galère, emporté par la maladie en , Constantin s'engage à l'automne 312 dans une campagne italienne contre les troupes de Maxence. Elle se solde par la défaite et par la mort de ce dernier à Rome, lors de la bataille du pont Milvius le . Récupérant les territoires de son rival, Italie et Afrique, qui s'additionnent à la Gaule, la Bretagne et l'Espagne qu'il dirige déjà, Constantin devient ainsi le maître de la partie occidentale de l’Empire, se voit accorder le titre de premier Auguste par le Sénat romain et, ayant hérité de son père Constance d'une tolérance de fait à l'égard des chrétiens, applique peut-être déjà alors à son territoire l’édit instauré l'année précédente par Galère. Les deux coempereurs restants se partagent, pour Licinius, la Dalmatie et la Thrace, et pour Maximin Daïa, l'Asie Mineure, la Syrie (province romaine) et l'Égypte.
Dans un premier temps, Maximin Daïa refuse d'appliquer l'édit de Galère et poursuit les persécutions dans son vaste territoire, la lutte contre les chrétiens constituant même un marqueur assumé de son gouvernement ; bientôt, le nouveau premier Auguste lui ordonne de cesser et Maximin semble s'exécuter ainsi qu'en atteste un édit de tolérance qu'il promulgue en novembre ou en .
En , Constantin et Licinius se rencontrent à Milan dans le but de conclure une alliance politique dirigée contre le troisième auguste en titre et de se partager l'Empire. L'alliance dynastique entre les deux hommes est scellée par le mariage de Constantia, demi-sœur de Constantin, avec Licinius et la rencontre se prolonge à Milan jusqu'au mois de mars.
Le document
Promulgation vignette|Solidus en or à l'effigie de et du Sol Invictus, 313, Cabinet des médailles (Beistegui 233). Dans le cadre de cette rencontre, les deux coempereurs décident des modalités d’application de l’édit de Galère, qu’ils actualisent et conviennent d'étendre à la partie orientale de l'Empire, rétablissant de la sorte la liberté de culte pour le bien de la sécurité publique. Sans qu'il faille y chercher un antécédent anachronique au concept moderne de tolérance, les deux Augustes entendent donner aux chrétiens en particulier « la liberté pleine et entière de pratiquer leur religion » et ordonnent en outre que leur soient restitués les biens confisqués avant 303, dans le cadre de la persécution. De fait : le texte porte avant tout cette restitution des biens des Églises plutôt qu'un principe général de tolérance.
Il n'existe ainsi aucun document pouvant confirmer que, soit Constantin et Licinius conjointement, soit l'un ou l'autre isolément aient émis un édit ou une loi générale concernant le christianismePour les débats entre chercheurs sur la paternité originale du document, voir par exemple... pendant ou immédiatement après cette réunion de Milan. Il semble en outre qu'aucune déclaration publique n'a été faite à Milan, peut-être parce que « aucune n'était nécessaire », dans la mesure où, pour certains chercheurs, Constantin avait déjà accordé ces libéralités aux chrétiens dès sa nomination comme Auguste à York en 306 quoique, selon d'autres, rien n'atteste d'une telle inclination avant 312 dans les sources contemporaines. Les textes de Lactance et Eusèbe semblent néanmoins attester qu'ils sont la conséquence d'une décision plus générale prise à Milan, de portée probablement universelle mais dont seules ces deux copies de la procédure administrative ont été conservées, adressées à un unique individu agent de l'Empire, un praeses.
Si Constantin et Licinius sont explicitement mentionnés comme « expéditeurs officiels » du rescritL'évocation en tête d'un document de tous les souverains reconnus par une cour impériale dans leur ordre de préséance —ici Constantin ayant plus d’ancienneté est nommé en premier — est une pratique banale dans l’Antiquité tardive, même si le texte est l’œuvre d’un seul d’entre eux voire que l’autre cour n’approuve pas le document, ce qui n'est pas le cas en l'espèce ; , il est vraisemblable que seul le second des deux en est l'auteur dans la mesure où, à l’issue de sa victoire sur Maximin en , c'est à lui que revient la direction de la partie orientale de l’Empire, incluant la Bithynie, et la Palestine.
Ainsi, après sa victoire décisive sur Maximin à Tzirallum, qui élimine le dernier tétrarque persécuteur, Licinius rejoint Nicomédie et le texte contenant les mesures décidées à Milan quelques mois plus tôt y est affiché aux ides de juin (). La présence de l'Auguste dans cette ville à ce moment a soulevé la question de savoir s'il a ou non promulgué lui-même le texte : dans la mesure où il s'agit vraisemblablement seulement d'une lettre circulaire adressée à un gouverneur, la promulgation était plutôt du ressort de l'autorité locale. En effet, le texte de Lactance précise que c'est au gouverneur de Bithynie qu'il est demandé de publier la lettre circulaire en tête d'un de ses édits locaux (en latin : programma). Par ailleurs, la missive reproduite par Eusèbe et adressée au gouverneur de Syrie-Palestine est probablement affichée à Césarée un peu plus tard dans la même année.
Nature et appellation vignette|Fresque représentant peut-être Lactance, . Ainsi, ce qui est appelé « édit de Milan » repose sur deux lettres adressées durant l'été 313 à des autorités romaines orientales, reproduites par deux auteurs anciens, dont aucune ne mentionnent un « édit »: Lactance (v. 250-v.325) à la fin de son traité De Mortibus Persecutorum 48.2–12, évoque une lettre en latin adressée par Licinius au gouverneur de Bithynie et affichée à Nicomédie au mois de juin de la même année.
Eusèbe de Césarée (v. 265-339), dans le dixième livre de son Histoire ecclésiastique 10.5.2–14, reproduit une version grecque traduite du latin d'un courrier adressé aux fonctionnaires de Palestine peu après la défaite de Maximin Daïa. Là où Lactance évoque une « lettre circulaire de Licinius », Eusèbe mentionne les « ordonnances impériales de Constantin et Licinius ». vignette|Premières lignes de la traduction par John Christopherson de l’Histoire ecclésiastique, livre X ch. V, où pour la première fois apparaît le terme latin « edictum » ; imprimé à Cologne en 1570, Bayerische Staatsbibliothek. La qualification d'« édit » attachée au document de 313 n'apparaît qu'à la fin du , dans l'historiographie de la Contre-Réforme, sous la plume de l'historien ecclésiastique Cesare Baronio, quand il cite Eusèbe dans ses Annales ecclésiastiques, Baronio puisant lui-même dans une traduction d'Eusèbe par le cistercien anglais John ChristophersonMort en 1558, sa traduction de l’Historiae eccelesiae est éditée à Anvers en 1569 chez Arnold Birckman ; cf. , qui semble à l'origine du contresens en traduisant le terme de l'original grec par le latin . Cesare Baronio utilise cette version latine et, sans revenir au texte grec, fonde son commentaire historique entièrement sur celle-ci, diffusant de la sorte l'erreur et un usage qui devient une norme historiographique.
Cette appellation reconstruite connaît une longue prospérité avant d'être remise en question à la fin du par l'historien allemand Otto Seeck : dans un court article fondateur publié en 1891, celui-ci relève que l'expression est impropre pour un document que Lactance nomme epistula (lettre), qui ne contient pas d'innovation juridique par rapport à l'édit de Galère et dont l'objet est d'étendre les dispositions de ce dernier à la partie orientale de l'Empire où Maximin Daïa ne l'a pas appliqué ; en outre, pour Seeck, le texte a été publié sous forme de lettre par Licinius seul, sans l'implication de Constantin.