François Rabelais (également connu sous deux anagrammes de son nom : Alcofribas Nasier ou bien Serafin Calobarsy ), né à la Devinière à Seuilly, près de Chinon (dans l'ancienne province de Touraine), en 1483 ou en 1494 selon les sources, et mort à Paris le , est un écrivain français humaniste de la Renaissance.
Ecclésiastique et anticlérical, chrétien considéré par certains comme libre-penseur, médecin et ayant l'image d'un bon vivant, les multiples facettes de sa personnalité semblent parfois contradictoires. Pris dans la tourmente religieuse et politique de la Réforme, Rabelais se montre à la fois sensible et critique vis-à-vis des grandes questions de son temps. Par la suite, les regards portés sur sa vie et son œuvre ont évolué selon les époques et les courants de pensée.
Admirateur d'Érasme, maniant la parodie et la satire, Rabelais lutte en faveur de la tolérance, de la paix, d'une foi évangélique et du retour au savoir de l'Antiquité gréco-romaine, par-delà ces « ténèbres gothiques » qui caractérisent selon lui le Moyen Âge, reprenant les thèses de Platon pour contrer les dérives de l'aristotélisme. Il s'en prend aux abus des princes et des hommes d'Église, et leur oppose d'une part la pensée humaniste évangélique, d'autre part la culture populaire, paillarde, « rigolarde », marquée par le goût du vin et des jeux, manifestant ainsi une foi chrétienne humble et ouverte, loin de toute pesanteur ecclésiastique.
Son réquisitoire à l'encontre des théologiens de la Sorbonne et ses expressions crues, parfois obscènes, lui attirent les foudres de la censure des autorités religieuses, surtout à partir de la publication du Tiers Livre. Il partage avec le protestantisme la critique de la scolastique et du monachisme, mais le réformateur religieux Jean Calvin s'en prend également à lui en 1550.
Ses œuvres majeures, comme Pantagruel (1532) et Gargantua (1534), qui tiennent à la fois de la chronique, du conte avec leurs personnages de géants, de la parodie héroï-comique, de l'épopée et du roman de chevalerie, mais qui préfigurent aussi le roman réaliste, satirique et philosophique, sont considérées comme une des premières formes du roman moderne.
Biographie De la campagne tourangelle à la vie monastique vignette|gauche|La Devinière, lieu d'enfance de l'écrivain.|alt=Estampe représentant La Devinière, lieu d'enfance de l'écrivain. Selon une tradition qui remonte à Roger de Gaignières (1642-1715), le fils du sénéchal et avocat Antoine Rabelais naît au domaine de la Devinière à Seuilly, près de Chinon en Touraine. Aucune preuve n'indique avec certitude les dates de naissance et de mort de Rabelais. En 1905, Abel Lefranc postule l'année 1494 en s'appuyant sur le fait que Gargantua voit le jour un mardi gras ayant lieu aux alentours du .. Une lettre adressée à Guillaume Budé va également dans ce sens car Rabelais s'y nomme adulescens, terme latin s'appliquant au jeune homme de moins de trente ans, mais il s'agit peut-être d'une simple marque de modestieL'année n'est pas précisée sur la lettre, mais la réponse du destinataire laisse supposer qu'elle date de 1521.. Les chercheurs s'accordent davantage sur 1483, en raison d'une copie de son épitaphe indiquant sa mort le à l'âge de 70 ans. Jean Dupèbe a néanmoins découvert une pièce notariale portant sur la succession de Rabelais en date du Jean Dupèbe, « La date de la mort de Rabelais », Études Rabelaisiennes, t. XVIII, Genève, Droz, 1985.. Selon une troisième hypothèse avancée par Claude Bougreau, il serait né le , ainsi qu'il le déduit d'une étude du chapitre 40 du Tiers-LivreBulletin des amis du Vieux Chinon, t. XI, , 2013..
Son enfance se déroule probablement de manière similaire aux bourgeois aisés de son temps, bénéficiant de l'enseignement médiéval : le trivium (grammaire, rhétorique, dialectique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie). Selon un témoignage rédigé au par Bruneau de Tartifume, Rabelais commence sa vie de cordelier au couvent de la Baumette avant de rejoindre celui du Puy Saint-Martin à Fontenay-le-Comte. Il se lie alors avec Pierre Lamy, franciscain comme lui, et correspond avec Guillaume Budé. En 1523, ils voient tous deux leurs livres de grec confisqués, la connaissance de cette langue étant alors jugée dangereuse par la Sorbonne car supposée inciter à la libre interprétation du Nouveau TestamentGuy Demerson, Rabelais, éd. Balland, 1986, .. En obtenant un indult du pape , ils réussissent à obtenir la permission d'intégrer l'ordre des bénédictins, moins fermé à la culture profane. À l'abbaye Saint-Pierre-de-Maillezais, il rencontre l'évêque Geoffroy d'Estissac, prélat lettré nommé par François . Ce dernier prend Rabelais comme secrétaire et le place sous sa protection. Quittant son habit de moine sans en demander officiellement l'autorisation, ce qui constitue alors un crime d'apostasie, Rabelais entreprend probablement un séjour à Paris entre 1528 et 1530, en commençant des études de médecine. Il entretient également une liaison amoureuse avec une veuve et devient père de deux enfants, légitimés en 1540.
Vocation de médecin et premières œuvres littéraires vignette|Rabelais est médecin de l'hôpital Hôtel-Dieu de Lyon de 1532 à 1535. vignette|Médaille commémorative à l'effigie de Rabelais, conservée au Musée des Hospices civils de Lyon. vignette|Revers de la médaille avec représentation du Pont du Rhône. Rabelais consacre l'essentiel de sa carrière à la médecine, y développant son érudition sans apporter d'innovations majeures..
Le , Rabelais s'inscrit à la Faculté de médecine de Montpellier, où il est reçu bachelier six semaines après. Le baccalauréat, correspondant alors au premier grade universitaire, suppose généralement plusieurs années de formation. Son obtention rapide s'explique par des connaissances livresques ou par d'hypothétiques études parisiennes antérieures. L'université jouit alors d'une excellente réputation parce qu'on y valorise l'expérience et, plus globalement, s'y joue le renouvellement de la discipline. Au printemps 1531, il consacre un enseignement aux commentaires des textes grecs des Aphorismes d'Hippocrate et de l'Ars parva de Galien. L'originalité de Rabelais ne tient pas dans le choix de ces auteurs, qui font autorité, mais dans la préférence qu'il accorde aux manuscrits grecs plutôt qu'à la vulgate latine découlant de traductions arabes. Il s'intéresse également à la botanique médicale, qu'il étudie avec Guillaume Pellicier, ou encore à l'anatomie, assistant au moins à une dissection organisée par Rondelet le ..
Au printemps 1532, Rabelais s'installe à Lyon (qu'il surnomme « Myrelingues la brumeuse »), grand centre culturel où fleurit le commerce de la librairie. Le , il est nommé médecin de l'Hôtel-Dieu de Notre-Dame de la Pitié du Pont-du-Rhône, où il exerce par intermittence. D'après le témoignage de ses amis, il acquiert une solide notoriété dans son domaine, comme l'atteste l'ode élogieuse de Macrin. Il figurera d'ailleurs en 1556 dans un répertoire de médecins illustres publié à Francfort-sur-l'OderWolfgang Justus (ou Wolfgang Juste, ou Wolfgang Jobst), Chronologia sive temporum supputatio omnium illustrium medicorum (…), Francoforti ad Viadrum (Francfort-sur-l'Oder), 1556. Mentionné par Guy Demerson, Rabelais, éd. Balland, 1926, .. Ces années lyonnaises s'avèrent fécondes sur le plan littéraire. Il publie chez l'imprimeur Sébastien Gryphe un choix des œuvres médicales précédemment annotées à Montpellier, édite les Lettres médicinales de Manardi et le Testament de Cuspidius. Cet opuscule juridique, comportant le testament d'un Romain et un contrat de vente de l'Antiquité, s'avère être une supercherie de deux humanistes italiens, découverte à la fin du .. En 1532, Pantagruel sort des presses de Claude Nourry, sous le pseudonyme d'Alcofribas NasierAlcofribas Nasier, parfois orthographié Alcorfybas, est le nom sous lequel Rabelais publie non seulement ses deux premiers romans, mais aussi la Pantagrueline prognostication. Séraphin Calobarsy apparaît dans Gargantua et comme l'auteur de la Pronostication pour l'an 1544., parodiant l'ouvrage anonyme Grandes et inestimables chroniques du grant et enorme geant Gargantua, recueil de récits populaires, de verve burlesque, s'inspirant de la geste arthurienne, publié à Lyon. Peut-être Rabelais n'est-il pas étranger à l'écriture ou à l'édition de cet ouvrage encore énigmatique, mais d'une qualité littéraire médiocre. Le succès immédiat de son premier roman l'incite sans doute à écrire, au début de 1533, la Pantagrueline Prognostication, almanach moqueur à l'égard des superstitions.
Le pseudonyme, dont le prénom est repris dans Gargantua, laisse supposer un désir de ne pas confondre ses ouvrages savants et ses fantaisies gigantales : Jacques Boulanger, Introduction à l'édition des Œuvres complètes de Rabelais, Bibliothèque de la Pléiade, 1941.. La mention « abstracteur de quinte essence » renvoie, quant à elle, à l'alchimie à la mode au . Si ce premier roman s'inscrit dans une verve burlesque, il témoigne également déjà de la grande érudition de son auteur, qui s'est plu à farcir le texte de références antiques et contemporaines.
Voyages en Italie vignette|gauche|Les trois voyages de Rabelais à Rome sont placés sous la protection de Jean du Bellay.|alt=Portrait du cardinal Jean du Bellay
Aucune preuve n'établit avec certitude l'époque de la rencontre entre Jean du Bellay et Rabelais. Toujours est-il que l'évêque de Paris se rend à Rome en ayant pour mission de convaincre le pape de ne pas excommunier . Il engage alors Rabelais en comme secrétaire et médecin jusqu'à son retour en avril. L'écrivain se passionne alors pour la composition de la ville et souhaite en établir un plan. Or, la même année paraît Topographia antiqua Romae. de Bartolomeo Marliani, qu'il trouve supérieur à son projet, et transmet revu et corrigé chez Gryphe. La réédition du Pantagruel de 1534 s'accompagne de nombreuses corrections orthographiques, syntaxiques et typographiques innovantes, ainsi que d'ajouts révélateurs de la lutte contre la Sorbonne.
De février à , dans un contexte houleux pour les évangéliques à la suite de l'affaire des Placards, Rabelais part brusquement de Lyon, ne laissant aucune trace. Fin 1534 ou début 1535 sort sa seconde parodie de roman de chevalerie, Gargantua, davantage imprégnée par l'actualité politique et favorable à la monarchie. En juillet, Jean du Bellay, nommé cardinal, toujours chargé de diplomatie, l'emmène de nouveau à Rome. Rabelais s'occupe également des affaires de son protecteur, Geoffroy d'Estissac, en lui servant entre autres d'agent de liaison.
Le , un bref de autorise Rabelais à regagner un monastère bénédictin de son choix et à exercer la médecine, à condition de ne pas pratiquer d'opérations chirurgicales et de faire pénitence devant un confesseur à sa convenance.. Il doit également rejoindre l'abbaye de Saint-Maur-des-Fossés, dont le cardinal est alors abbé commendataire. Les moines y devenaient des prêtres séculiers en raison de sa transformation en collégiale engagée en 1533.
En 1540, Rabelais part pour Turin dans la suite de Guillaume du Bellay, frère du cardinal, seigneur de Langey et gouverneur du Piémont. La même année, François et Junie, ses enfants nés hors mariage, sont légitimés par . Le , Langey meurt à Saint-Symphorien-en-Laye et Rabelais ramène son corps au Mans, où il est inhumé le . Le suivant, Geoffroy d'Estissac meurt à son tour.
Censure et dernières pérégrinations vignette|gauche|Reproduction d'un tableau de Jules Garnier.|alt=Reproduction du curé de Meudon par un tableau de Jules Garnier Le , Rabelais obtient un privilège royal pour l'impression du Tiers Livre, édité en 1546 chez Chrestien Wechel, qu'il signe de son propre nom. Les théologiens de la Sorbonne le condamnent alors pour hérésie, accusation évoquée dans l'épître dédicatoire du Quart Livre. Le , le roman rejoint les deux précédents dans le catalogue des livres censurés par l'université.