En philosophie, la substance est ce qu'il y a de permanent dans les choses qui changent, le support de leurs qualités (accidentelles et essentielles). Le mot français "substance" vient du mot latin substantia formé de sub "dessous" et du participe présent du verbe stāre "être debout".

Le substratum, ou substance, est une conception de la nature fondamentale des objets ou des personnes selon laquelle un objet (ou une personne) est une « substance » distincte de ses propriétés. Selon les théories du substratum, et contrairement à la théorie du faisceau, une substance ne se réduit pas à une collection de propriétés : il y a quelque chose en plus, le substratum ou la substance, qui est à la fois le support des propriétés et ce qui fait l'unité de cet ensemble de propriétés, dans la mesure où celles-ci sont portées par un seul et même substratP. Simons, « Les particuliers dans un vêtement particulier : trois théories tropistes de la substance » (1994), dans Métaphysique contemporaine : propriétés, mondes possibles et personnes, Paris, Vrin, 2007, ..

Le concept de substance est un des concepts centraux de la métaphysique et de l'ontologie. Plusieurs controverses philosophiques portent sur le concept de substance : une première oppose ceux qui nient l'existence des substances aux partisans de la théorie de la substance (ou substantialisme). Parmi ces derniers, il y a un désaccord entre ceux qui considèrent qu'il n'y a qu'un seul type de substance (monistes) et ceux qui considèrent qu'il en existe deux (dualiste) voire davantage (pluralistes).

Par ailleurs, plusieurs grandes religions ont utilisé le concept philosophique de substance pour formuler leurs dogmes, en particulier le christianisme.

Histoire des conceptions philosophiques de la substance La notion de substance a connu deux moments importants dans l'histoire de la philosophie : sa première élaboration au sein de la philosophie d'Aristote au , qui sera reprise par la philosophie scolastique au Moyen Âge ; sa ré-élaboration au par Descartes et les philosophes post-cartésiens (Malebranche, Leibniz, et Spinoza), à la suite de la crise de la philosophie scolastique.

Théorie aristotélicienne de la substance : la substance comme support des qualités

La première grande théorisation de la substance est celle réalisée par Aristote. Le mot latin substantia a en effet été introduit en philosophie par Boèce pour traduire ce qu'Aristote nomme l’ousia (οὐσία) dans sa philosophie. Il faut faire attention au fait que le terme ousia a plusieurs sens chez Aristote : en un sens l’ousia est la substance, support des qualités, en un autre sens, l’ousia seconde (deutera ousia) est l'essence d'une chose, c'est-à-dire sa nature (par exemple, la chevalinité pour un cheval).

L’ousia en tant que substance est la première des dix catégories distinguées par Aristote dans les Catégories. Elle se caractérise par le fait que toutes les autres catégories se disent d'une substance tandis que la substance ne se dit pas d'une autre catégorie. Par exemple, la qualité d'être philosophe se dit de la substance Socrate mais "être Socrate" ne se dit que de Socrate. À cette caractérisation logique de la substance s'ajoute une caractérisation ontologique : la substance n'est pas dans un autre être, ce sont les autres êtres qui sont en elle. La substance est ainsi le sens premier de l'être Pierre Pellegrin, Dictionnaire Aristote, Ellipses, 2007, ..

La théorie du substratum trouve son origine chez Aristote qui, dans Métaphysique Z, propose de dépouiller une substance de ses propriétés pour trouver le porteur que celles-ci ont en commun. Ce porteur ne possède en lui-même aucune propriété, sauf « en puissance ». Entendu ainsi, le substratum est le sujet d'attribution des propriétés et constitue la « matière première » (materia prima) de la substance individuelle :

Si [la matière] n'est pas la substance, en effet, on ne voit pas quelle autre chose le sera, car si l'on supprime tous les attributs, il ne subsiste rien, évidemment, que le substrat […] Le sujet dernier n'est donc, par soi, ni un être déterminé, ni d'une certaine quantité, ni d'aucune autre catégorie ; il ne consistera même pas dans la simple négation de ces catégories, car les négations, elles aussi, ne lui appartiendront que par accidentAristote, Métaphysique Z, 1029 a 10-25, tr. fr. J. Tricot, Paris, Vrin, 1991..

Par ailleurs, les substances sont le support (hypokeimenon en grec) des qualités. En cas d'altération (changement de qualité), de croissance ou de diminution (changement de quantité), ou de déplacement (changement de lieu) d'une chose, ce qui perdure et est le support du changement, c'est la substance. Prenons l'exemple d'une quantité d'eau liquide qui se transforme en glace. D'un point de vue aristotélicien, il y a une substance inchangée à travers cette altération. L'eau liquide n'est pas remplacée par la glace, c'est la même substance qui perdure malgré le changement.

Le concept de substance permet ainsi à Aristote de rendre compte du changement.

Pour Aristote, une substance est un composé de forme et de matière (Métaphysique, Z, 3, 1029a27-33) selon la doctrine dite de l'hylémorphisme. Le premier moteur est l'exception : il est une substance immatérielle, une pure pensée. Aristote considère Dieu comme à la fois ontologiquement et causalement antérieur à toutes les autres substances.

On retrouve l'écho de cette conception chez le philosophe et théologien saint Thomas d'Aquin qui considère que les « formes non-substantielles » (les propriétés) sont prédiquées de la substance mais que la « forme substantielle » (le substratum) est prédiquée de la matière.

La tradition ultérieure distinguera entre les attributs et les modes de la substance. Les « particuliers nus » de la métaphysique analytique – équivalents contemporains des substrata – n'ont pas quant à eux leur antécédent dans la notion aristotélicienne de « matière première », car celle-ci, au moins chez Aristote, n'est pas déterminée, contrairement aux « particuliers nus » de et de ses successeurs.

Théories de la substance au À la suite de la révolution galiléenne et de l'apparition de la science moderne, la philosophie d'Aristote a perdu de sa prédominance, il s'est ainsi posée la question pour les philosophes de l'âge classique du sens à donner au concept de substance.

Théorie cartésienne de la substance Descartes a notamment abordé cette question dans les Méditations sur la philosophie première (1641). L'un des principaux buts de ce traité est d'établir une distinction réelle entre l'esprit et le corps, c'est-à-dire de montrer que l'un peut exister sans l'autre. Descartes pense cette distinction réelle du corps et de l'esprit au moyen du concept de substance. Dans la sixième et dernière Méditation, il l'établit en montrant que le corps est une substance matérielle dont l'essence est d'être étendue (res extensa) tandis que l'esprit est une substance immatérielle dont l'essence est d'être pensante (res cogitans) : « Je reconnais aussi en moi quelques autres facultés comme celles de changer de lieu, de se mettre en plusieurs postures, et autres semblables, qui ne peuvent être conçues, non plus que les précédentes, sans quelque substance à qui elles soient attachées, ni par conséquent exister sans elle ; mais il est très évident que ces facultés s'il est vrai qu'elles existent, doivent être attachées à quelque substance corporelle ou étendue, et non pas à une substance intelligente, puisque, dans leur concept clair et distinct, il y a bien quelque sorte d'extension qui se trouve contenue, mais point du tout d'intelligence. »

Pour Descartes, il existe ainsi deux types de substances, les esprits et les corps matériels, la métaphysique cartésienne faisant figure de paradigme du dualisme de substance dans l'histoire de la philosophie.

Descartes expose à nouveau sa métaphysique au livre I des Principes de la philosophie (1644), il y définit une substance comme « chose qui existe en telle façon qu’elle n’a besoin que de soi-même pour exister » (article 51). Il y affirme qu'à proprement parler, il n'existe qu'une seule substance, c'est-à-dire un seul être qui existe sans le secours d'aucun autre, à savoir Dieu, thèse qui sera reprise et approfondie par Spinoza. Pour Descartes, les corps matériels et les esprits ne sont donc des substances que dans un sens second : en tant que choses créées, elles dépendent de Dieu pour se maintenir dans l'existence (thèse de la création continuée).

Théorie leibnizienne de la substance Dans la postérité de Descartes, Leibniz reprend également le concept de substance, mais il le conçoit différemment de lui :

La monadologie de Leibniz distingue entre substance simple et substance composée : la substance simple est propre aux différentes monades ; celles-ci s'associant dans la constitution des formes de substance composée, avec lesquelles apparaît la matérialité, le quantitatif, et susceptibles d'une décomposition et d'une identification des qualités introduites par la substance (simple) des différentes monades.

Théorie spinoziste de la substance Spinoza affirme que Dieu est la seule substance. Il radicalise ainsi la thèse énoncée par Descartes dans les Principes de la philosophie en déniant le statut de substances aux corps et esprits. Pour Spinoza, la substance, est une et indivisible, les corps et les esprits n'étant que des modes de cette unique substance. Ce que nous appelons d'ordinaire la nature, avec tous les individus qui le composent, est immanent en Dieu : d'où l'expression fameuse Deus sive Natura (« Dieu ou la Nature »). En particulier, chaque humain est un mode de la substance divine et non un « empire dans un empire ». Spinoza critique ainsi l'anthropologie de Descartes qui faisait de l'humain un être indépendant, doué de libre-arbitre, quoique que subsistant avec l'aide de Dieu.

Critiques du substantialisme George Berkeley (Traité des principes de la connaissance humaine, 1710), immatérialiste, soutient qu'. Dès lors, la substance matérielle n'est qu'un ensemble de perceptions. Le mot « matière » ne correspond à rien. « La seule chose dont nous nions l'existence est celle que les philosophes appellent matière ou substance corporelle ».

David Hume, empiriste et sceptique, rejette également la notion de substance. « L'idée d'une substance aussi bien que celle d'un mode n'est rien qu'une collection d'idées simples unies par l'imagination auxquelles on a laissé un nom particulier »(Hume, Traité de la nature humaine (1739-1740), trad. André Leroy, Aubier, 1962, t. I, .. Le moi n'est qu'.

Kant fait entrer la substance dans la catégorie relation (substance et accident, cause et effet, réciprocité). Il insiste sur la notion de permanence : « l'immuable dans l'existence, c'est-à-dire la substance » (Critique de la raison pure). Il donne aussi le « critère empirique » d'une substance : l'action.

Au début du , les développements de la physique (relativité restreinte et générale et mécanique quantique) amènent plusieurs philosophes à renouveler la critique du substantialisme. Alfred North Whitehead, dans Process and Reality (1929), nie ainsi les substances, il considère que le réel est plutôt fait de processus de réalisation, des « événements », des occasions qui sont en interaction.

Bertrand Russell a également critiqué la représentation de propositions sous la forme substance-attribut et le monadisme de Leibniz, dans ce qu'il a appelé la doctrine des relations internes.

Pour sa part, Gaston Bachelard a placé le concept de substance parmi les notions élémentaires dont il faut dépasser les attraits pour le rendre conforme à l'esprit scientifique : Gaston Bachelard, Le Nouvel Esprit scientifique, Paris, PUF, 1934, ..

Philosophie contemporaine : notion de « particuliers nus »