« Art brut » est le terme par lequel le peintre Jean Dubuffet désigne les productions de personnes exemptes de culture artistique. Il a regroupé certaines de ces productions au sein de la Collection de l'art brut à Lausanne.
S'il est certain que le terme « art brut » vient de Jean Dubuffet : , on ne peut pas réduire son intérêt pour l'art des fous à cette seule date.
Bien avant, dès 1922, Dubuffet s'intéresse déjà aux travaux du docteur Hans Prinzhorn, qui a rassemblé les œuvres de malades mentaux, constituant un Musée d'art pathologique à Heidelberg. Il découvre aussi l'exposition du docteur Walter Morgenthaler, médecin chef de la clinique de la Waldau près de Berne. C'est Walter Morgenthaler, précurseur de l'intérêt porté par d'autres à « l'art brut », qui, en 1914, découvre le talent artistique du patient Adolf Wölfli. C'est lui encore qui reconnaît le premier l'importance des objets archivés à la clinique. Grâce à ce pionnier de la psychiatrie, le musée actuel possède un fonds suffisant pour alimenter ses expositions temporaires .. La collection Morgenthaler que Dubuffet a vue est exposée au musée Psychiatrie-Musée BerneCollection Morgenthaler, musée de la psychiatrie de Berne..
En 1923, alors qu'il accomplit son service militaire au service météorologique de la tour Eiffel ou, selon les biographes, au service de la compagnie météorologique du fort de Saint-Cyr., Dubuffet a connaissance des cahiers illustrés de Clémentine R. (Clémentine Ripoche), visionnaire démente qui dessine et interprète la configuration des nuages. Cette même année à Liège est créée la Fédération spirite internationale .. Dubuffet s'intéresse également à certaines œuvres du fonds Heidelberg qui ont été exposées à la Kunsthalle de Mannheim. 1923 est aussi l'année de l'internement de Louis Soutter, dont Dubuffet ne découvrira l'œuvre qu'en 1945 ..
Histoire Les premières études sur l'art en contexte psychiatrique Dès le , des médecins légistes comme Auguste Ambroise Tardieu ou Cesare Lombroso prennent en compte les productions artistiques de certains patients. Lombroso publie en 1876 L'homme criminel, entre science et littérature (1876).
Au début du , des études systématiques sur l'art des patients psychiatriques commencent à voir le jour. En 1905, le docteur Joseph Rogues de Fursac fait paraître un livre intitulé Les Écrits et les dessins dans les maladies nerveuses et mentales.
La même année, Auguste Marie, médecin-chef de l'asile de Villejuif, fait paraître un article intitulé « Le Musée de la folie » dans lequel il discute de l'intérêt psychiatrique des œuvres d'art de patients et présente un projet de musée exposant les œuvres de ses patients. Ce projet est parfois compris comme l'ouverture au public d'un musée à cette date de 1905Musée de la folie et art brut- Savine Faupin.Harry Bellet, Le Monde., mais en réalité, ce n'est qu'à la fin des années 1920 que Marie pourra mener à bien ce projet, sous la forme de deux expositions...
Marcel Réjà et L'Art chez les fous En 1906, paraît L'Art chez les fous, le dessin, la prose, la poésie, étude écrite par le docteur Paul Meunier (1873-1957)Notice BNF., psychiatre et poète, aussi connu sous le nom de Marcel RéjaRéja est aliéniste à Villejuif, mais il reste très peu connu. Lors de la réédition de son livre en 2010, un article de blog de Mediapart titrait : .L'article souligne la place importante que Réja accorde aux dessins d'enfants et aux sauvages.« Vous ne trouverez pas Marcel Réja sur Wikipédia ».. Il est parmi les premiers en France au à s'intéresser aux fous Il se propose d'étudier les œuvres des fous pour comprendre le génie, en fait, pour comprendre le paradoxe de la création.
Dans ce même temps où s'est mis à nu l'acte de création, apparaît la notion d'art brutIntroduction de Pierre Vermeersch, historien d'art, dans .. Réja qualifie ces fous-artistes d' ; cinquante ans plus tard, Dubuffet s'en fait l'écho dans Prospectus et tous écrits suivantsProspectus et tous écrits suivants, , . :
Le de l'ouvrage intitulé Dessins d'enfants et de sauvages se justifie par le parallèle que Réja a établi entre eux :
Si Réja rapproche les sauvages des enfants, c'est parce que des peuplades comme celles d'Australie n'auraient pas, comme les enfants, la sensation du beau. Il se réfère pour cela aux travaux de l'ethnologue Oldfield :
Ces remarques « européo-centrées »« Européo-centrées » est le terme employé en introduction par Pierre Vermeersch. et certains jugements un peu académiques s'expliquent par le fait que l'essentiel du travail de Réja se situe bien avant les grandes révolutions esthétiques et politiques du . Il a eu pourtant une large audience et son livre a été réédité en 1907 et 1908 Introduction de Pierre Vermeersch, historien d'art, dans .. Mais c'est le livre de Hans Prinzhorn Expression de la folie. Dessins, peintures, sculptures d'asiles, paru en 1922 qui a eu un effet révolutionnaire dans les milieux artistiques Introduction de Pierre Vermeersch, historien d'art, dans ..
Harry Bellet, dans un article du , remonte le temps de l'art brut et des malades mentaux dans le journal Le Monde, en citant les premiers travaux des psychiatres sur le sujet : ceux du docteur Benjamin Rush (1812) et le « premier livre spécifiquement consacré au sujet, L'Art malade : dessins de fousÀ ne pas confondre avec : L'Art chez les fous, le dessin, la prose, la poésie, 1906. » de Marcel Réja, écrit en 1901, un an après que le Bethlem Royal Hospital de Londres a organisé la première exposition d'œuvres de malades mentaux. Bellet mentionne aussi les artistes de la « galaxie art brut », notamment André Breton, , et qui envoie sa démission en 1951 à la Compagnie de l'art brut créée à l'initiative de Dubuffet en 1948. Bellet précise que Dubuffet s'intéressait à depuis 1923.
Invention du terme d'art brut
Le terme d'art brut a été employé en 1945 par Dubuffet lors de son périple dans les hôpitaux psychiatriques en Suisse cette année-là avec Jean Paulhan. L'expression apparaît par écrit dans une lettre qu'il a adressée au peintre suisse René Auberjonois, le Date confirmée par le catalogue de l'exposition à la Halle Saint-Pierre du au .. Grâce à ses amis Jean Paulhan et Raymond Queneau, il découvre les créations d'adultes autodidactes ou psychotiques. Et c'est Paul Budry, qui a passé son enfance à Vevey, qui le met en contact avec le cercle médical suisse. Dubuffet entreprend alors avec Paulhan son premier voyage de prospection pendant trois semaines dans les hôpitaux psychiatriques suisses. À l'occasion d'un deuxième voyage en Suisse, et après avoir échangé de nombreux courriers avec lui, Dubuffet rencontre le psychiatre genevois Georges de Morsier, dont la patiente, Marguerite Burnat-Provins, intéresse le peintre pour ses recherches sur l'art brut..
Deux ans auparavant, en , le poète Paul Éluard, qui entretient des liens étroits avec de nombreux artistes, se réfugie à l'hôpital psychiatrique de Saint-Alban, dirigé par le docteur Lucien Bonnafé (proche des surréalistes) et François Tosquelles. Éluard y découvre les œuvres de patients, qu'il rapporte à Paris, notamment celles d'Auguste Forestier, qui fabrique des petites statues avec des bouts de ficelle, de bois ou de métal, et qu'il fait connaître à Picasso, Raymond Queneau et Jean Dubuffet.. Dans cet hôpital, aujourd'hui considéré comme le berceau de la psychothérapie institutionnelle, les créations de certains patients étaient déjà conservées depuis 1914 et ont par la suite rejoint les plus grandes collections d'art brutTrait-d'union, catalogue d'exposition, -, château de Saint-Alban, Les Chemins de l'art Brut ; Villeneuve-d'Ascq, Musée d'art moderne Lille Métropole, 2007..
En , Jean Dubuffet se rend à l'asile de Rodez pour voir Antonin Artaud. Le docteur Ferdière qui soigne Antonin Artaud lui conseille de se rendre à l'hôpital de Saint Alban., ce que le peintre fera par la suite"Trait d'union, les chemins de l'art brut (6)" au Château de Saint-Alban-sur-Limagnole, Le Poignard Subtil, .. Dubuffet visite encore d'autres hôpitaux psychiatriques et des prisons, rencontre des écrivains, artistes, éditeurs ainsi que des conservateurs de musée et des médecins..
Les biographies de Dubuffet ne donnent cependant pas la même version de la rencontre Éluard/Dubuffet, ni de sa découverte de l'artiste Auguste Forestier : La fondation Dubuffet donne approximativement les mêmes informations1943, Paul Éluard à Paris.. Ceci pose quelques contradictions : Paul Éluard ne pouvait pas être, fin 1943, à la fois caché à l'hôpital psychiatrique de Saint-Alban et présenté à Dubuffet par Jean Paulhan à Paris. De plus, Dubuffet n'a pas pu découvrir l'artiste Forestier par Éluard s'il n'en a entendu parler que par le docteur Ferdière à Rodez qui lui a conseillé en 1945 de se rendre à l'hôpital de Saint-AlBan.
Dubuffet prolonge ensuite les découvertes et les travaux faits par le docteur Hans Prinzhorn dans les années 1920 sur l'art des « fous », mais aussi l'étude que le docteur Morgenthaler a consacrée en 1921 à un interné psychiatrique qui reste l'un des plus emblématiques représentants de l'art brut, Adolf Wölfli, dont il a découvert les talents en 1914, sous le titre allemand Ein Geisteskranker als Künstler. Le docteur Morgenthaler était ; il a rassemblé, outre l'œuvre de Wölfli, plusieurs milliers d'œuvres réalisées par des patientsExposition le ciel est bleu 2008..
Très vite, en parcourant les asiles psychiatriques de Suisse, où il rencontre Aloïse, et de France, puis en y intégrant des créateurs isolés et ceux que l'on a qualifiés de « médiumniques », Dubuffet constitue une collection d'œuvres qui sera administrée par la Compagnie de l'art brut (à laquelle sera associé un temps André Breton) à Paris et qui, après bien des péripéties, sera finalement hébergée à Lausanne en 1975, où elle se trouve toujours, sous l'appellation de « Collection de l'art brut ».
Définitions de l'art brut vignette|Attribué à l'abbé Fouéré (1839-1910), Homme-animal, Lille, LaM. Dubuffet redéfinit souvent l'art brut, cherchant, dans un premier temps, à le distinguer de l'art populaire, de l'art naïf, des dessins d'enfants, puis créant la « Neuve Invention » au sein de sa collection, à laquelle il intègre également l'art singulier, genre où se mêlent les « habitants paysagistes » et les « naïfs », rassemblés dans une exposition en 1978 au musée d'Art moderne de ParisPréface de Suzanne Pagé et Michel Ragon : définition de l'art au pluriel dans les pages du catalogue non paginé .. Cette même exposition présente « Les Marges de l'art populaire », où, selon Raymonde Moulin, .
Sa toute première définition est donnée en 1949 :
Dans un deuxième temps, en 1963, Dubuffet élargit la définition de l'art brut :
Dans un troisième temps, il précise encore dans le des Fascicule de l'art brut :
Ce fascicule publié en 1964 comprend les artistes : Joseph Giavarini, Palanc l'écrituriste, Raphaël Lonné, Miguel Hernandez, Clément : Le Lambris de Clément, Benjamin Arneval, Heinrich Anton M., Humbert Ribet. Il n'établit aucune hiérarchie.