Le traité de Tordesillas () est un traité entre l'Espagne (union dynastique des royaumes de Castille et d'Aragon) et le Portugal, conclu le à Tordesillas (royaume de Castille) sous l'égide du pape Alexandre VI, afin de partager le monde entre une zone réservée à l'Espagne et une zone réservée au Portugal, dans le cadre du processus des grandes découvertes.

Ce traité est conclu à la suite du premier voyage de Christophe Colomb à travers l'océan Atlantique (1492-1493L'escadre de Colomb part du port de Palos de la Frontera, en Castille, le et y rentre le .), qui lui a permis de découvrir plusieurs îles des Bahamas et de la mer des Caraïbes, notamment Cuba et Hispaniola, considérées alors comme des dépendances inconnues des « Indes », c'est-à-dire de l'Asie orientale, but du voyage de ColombPrécisément, Colomb pense qu'il se trouve dans l'archipel du Japon, partie peu connue des Indes ; il nomme donc « Indiens »les indigènes qu'il rencontre. Ce n'est que quelques années plus tard que certains navigateurs et géographes ont l'idée qu'il ne s'agit pas de l'Asie ; le nom de « Nouveau Monde » est attesté en 1503 et celui d'« Amérique » (America) en 1507 ; cependant, une dénomination courante pendant longtemps est celle d'« Indes occidentales ».

Il s'agit d'organiser l'exploration et l'exploitation de ces territoires, considérés comme terra nullius, entre les deux pays qui, à cette date, sont les seules puissances coloniales en Europe. Le Portugal, qui a commencé dès les années 1410 l'exploration des côtes de l'Afrique, détient un monopole reconnu par le pape et par la Couronne de Castille de la navigation au sud des îles Canaries, possessions de la Castille.

En 1493, il s'agit de régler le problème en ce qui concerne des territoires situés à plusieurs milliers de kilomètres à l'ouest de l'Afrique. Le traité de Tordesillas définit donc une ligne de partage selon un méridien situé à TORDESILLAS TRAITÉ DE (1494) sur universalis.fr. () à l'ouest des îles du Cap-Vert (46° 37' Ouest dans le système actuel) : les territoires situés à l'ouest de ce méridien (en partant du Cap Vert), sont dévolus à la couronne de Castille (ils incluent les découvertes de Colomb) ; les territoires situés à l'est, à la couronne de Portugal (Afrique, mais aussi le Brésil, découvert en 1500 par le Portugais Pedro Alvares Cabral).

Quelques décennies plus tard, à la suite du voyage de Magellan (1519-1522), il apparait nécessaire de définir la ligne de partage dans l'océan Pacifique, notamment à propos de la souveraineté sur les îles Moluques. Cette ligne est définie par le traité de Saragosse de 1529, qui complète donc le traité de Tordesillas.

En ce qui concerne les autres puissances européennes, notamment la France et l'Angleterre, elles interviennent un peu plus tard en Amérique, sans toujours tenir compte du traité de Tordesillas, qu'elles n'ont pas signé. À la fin du siècle, apparaît un nouvel État, la république des Sept Provinces-Unies des Pays-Bas, créée au cours de l'insurrection des Pays-Bas contre Philippe II, et qui n'est donc pas du tout disposée à respecter le traité de Tordesillas.

Contexte : les grandes découvertes jusqu'en 1492

L'entreprise portugaise de découverte des côtes d'Afrique à partir de 1415 Au début du , après la conquête de Ceuta (1415), le Portugal se lance dans un projet à long terme d'exploration de l'Atlantique et des côtes atlantiques de l'Afrique, afin de trouver, le cas échéant, un passage vers l'océan Indien et vers l'Asie de l'est, « les Indes ». Ce projet aboutit à des résultats importants : découverte de Madère (1419) et des Açores ; progression prudente le long du littoral avec installation de comptoirs commerciaux pour des échanges avec les indigènes africains. En 1445, la région de l'actuelle Sierra Leone est atteinte, puis le fleuve Congo en 1483.

Assez rapidement, les Portugais obtiennent la protection du Saint-Siège pour leur entreprise. Les bulles Dum Diversas (1452) et Romanus pontifex (1455). leur réservent le droit d'explorer la côte africaine. En 1481, la bulle leur garantit l'exclusivité pour possession de territoires au sud des îles Canaries.

La découverte du cap de Bonne-Espérance en 1488 par Bartolomeu Dias constitue une grande avancée : on sait désormais où finit l'Afrique et l'océan Indien devient accessible.

Le projet de Christophe Colomb de 1484 à 1492 En 1484, le roi du Portugal Jean II est sollicité par un navigateur d'origine italienne, Christophe Colomb, qui lui propose d'atteindre les Indes en naviguant vers l'ouest et en traversant l'océan Atlantique. Les experts réunis par Jean II rejettent catégoriquement le projet.

Christophe Colomb part alors en Castille où la reine Isabelle refuse aussi le projet en 1486. Colomb essuie ensuite plusieurs autres échecs, en 1490 et 1491.

Le premier voyage de Christophe Colomb En , le projet de Colomb est accepté par Isabelle, qui vient de mettre fin à la Reconquista par la prise de Grenade le . Le sont signées les capitulations de Santa Fe, qui font de Colomb l'amiral d'une flotte de trois caravelles, avec des droits sur les résultats potentiels de l'expédition.

La flotte de Colomb quitte Palos de la Frontera le et, le , atteint une île des Bahamas, Guanahani, que Colomb baptise San Salvador. Il est alors persuadé d'être arrivé aux Indes.

L'arrivée des Espagnols aux Indes, apparemment avant les Portugais, est un fait inattendu et lourd de conséquencesCe n'est que vers l'an 1500 que commence à s'imposer l'idée que Christophe Colomb n'a pas atteint les Indes, mais a découvert un nouveau monde, alors que, en 1498, Vasco de Gama a réussi à traverser l'océan Indien à partir du cap de Bonne-Espérance, assurant aux Portugais la primauté aux Indes..

Suites diplomatiques du premier voyage de Christophe Colomb La réaction du roi de Portugal (mars 1493)

À la suite de l'échouage de la Santa Maria, Colomb quitte Hispaniola dès , repartant avec ses deux navires, la Nina et la Pinta, qui sont séparés par une tempête. La Pinta, avec Martin Pinzon, atteint la Galice. La Nina, où se trouve Colomb, fait escale aux Açores, îles portugaises, puis est déroutée par une nouvelle tempête vers l'embouchure du Tage, arrivant le à Lisbonne.

Tout le monde y est déjà au courant de son arrivée aux « Indes ». Colomb est convoqué par le roi Jean II (), qui lui indique que les îles découvertes relèvent du Portugal en vertu de la bulle de 1481 (elles sont situées à une latitude plus au sud que les Canaries).

Colomb rentre à Palos le . Jean II écrit ensuite une lettre à Isabelle pour lui faire part officiellement de son point de vue et en signalant qu'il prépare une flotte afin de prendre possession des terres découvertes par Colomb.

La bulle pontificale Inter caetera (mai 1493)

En , le pape Alexandre VI publie la bulle , décrétant que les terres découvertes situées à l'ouest d'un méridien situé à 100 lieues des îles du Cap-Vert reviennent à la Castille, celles situées à l'est au Portugal, en excluant toute terre connue sous le contrôle d'un prince chrétien.

Cette répartition mécontente le roi du Portugal, qui entame des négociations avec les Rois catholiques, arguant que ce méridien scinde le globe et restreint les prétentions portugaises en Asie ; il veut donc le déplacer vers l'ouest.

Le traité de Tordesillas Les négociations et la signature du traité

Les négociations ont lieu à Tordesillas en Castille, localité située au sud-ouest de Valladolid.

Rédigé en deux versions (castillane et portugaise), le traité est ratifié par le roi Ferdinand II d'Aragon et la reine Isabelle de Castille le à Arévalo ; par le roi Jean II de Portugal le à Setúbal.

Les originaux du traité sont aujourd'hui conservés à l'Institut des archives nationales à Lisbonne et aux Archives générales des Indes à Séville.

Contenu thumb|La ligne de partage selon la bulle Inter cætera (en pointillés), selon le traité de Tordesillas (en violet), et son prolongement selon le traité de Saragosse (en vert). thumb|La ligne de partage sur le planisphère de Cantino (1502). vignette|droite|Mare clausum ibérique.

D'après ce traité, les îles Canaries sont acquises à la couronne castillane, tandis que Madère, Porto Santo, les Açores et les îles du Cap-Vert, ainsi que le droit de conquête du royaume du Maroc (royaume de Fez ou Fès) et le droit de navigation au sud du parallèle des Canaries, sont acquis au royaume du Portugal.

Il obtient ainsi la propriété sur les terres découvertes jusqu'à 370 lieues à l'ouest du Cap-Vert. Ce traité contrevient à la bulle d'Alexandre VI, d'origine espagnole, mais le pape Jules II l'approuve le , dans la nouvelle bulle ..

Les nouvelles terres sont encore peu connues et les mesures approximatives ; l'Amérique est donc théoriquement dans sa totalité aux Castillans. Cependant, lorsque Pedro Alvares Cabral découvre le Brésil, en 1500, sa partie orientale est attribuée au Portugal. L'Espagne n'ayant pas les moyens de garantir ce découpage, elle ne peut empêcher l'expansion portugaise au Brésil.

Application du traité vignette|Répartition des territoires entre l'Espagne et le Portugal

En Amérique

Primauté de l'Espagne Après la colonisation d'Hispaniola (à partir de 1493), les Espagnols conquièrent plusieurs îles des Caraïbes, notamment la Jamaïque (1509) et Cuba (1511). De Cuba, des expéditions d'exploration sont lancées vers l'Amérique centrale, où l'Empire aztèque est conquis en 1521 par Hernán Cortés, qui fonde la Nouvelle-Espagne. En 1532, Francisco Pizarro commence la conquête de l'Empire inca du Pérou.

Implantation du Portugal au Brésil En 1500, le Portugais Pedro Álvares Cabral accoste sur la côte du Brésil, de façon inopinée, car il est en route vers Calicut et les Indes. Il apparaît que cette terre se trouve à l'est du méridien défini à Tordesillas, permettant aux Portugais d'en revendiquer la possession.

Aux Indes orientales Primauté du Portugal Après le voyage de Vasco de Gama, les Portugais développent un réseau de comptoirs commerciaux dans l'océan Indien et aux Indes orientales et prennent le contrôle des territoires appropriés. Grâce au commerce des épices, Lisbonne devient un des grands ports de commerce d'Europe.

En 1511, ils s'emparent de Malacca (actuelle Malaisie), port important dont la possession leur ouvre l'accès à l'archipel indonésien.

L'arrivée des Portugais aux Moluques (1512) et le projet de Magellan En 1512, ils atteignent les îles Moluques, les « îles aux épices », notamment productrices exclusives du clou de girofle.

Le créateur puis commandant du fort construit à Tidore, Francisco Serrão, est ami avec Fernão de Magalhães (Magellan), alors en poste à Malacca.

Informé de l'existence de ces îles, Magellan, bien que portugais, élabore alors une théorie selon laquelle le méridien de Tordesillas, prolongé dans le Pacifique, placerait les Moluques dans la zone dévolue à la Castille. Cette idée n'a pas été abordée en 1493, le Pacifique étant alors inconnu. D'autre part, le calcul de la longitude n'est pas au point à cette époque.

Cela n'empêche pas Magellan d'élaborer un projet qui reprend celui de Christophe Colomb : atteindre les Indes en naviguant vers l'ouest, mais dans ce cas, il s'agit précisément d'atteindre les Moluques en traversant les mers espagnoles et d'en prendre possession au nom de la Couronne de Castille.

Rentré en Europe, il quitte le Portugal et se met au service de la couronne de Castille à qui il présente son projet : un accord est conclu en 1518 avec le roi Charles (élu empereur en 1520 sous le nom de Charles Quint).

Le voyage de Magellan (1519-1521) et la question des Moluques (1521-1527) L'escadre de Magellan (cinq navires) part de Séville en , découvre en 1520 un passage vers le Pacifique, le détroit de Magellan, et atteint les Philippines au début de 1521.