Les Bijoux de la Castafiore est le vingt et unième album de la série de bande dessinée Les Aventures de Tintin, créée par le dessinateur belge Hergé. L'histoire est d'abord pré-publiée du au dans les pages du journal Tintin, avant d'être éditée en album de soixante-deux planches aux éditions Casterman en 1963. Les Bijoux de la Castafiore, qui se déroule uniquement au château de Moulinsart et ses alentours, est le seul album de la série qui possède une unité de lieu, mais également le deuxième de la série, après Le Secret de La Licorne, où les personnages ne voyagent pas.
Album déroutant, Les Bijoux de la Castafiore est une œuvre à part dans l'univers de Tintin. Trois ans après Tintin au Tibet, considéré comme son album le plus personnel, Hergé poursuit sa remise en question des codes de la bande dessinée. Conçue comme une , selon ses propres mots, cette anti-aventure se compose d'une série de trompe-l'œil et de faux indices. Les personnages de cette vaste comédie sont tour à tour suspectés d'un vol de bijoux qui, finalement, n'en est pas un. Dans cette histoire où l'action et l'aventure sont absentes, le lecteur est pourtant tenu en haleine par les nombreux rebondissements et chausse-trapes que glisse l'auteur.
Le langage figure au centre de cette , comme la qualifie Pierre Assouline, alors que les quiproquos, lapsus et malentendus s'enchaînent et contribuent au brouillage de l'intrigue autant qu'ils la font avancer. L'humour est aussi omniprésent dans cet album considéré comme par Thierry Groensteen.
Tout au long de l'album, Hergé développe un certain nombre de thèmes, comme la peur de l'étranger à laquelle s'opposent Tintin et le capitaine Haddock en portant assistance à un groupe de Tziganes envers et contre tous les préjugés, ou encore le concept de bonne distance entre les individus développé un siècle auparavant par le philosophe Arthur Schopenhauer. L'histoire renferme également de nombreux messages érotiques cachés qui renforcent l'ambiguïté des relations entre le capitaine et la Castafiore.
L'album signe également l'entrée de Tintin dans l'ère médiatique et témoigne du regard critique que porte l'auteur sur cet univers. Tandis que Moulinsart accueille le tournage d'une émission de télévision, les essais d'un modèle de téléviseur en couleurs mis au point par le professeur Tournesol s'avèrent infructueux et le dessinateur, à travers les reportages de la presse people, dénonce une forme de journalisme donnant la priorité au scoop plutôt qu'à la vérité. L'abondance des médias et leur place grandissante dans la société sont donc transposées dans un album qui interroge le lecteur sur sa perception du réel, tout autant qu'il révèle un certain désenchantement de l'auteur par rapport à son personnage et au monde qui l'entoure.
Selon Benoît Peeters, Les Bijoux de la Castafiore est pour Hergé son chant du cygne et son dernier chef-d'œuvre. Succès critique plus que populaire, il n'en demeure pas moins l'album le plus traduit de la série, notamment en langues régionales. Il a en outre fait l'objet de nombreuses adaptations, que ce soit à la radio, au théâtre ou à l'opéra.
L'histoire Résumé vignette|alt=Photographie en gros plan d'une émeraude de forme arrondie.|Une émeraude semblable à celle « volée » à la Castafiore. En promenade dans la campagne autour de Moulinsart, Tintin et le capitaine Haddock font la connaissance d'un groupe de Tziganes contraints d'établir leur camp dans une décharge d'immondices. Indigné, Haddock les invite à s'installer dans un pâturage au bord de la rivière, près du château. De retour dans leur salon, Tintin et Haddock reçoivent un télégramme de la célèbre cantatrice Bianca Castafiore qui leur annonce son arrivée imminente. Dans sa tentative précipitée de fuir l'arrivée de , le capitaine glisse sur une marche cassée depuis plusieurs jours : victime d'une entorse, il est contraint de rester chez lui. À la suite du médecin, la Castafiore fait son entrée, accompagnée de sa camériste Irma et de son pianiste Igor Wagner. Elle offre un perroquet au capitaine pour le remercier de son accueil.
La nouvelle locataire, qui craint en permanence le vol de ses bijoux, met rapidement le château sens dessus dessous. Bientôt, les journalistes Jean-Loup de la Batellerie et Walter RizottoHergé fera réapparaître ces personnages dans Tintin et les Picaros en 1976 mais également dans la troisième et dernière version de L’Île Noire en 1965., du magazine Paris-FlashAvatar du célèbre hebdomadaire français Paris Match., effectuent un reportage sur le séjour de la cantatrice. À la suite d'un quiproquo avec le professeur Tournesol, ils croient deviner un projet de mariage entre la Castafiore et le capitaine, dont ils font leur une. D'autre part, un mystérieux photographe profite du tournage d'une émission de télévision consacrée à la cantatrice pour s'introduire au château. Tandis qu'une panne de courant plonge Moulinsart dans l'obscurité, Irma annonce à sa patronne que ses précieux bijoux ont disparu. Tintin soupçonne immédiatement le photographe, qu'il a vu s'enfuir, mais la Castafiore retrouve les bijoux qu'elle avait distraitement égarés.
vignette|gauche|alt=Photographie d'une pie à gauche de son nid, au sommet d'un arbre dépourvu de feuilles, vus en contre-plongée.|C'est dans le nid d'une pie que Tintin retrouve finalement le bijou. Une semaine plus tard, la parution du magazine italien Tempo di Roma révèle le véritable but du photographe : il s'agissait de réaliser un reportage sur la diva, à son insu. Puis survient le vol d'une émeraude de grande valeur appartenant à la cantatrice. Les policiers Dupond et Dupont enquêtent sur l'affaire et accusent tour à tour le domestique Nestor, la camériste Irma, puis les Tziganes qui campent autour du château.
Finalement, après une succession de fausses pistes et de péripéties, puis le départ de la Castafiore, le mystère est résolu par Tintin : la lecture d'un article évoquant , l'opéra de Rossini que part jouer la cantatrice à Milan, le conduit à explorer le nid d'une pie dans lequel il retrouve le fameux bijou. Une fois l'émeraude retrouvée, Dupont et Dupond partent en Italie rapporter le bijou à la cantatrice. L'histoire se termine par une nouvelle chute de Haddock dans les escaliers, alors que le marbrier, qui a enfin trouvé le temps d'intervenir, vient juste de réparer la marche... hélas, pour rien !
Personnages et lieux visités
Les Bijoux de la Castafiore est le seul album qui possède une unité de lieu en se déroulant uniquement au château de Moulinsart et dans ses alentours.., et, après Le Secret de La Licorne, le second de la série où Tintin ne voyage pas dans un autre pays .
Outre les locataires habituels du lieu, qui sont aussi les personnages principaux de la série, c'est-à-dire Tintin, Milou, le capitaine Haddock, le professeur Tournesol et le majordome Nestor, de nombreux personnages s'y invitent. Plusieurs d'entre eux sont récurrents dans la série, comme les deux policiers Dupond et Dupont. Absents de l'album précédent, Tintin au Tibet, ils effectuent leur retour et se distinguent par un nombre de lapsus inégalé dans la série. Bianca Castafiore, déjà rencontrée dans Le Sceptre d'Ottokar, Les Sept Boules de cristal, L'Affaire Tournesol puis Coke en stock, joue cette fois un rôle central dans l'intrigue. Elle est accompagnée de sa camériste, Irma, et de son pianiste, Igor Wagner. L'assureur Séraphin Lampion, présent depuis L'Affaire Tournesol, fait une apparition remarquée en cherchant à assurer, en vain, les fameux bijoux de la cantatrice, mais en suscitant comme toujours l'exaspération de ses interlocuteursFrançois Rivière, Séraphin Lampion, in ..
vignette|gauche|redresse|alt=Photographie d'un perroquet posé sur une branche.|Un ara rouge semblable à Coco, le nouveau compagnon du capitaine. D'autres personnages font leur première apparition. C'est le cas du marbrier Isidore Boullu, dont le capitaine attend désespérément l'intervention pour réparer la marche cassée de l'escalier d'honneur du château, et qui est aussi membre de la fanfare de Moulinsart.. Les journalistes Jean-Loup de la Batellerie et Walter Rizotto effectuent un reportage à Moulinsart pour le compte du magazine Paris-Flash, tandis que Gino, un paparazzi, en fait de même pour le Tempo di Roma sans y avoir été autorisé. Plusieurs membres d'une équipe de télévision interviennent mais tous ne sont pas nommés. Il en est de même pour les Tziganes que Tintin et le capitaine rencontrent au début de l'album : seuls la petite Miarka et son oncle Matéo sont nommés.
Enfin le perroquet Coco, que la cantatrice offre au capitaine pour le remercier de son accueil, est un élément essentiel du récit. Ses nombreuses apparitions dans l'album sont marquées d'autant de nuances dans son expression, presque humaine, celle-ci convenant toujours à la situation..
Création de l'œuvre Contexte d'écriture vignette|alt=Photographie en noir et blanc d'un homme aux cheveux courts tenant un crayon de la main droite, légèrement penché en avant|Hergé travaillant sur une planche des Bijoux de la Castafiore sur sa table à dessin, en 1962, dans sa maison de Céroux-Mousty. Au début de l'année 1960, Hergé vient d'achever Tintin au Tibet, son album le plus personnel. Il a surtout vaincu ses démons intérieurs à travers cette aventure qui lui a permis de s'extirper du profond syndrome dépressif et de la crise morale dans lesquels il se trouvait enfermé et qui affectaient son travail. Dans le même temps, il officialise sa rupture avec sa première femme, Germaine Kieckens, et choisit de s'installer avec sa jeune coloriste, Fanny Vlamynck, avec qui il entretient une relation depuis quatre années.
L'inspiration lui fait pourtant défaut. Il confie à l'un des membres de son équipe, Michel Greg, de travailler à un scénario à partir d'un article de Philippe Labro, , paru en dans Marie France et qui relate l'histoire de deux familles américaines devenues radioactives après avoir brisé accidentellement une pilule. Michel Greg développe deux adaptations autour de ce thème, Les Pilules puis Tintin et le Thermozéro dont Hergé réalise quelques esquisses mais qu'il préfère abandonner.
Le dessinateur écrit alors les premières notes préparatoires d'une nouvelle aventure, Les Bijoux de la Castafiore, à la fin de l'année 1960. Au sein des Studios Hergé, les collaborateurs du dessinateur se divisent sur l'orientation qu'il doit donner à ce nouvel épisode. Si Jacques Martin considère qu'il doit s'inscrire dans la tradition des Aventures de Tintin, en offrant un mélange de gags et de suspense, le secrétaire Baudoin van den Branden évoque l'idée d'un album qui respecterait la règle des trois unités du théâtre classique, à savoir une unité de temps, de lieu et d'action. Immédiatement séduit par cette idée, Hergé commence à imaginer une histoire où les personnages ne quitteraient pas le château de Moulinsart.
Sources et inspirations vignette|gauche|redresse|alt=Portrait photographique en noir et blanc d'une femme aux cheveux courts vue de trois quart droit, portant une parure de bijoux, fixant le spectateur.|Sophia Loren en 1959. L'intrigue principale de l'album s'inspire d'un fait divers survenu en 1960, le vol de bijoux appartenant à l'actrice Sophia Loren lors du tournage du film Les Dessous de la millionnaire, d'Anthony Asquith.. Par ailleurs, une anecdote rapportée par le photographe Willy Rizzo concernant l'un de ses reportages à Milan, au tout début des , chez la diva Maria Callas, a permis à Hergé de développer son scénario. Au cours de la séance, la cantatrice crie au vol de son émeraude. Willy Rizzo et son assistant sont alors un temps suspectés, avant que le bijou ne soit finalement retrouvé.. Le vol des bijoux de la Bégum, sur la côte d'Azur en 1949, est également cité comme inspiration, l'épouse de l'Aga Khan III s'étant exclamée : ...