Émile de Girardin, né Émile Delamothe (parfois écrit Émile de la Mothe) le à Paris où il est mort le , est un journaliste, homme d'affaires et homme politique français.
Théoricien du double marché, il est le fondateur de La Presse, quotidien parisien (1836) dont il réduit de moitié le prix de l'abonnement pour multiplier les souscripteurs et, par voie de conséquence, augmenter le nombre d'insertions publicitaires. Il est aussi connu pour avoir fait paraître dans La Presse les premiers romans-feuilletons, dont il partage l'invention avec son concurrent Armand Dutacq, directeur du Siècle.
Biographie Son enfance et ses débuts dans la littérature Émile de Girardin naît le ., 4, rue Chabanais à ParisAlors que son acte de naissance, fabriqué pour dissimuler ses origines illégitimes, faisait état d'une naissance le 21 juin 1806 en Suisse, un acte de notoriété du 2 mai 1834 a fixé approximativement sa naissance en 1802, et un jugement du 26 avril 1839 déclare qu'il est né en France., chez l'accoucheur Bigot, sous le nom d’Émile DelamotheCes Creusois qui ont fait l'histoire de Robert Guinot Édition Lucien Souny 2006 page 104., nom qu'il porte jusqu'en 1827, année de sa majorité officielle. Selon le Dictionnaire des contemporains de Vapereau, . Conçu hors mariage., il fut éloigné de ses parents, élevé chez M. et Choisel qu’il quitte en 1814 pour dix années d’apprentissage aux Haras du Pin, en Normandie. Il étudie au collège d’Argentan et découvre les livres dans la riche bibliothèque du château du Bourg-Saint-Léonard.
À dix-huit ans., il revient à Paris à la recherche de ses parents. Son père lui ouvre sa porte, mais pas sa mère (épouse d'un magistrat, Joseph-Jules Dupuy, qui s'était vu offrir aux colonies un emploi honorable). Émile se rend régulièrement à Châtenay-Malabry, chez son père, qui subvient à ses besoins. En 1827, il a 25 ans et se réapproprie le nom de ses ancêtres, en signant « Émile de Girardin » son premier roman Émile, en partie autobiographique, qui traite, dans le goût romantique de l’époque, de sa jeunesse. En 1829, il s’établit à Paris sur l’avenue des Champs-Élysées et il est nommé Inspecteur Adjoint des Beaux Arts. Girardin est un ami d'enfance de Laurent Boutmy, père d'Émile Boutmy, dont il est le parrain..
Sa famille vignette|Delphine Gay, première épouse de Girardin. vignette|Wilhelmina Brunold von Tiefenbach, seconde épouse de Girardin. Il est le petit-fils de René-Louis de Girardin, maréchal de camp, né à Paris en 1735 et mort à Vernouillet en 1808, issu de la noblesse des Gherardini de Florence, qui importa sur le continent le jardin anglais avec ses jardins d'Ermenonville. Le marquis de Girardin fournit à Jean-Jacques Rousseau une retraite sur sa terre d’Ermenonville et fait élever un monument funéraire sur le tombeau du philosophe dans l’île des Peupliers, située dans la parc de sa propriété. Il écrit un célèbre Traité de la composition des Paysages en 1777Voir ..
Il est le fils illégitime du comte Alexandre Louis Robert de Girardin (1776-1855), fils cadet du précédent, et d'Adélaïde-Marie Dupuy (1775-1851), née Fagnan, fille d'un fonctionnaire des finances de l'Ancien Régime et femme de Joseph-Jules Dupuy, procureur impérial à la Guyane Alexandre de Girardin sert dans l'armée lors des campagnes napoléoniennes et se distingue tout au long des guerres de l’Empire notamment à la bataille d'Austerlitz où, avec dix hommes, il fait 400 prisonniers et prend quatre pièces de canon, et à celle d’Ostrovno, où, avec deux bataillons, il repousse six mille Russes. Sa brillante conduite lui vaut le grade de général de division. Il se rallie aux Bourbons en et est nommé premier veneur de Louis XVIII et de Charles X.
Alexandre de Girardin reconnaît sa paternité, le , devant une commission de la Chambre des députés.
Le , à Paris , Émile de Girardin épouse, en premières noces, la fille de la célèbre Sophie Gay, Delphine Gay, une femme remarquable par son esprit et ses talents littérairesCe mariage a donné lieu à la rédaction d'un contrat passé devant notaire, le et dont la minute est conservée au Minutier central des notaires de Paris, département des Archives nationales (site de Paris) ; document coté MC/ET/LXIV/656., qui publie ses premiers poèmes dans la Muse française en . Son premier recueil, les Essais poétiques, obtient un grand succès, qui lui vaut une pension de octroyée par le roi Charles X. En 1827, elle reçoit, à Rome, une ovation pour sa pièce Retour de romains captifs à Alger. Elle écrit des œuvres à succès, romans : Le Lorgnon, Le Marquis de Pontanges, La Canne de Balzac, Marguerite et aussi comédies : L’École des Journalistes, Lady Tartuffe, La Joie fait Peur. Après son mariage, elle écrit pour La Presse, le journal de son mari, sous les pseudonymes de « Charles de Launay », « vicomte de Launay », etc.
D'une liaison avec Brunetière (Clarisse Gabrielle Théresa Cabarrus, fille de Thérésa Cabarrus, Mme Tallien), il a un fils illégitime, Alexandre Émile de Girardin (1839-1911). Delphine Gay ne pouvant avoir d’enfant, Girardin avait pris l’enfant par la main, et l’avait conduit à sa femme, qui lui a répondu : .
Un an après la mort de Delphine Gay, le , il rencontre à Bade, où il prend les eaux., la fille du prince Frédéric de Nassau et de son épouse morganatique Anne Ritter de Vallyemare, Wilhelmina Josephina Rudolphina « Mina » Brunold (1834-1891), de 32 ans sa cadette, et l’épouse, âgé de 54 ans, le , à Paris . À son tour d’éprouver les déboires conjugaux. Trois enfants naissent durant cette union. Une fille, mourra très jeune (1859-1865). Après avoir soutenu, après la naissance d’un garçon, en 1870, un procès en désaveu de paternité, Girardin demande et obtient, le 26 avril 1872, la séparation de corps d’avec sa seconde femme..
vignette|gauche|Portrait en pied de la marquise d'Anforti par Carolus-Duran, 1873.
La Marquise d'Anforti dont Carolus-Duran a fait le portrait en 1873. a été sa maîtresse. Il lui a fait épouser le vieux marquis d'Anforti, pour qu'elle puisse bénéficier d'un titre..
Carrière journalistique Ses débuts Avec un ancien camarade de classe, du collège d’Argentan, Charles Lautour-Mézeray, Émile de Girardin fonde en 1828 un journal, Le Voleur. Composé d’articles pillés dans d’autres journaux, ce journal paraît tous les cinq jours. Avec les bénéfices engrangés, il crée La Mode, où l'on retrouve les plumes d'Honoré de Balzac, Charles Nodier, Alphonse de Lamartine, Eugène Sue, et les crayons de Valmont et Tony Johannot pour les illustrations. Girardin fréquente le salon de Sophie Gay, ce qui lui permet de rencontrer des écrivains romantiques et la fille de Sophie, Delphine Gay, qui devient sa femme en 1831.
Après la Mode, il crée avec Lautour-Mézeray Le Garde National (du au ) puis, en ., le Journal des connaissances utiles qui aura un tirage de exemplaires après 18 mois d'activitésALBERT, Pierre. le Journal des connaissances utiles de Girardin (1831-1836) ou la première réussite de la presse à bon marché. Revue du Nord, Tome LXVI, , avril-septembre 1984., et le Musée des familles en 1833.
La presse La publicité Émile de Girardin transforme la presse en concevant le principe du quotidien à bon marché ; il fonde La Presse en 1836, au moment où naît aussi Le Siècle d’Armand Dutacq (Le Siècle était financé par l’avocat et député Odilon Barrot, qui représentait sous la monarchie de Juillet la gauche opposée à Guizot). Le journaliste américain James Gordon Bennett senior a montré la voie quatre ans plus tôt en devenant l'éditeur du journal à bon marché New York Globe, puis en fondant, en 1835, le New York Herald.
vignette|Émile de Girardin, Les Contemporains, n°5, 1881. Dessin d'Alfred Le Petit qui évoque la mort d'Armand Carrel.
C’est le que parut pour la première fois en kiosque La Presse : un journal quotidien politique, agricole, industriel et commercial (un numéro modèle avait paru le ). Émile le qualifia de .
Il souhaitait créer un quotidien dans lequel la publicité jouerait un aussi grand rôle que la rédaction. Les frais de fabrication des journaux étant élevés, le quotidien se vendait relativement cher pour les budgets de l’époque, et les tirages étaient par conséquent assez bas. L’abaissement du prix d’abonnement, simultanément à l’introduction massive de la publicité, permet à La Presse de conquérir un large lectorat, alors que la baisse du cens électoral élargit le nombre d'électeurs potentiels. Il s’oppose ainsi aux journaux de partis, réservés à un petit nombre de lecteurs et devient l'éditeur puissant et respecté d'une presse à grand public en divisant le prix de l’abonnement, qui passa de 80 à 40 francs. Le manque à gagner est compensé par les annonceurs auxquels il ouvre les colonnes du journal.
Girardin écrit ainsi, en 1838 :
Le fort succès de La Presse suscita beaucoup de jalousie et de haine auprès des concurrents d’Émile Girardin, notamment une feuille appelée le Bon Sens, premier hebdomadaire vendu au numéro à un prix au « meilleur marché » possible de 2 sous.. Poursuivi en diffamation par Girardin, le Bon Sens fut soutenu par un entrefilet d'Armand Carrel, le fondateur du National (avec Thiers et Mignet). Armand Carrel et Émile de Girardin s'affrontent alors très durement. Le directeur du National accuse Girardin de concurrence déloyale. Ce dernier contre-attaque en publiant un article où il menace, entre les lignes, de révéler le nom d'un officier avec la femme duquel Carrel a une liaisonJean-Noël Jeanneney, « Le duel Carrel-Girardin », L'Histoire, , mai 2009, .. Un duel, de pratique courante à l'époque dans le monde de la presse (Carrel comme Girardin n'en étaient pas à leur premier duel), oppose les deux rivaux au bords du lac de Saint-Mandé au bois de Vincennes, le Bulletin de la Société Chateaubriand, , éditions Société Chateaubriand, 1989, .. Les deux coups de feu partent en même temps : Girardin est blessé à la cuisse, Carrel à l'aine ; il succombe à sa blessure deux jours plus tard, tandis que Girardin évite de peu l'amputation et jure de ne plus accepter de duel. Chateaubriand déplora par la suite que le duel ait
Le roman-feuilleton Le succès de la Presse, journal bon marché et de contenu très complet pour l'époque, est immédiat, mais il est vital pour Girardin de fidéliser son lectorat. Il y parvient grâce à la formule du roman-feuilleton et à la prépublication de romans à paraître tels que la Vieille Fille d'Honoré de Balzac qui fit la une d’un des premiers numéros et provoqua un scandale. La Presse publie d'abord La Comtesse de Salisbury d'Alexandre Dumas, puis d'autres œuvres du même auteur. Le journal embauche des équipes d’auteurs qui écrivent pour les goûts du public. La publication de roman-feuilleton devient un argument publicitaire attirant un large lectorat : l’auteur est au service du journal et ne doit pas déplaire aux lecteurs. En cas de succès, il faut allonger le récit, quitte à le terminer brutalement quand le public se lasse.
Le tirage qui est de passe rapidement à , au ., grâce, notamment, à l'association de Girardin avec le banquier Dujarrier.
Girardin confie à Théophile Gautier le rôle de critique d’art : son premier article eut pour sujet les « Peintures de la Chambre des députés » d'Eugène Delacroix. Théophile Gautier fut également le critique dramatique du journal. La femme de Girardin, Delphine Gay, prit la rubrique Le Courrier de Paris sous le pseudonyme de « Vicomte de Launay ».
Différents romans feuilletons apparus dans La Presse : : La Maison Nucingen de Balzac : Les Secrets de la princesse de Cadignan de Balzac : Le Curé de village de Balzac : Un ménage de garçon de Balzac (qui deviendra La Rabouilleuse en 1843) : Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac : Un Gaudissart II de la rue de Richelieu de Balzac : La Dernière Incarnation de Vautrin de Balzac à 1850 : Les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand y sont publiés régulièrement. : Confidences de Lamartine : Histoire de ma vie de George Sand.