La (en Boukovyna, en , en ou Buchenland) est une région historique de délimitée en 1775 qui s'étend dans l'espace frontalier de l'Europe centrale, de l'Europe de l'Est et de l'Europe du Sud-Est. La moitié Nord avec est en Ukraine depuis la dislocation de l'URSS en 1991 (elle forme depuis 1940 la majeure partie de l’oblast de Tchernivtsi) et le Sud avec en Roumanie (formant la majeure partie du județ de Suceava).

Pendant des siècles, la région a formé le cœur historique du « Haut Pays » (Țara de Sus) de la principauté de Moldavie, adossé aux Carpates orientales et comprenant les collines avoisinantes. Elle a été intégrée à la monarchie de Habsbourg de 1775 à 1918, devenant multiethnique, puis rejoignit le royaume de Roumanie à l'issue de la Première Guerre mondiale, avant d'être scindée en deux en 1940 entre la Roumanie et l'URSS en application du pacte germano-soviétique.

Dénomination La région est le noyau originel de la Moldavie. Elle faisait partie de la Țara de Sus (« Haut-Pays »), en opposition à la Țara de Jos (« Bas-Pays »), zone sud, aux altitudes plus basses, de la Moldavie. Elle fut cédée en 1775 par le sultan de Constantinople, suzerain des hospodars de Moldavie, aux Habsbourg d’Autriche en remerciement pour leur neutralité dans la guerre russo-turque de 1768-1774 et au mépris du traité de vassalité liant la Moldavie à l’Empire ottoman, qui garantissait l’intégrité territoriale de la Moldavie. Le prince de Moldavie, Grigore Ghica, protesta contre la cession de ce territoire moldave, si bien que l’Autriche fit pression sur le sultan, afin de le destituer. Les Ottomans vont plus loin : ils le font décapiter le .

Le nom de Bukowina fut donné par les Habsbourg à cette partie du Haut Pays en 1775 lors de l’annexion de la région à leur empire. C’est un nom slave signifiant « hêtraie ». L’équivalent en allemand : das Buchenland, utilisé plutôt en poésie, signifie « pays des hêtres ».

Officielle sous la domination autrichienne, la dénomination die Bukowina dérive d’un terme polonais, choisi parce que de 1775 au milieu du , la Bucovine fut intégrée à son voisin, le royaume de Galicie et de Lodomérie, territoire polonais annexé trois ans auparavant par l’Autriche. Or, le gouvernement de la Galicie-Lodomérie était, selon la volonté explicite des Habsbourg, administré par des fonctionnaires de l’Empire et par la noblesse polonaise locale. Vienne encouragea la noblesse polonaise à administrer et peupler aussi la Bucovine, afin d’accroître l’influence du catholicisme (religion des Habsbourg et des Polonais) face à l’orthodoxie des MoldavesIon Nistor, Istoria bisericii din Bucovina (« Histoire de l'église de Bucovine »), Socec, Bucarest 1916, et Der nationale Kampf in der Bukovina (« La lutte nationale en Bucovine »), Cernăuţi 1918..

Histoire thumb|right|255px|Place de la Bucovine dans les partages successifs de la Moldavie (1775-1812 à 1918, puis 1940 à nos jours).

Histoire ancienne L’implantation humaine date du paléolithique, mais, en dehors des vallées des principaux cours d’eau (Siret, Ceremuș, Prut, Moldova...), elle a été sporadique en raison des variations du climat et d’invasions venues des steppes de l’Est (peuples de cavaliers nomades), les deux phénomènes étant liés. La végétation aussi a évolué selon ces aléas : lors des périodes plus humides à peuplement sédentaire, les forêts (codri), les prés (pășuni) et les cultures (ogoare) progressaient, tandis que lors des périodes froides ou sèches à passage de peuples nomades, elles reculaient. À chaque période défavorable, les populations autochtones, à commencer par les Gétodaces et parmi ceux-ci, les Carpiens (qui ont laissé leur nom aux Carpates, carpa signifiant « roche » en thrace) et en finissant par les Moldaves roumanophones actuels, se sont réfugiées en amont des vallées (plus arrosées en raison de leur altitude), puis, les pluies revenues, ont repeuplé le pays en creusant des puits et en refondant des villages et des villes, tout en assimilant au passage les minorités installées lors des invasionsGheorghe Postică, Civilizaţia veche din Moldova (« L'ancienne civilisation de Moldavie »), éd. Ştiinţa, Chişinău 1995, ..

La christianisation diffuse lentement alors que défilent les peuples en migration : Goths, Huns, Avars, Slaves, Proto-Bulgares et Alains, Iazyges ou Iasses qui laissent leur nom à la ville moldave de Iași ou Jassy et au comitat hongrois de Jasz. Après que Carpes et Iazyges aient eux aussi migré vers le sud-ouest, arrivent au les tribus magyares tandis que se forme à l’Est, dans le bassin du Dniepr, la Rus' de KievNicolae Chetraru, Din istoria arheologiei Moldovei, ed. Știința, Chișinău 1994, ; les cartes nationalistes russes ou ukrainiennes montrent la Rus' de Kiev s'étendant jusqu'en Moldavie (, ), les autres montrent les Bulgares, les Valaques, les Iasses, les Pétchénègues, les Coumans conformément aux sources..

L’avant-dernière grande invasion ayant dépeuplé le pays (mentionné comme loca deserta ou terra sine incolis sur les cartes de l’époque) fut celle des Tatars/Mongols au , puis le repeuplement moldave s'est effectué au à partir de la Marmatie (qui a légué à la Bucovine et à la Moldavie ses armoiries à tête d'aurochs). Les populations locales de Bucovine se sont structurées en petits duchés slavo-roumains appelés « canesats » ou « kniezats », en référence aux chefs guerriers slaves (les kniaz), ou bien « romanies » ou « valachies » en référence à la population romanophone. Ces « canesats » sont vassaux des royaumes voisins : soit la Hongrie soit la Galicie-Volhynie, cette dernière ultérieurement intégrée au royaume de Pologne-Lituanie au . Dans la future Bucovine, le principal duché est celui de Baia (la « mine ») aux sources de la rivière Moldova (qui donnera son nom au pays appelé en français « Moldavie »).

Noyau de la Moldavie thumb|left|Monastère de Humor thumb|left|Le jugement dernier, monastère de Voroneț construit en 1488. À partir du milieu du , la région devient le noyau de le principauté de Moldavie, avec la cité de Suceava comme capitale en 1388 (ce voïvodat roumanophone, vassal mais autonome, est différent des voïvodies polonaises, qui ne sont que des provinces du royaume de Pologne, mais l’historiographie polonaise moderne grand public ne s’embarrasse pas de telles nuances). Au début du , le voïvode moldave cède au roi polonais la Pocoutie, région voisine de la future Bucovine, mais en même temps, cesse d’être vassal de la Pologne. Le voïvode Étienne le Grand et ses successeurs sur le trône de Moldavie font construire les fameux monastères, dont la renommée est due à la conservation exceptionnelle des fresques non seulement à l'intérieur, mais aussi à l'extérieur : Moldovița, Humor, Sucevița, Arbore, Pătrăuți, Probota, Suceava et Voroneț. Avec leurs fresques polychromes, ces monastères sont un des trésors culturels de la Roumanie moderne, et une des sources de revenus de l’Église orthodoxe roumaine.

Pendant les deux siècles qui suivent, la région fait partie du voïvodat de Moldavie, bientôt vassal de l’Empire ottoman. Elle est fréquemment victime des incursions des Tatars, des Cosaques, des Polonais, des Russes en 1769, et des Autrichiens en 1774.

La période autrichienne vignette|gauche|La Bucovine des Habsbourg (liséré bleu) en 1901 : les noms sont sous forme allemande. La monarchie des Habsbourg cherchait depuis 1772 (annexion de la Galicie) à s'assurer une liaison terrestre entre celle-ci et la Transylvanie. Après la paix de Koutchouk-Kaïnardji mettant fin à la guerre russo-turque de 1768-1774, un traité austro-ottoman du permet aux Autrichiens d’occuper la partie nord de la Moldavie, dès lors appelée Bucovine. Pour justifier son annexion de ce territoire, la monarchie des Habsbourg invoque le statut de : puisque la principauté de Moldavie était « schismatique » et tributaire de l'Empire ottoman musulman, ce n'était donc pas un État souverain européen pouvant participer aux négociations entre nations Tomasz Kamusella, in , , , , ; voir aussi Gregor von Rezzori, in : Lacques Lajarrige, Gregor von Rezzori, études réunies, Centre d'Études et de Recherches Autrichiennes de l'Université de Rouen, Mont-Saint-Aignan 2003.. La nouvelle frontière austro-moldave marque sur le terrain une suite de « dents de scie » orientées tantôt est-ouest, tantôt nord-sud : aucune contrainte topographique ne l’explique, mais les archives en dévoilent la raison : à chaque « bakchich » autrichien, la commission ottomane chargée de tracer cette frontière s’enfonçait plus loin vers l’est en territoire moldave, mais à chaque protestation du hospodar Grigore III Ghica elle revenait vers le sud-ouest, de crainte que la colère du sultan ottoman Abdülhamid Ier, dont la Moldavie était tributaire, ne s’abatte sur elle. L’arbitraire absolutiste aboutit à la mort du hospodar moldave, décapité pour avoir protestéVeinstein et Mihnea Berindei, L'Empire ottoman et les pays roumains, EHESS, Paris, 1987.Jean Nouzille La Moldavie, Histoire tragique d'une région européenne, Ed. Bieler (2004), .. vignette|Tchernivtsi (Czernowitz en allemand, Cernăuți en roumain) autour de 1900. Le recensement autrichien de 1776 dénombre près de habitants, dont 85,33 % de roumains moldaves, 10,66 % de slaves ruthènes ou polonais, et 4 % d’autres minorités. L’énergique empereur autrichien Joseph II décide en 1781 de mieux contrôler ce nouveau territoire : il commence par transférer le siège de l’archevêché orthodoxe moldave (alors sous l’obédience du patriarcat œcuménique de Constantinople) de Rădăuți (graphie allemande : Radautz) à Cernăuți (Czernowitz, aujourd’hui Tchernivtsi), puis interdit formellement aux Moldaves d’utiliser leur langue dans l’administration, et installe en Bucovine des paysans ruthènes et polonais galiciens, des russes vieux-croyants et des Juifs fuyant les persécutions des tsars russes, des Allemands principalement wurtembergeois, des Houtsoules de Ruthénie et des Magyars ou Sicules transylvainsE. Turczynski, « Geschichte der Bukowina in der Neuzeit. Zur Sozial- und Kulturgeschichte einer mitteleuropäisch geprägten Landschaft » in Studien der Forschungsstelle Ostmitteleuropa an der Universität Dortmund n°14, Wiesbaden, 1993K. Scharr, « Historische Region Bukowina. Entstehen und Persistenz einer Kulturlandschaft » in Thede Kahl, Michael Metzeltin, Mihai-Răzvan Ungureanu (ed.), Rumänien, Raum und Bevölkerung. Geschichte und Geschichtsbilder. Kultur. Gesellschaft und Politik heute. Wirtschaft. Recht und Verfassung. Historische Regionen, Wien, Münster, 2006, ..

Entre les populations autochtones soumises au servage, et les colons plus favorisés, les frictions restent d’abord modérées, les différentes cultures se développent côte à côte et la renaissance culturelle roumaine va de pair avec le développement de la culture ukrainienne (dite alors ruthène) qui, en Bucovine, est plus florissante que partout ailleurs dans l’actuelle Ukraine, grâce au réseau d’établissements scolaires ruthènes, développé dans les campagnes sous l’égide de l’Église grecque-catholique ukrainienne, que les Habsbourg favorisent au détriment des orthodoxes. Les Allemands catholiques et les Juifs sont les principaux vecteurs et bénéficiaires de l’essor économique du pays ; la culture juive se développe : au , les bourgs de Sadagura et de Vyjnytsia deviennent des centres du hassidisme avec des dynasties hassidiques locales. Néanmoins, la Bucovine, éloignée des centres économiques d’Europe centrale, reste, au sein de l’Autriche-Hongrie, très « provinciale ». thumb|redresse=0.7|La triple frontière de l'Autriche-Hongrie, de l'Empire russe et du royaume de Roumanie en 1914, The Times history of the war, 1914.