Jakow Trachtenberg (en russe : Яков Трахтенберг), né le à Odessa et mort le à Zurich, était un ingénieur juif apatride, éditeur, mathématicien et enseignant. Il est l'inventeur de la méthode de calcul mental Trachtenberg, qu'il a élaborée lors de son long séjour dans plusieurs camps de concentration nazis.

Biographie Premières années dans l'Empire Russe

À Odessa Il est né à Odessa, à l’époque cette ville faisait partie de l’empire russe et est aujourd’hui située en Ukraine. Il a grandi au sein de la communauté juive qui est à cette époque le plus grand groupe religieux de la région, mais aussi le deuxième de tout l’empire russe. Son père Gersh (Gershevich) fait le commerce du bois en gros et sa mère s'appelle Rosalj Gogish. Il a cinq frères et une sœur (Khaim, Daniel, Beyla, Isaak, Tsalel et Mikhael).

Son nom ashkénaze vient du yiddish « trakhtn » qui veut dire penser ou de l'allemand « tracht » qui signifie costume et « berg » qui signifie colline ou montagne.

À Saint Petersbourg Jakow Trachtenberg fait ses études d’ingénieur à l'Institut polytechnique Pierre le Grand à Saint Petersburg, une école de grande renommée dans l’Empire Russe, probablement entre 1909 et 1915, il est diplômé en 1915.

Le , Jakow Trachtenberg, est alors infirmier au poste de la Croix Rouge du comité de district, placé au point d'évacuation arrière de la distribution de Petrograd. Il reçoit la médaille d'argent de poitrine (première classe) de l’ordre de Saint Stanislas. Cette récompense est destinée à gratifier des personnes ayant rendu des services exceptionnels pour la prospérité impériale et décernée pour récompenser les mérites personnels tant civils que militaires. Alors âgé de 26 ans, jeune diplômé, il n'a pas fait de service militaire tant pendant ses études qu'après l'obtention de son emploi à l'usine d’Oboukhov.

Son parcours professionnel au sein de l’usine est incertain de 1915 jusqu’en 1918. Il a certainement commencé comme jeune ingénieur pour découvrir l’immense usine puis s'est vu confier des tâches techniques de plus en plus significatives.

Depuis l’été 1914, l’Empire Russe est en guerre contre l’empire Austro-Hongrois. Contrairement au front occidental, la guerre à l’Est est une guerre de mouvement. Mal préparé pour une guerre longue, l’Empire Russe accumule les défaites en 1914 et 1915 et subit de lourdes pertes humaines et territoriales. Malgré quelques petites victoires en 1916, les pénuries et l’inflation conduisent à des troubles jusqu’à ce que révolution de février-mars 1917 conduise à la destitution du tsar. Puis, la révolution d'octobre-novembre 1917 poursuit la dislocation des structures au point de pousser le régime des bolcheviks à signer avec l'Allemagne le traité de Brest-Litovsk, le . centré|vignette|Photo de Jakow Trachtenberg jeune, après l'obtention de son diplôme en 1915 à Saint Petersbourg.

La guerre civile qui règne à St Petersbourg affecte l’usine. Le quotidien НОВЫЙ ЛУЧЬ (Novyi Ray)(nouveau rayon) relate les troubles qui affectent le fonctionnement de l’usine. Ce journal est l’organe du comité central social démocrate russe. Dans le n°5 en date du , il est fait état de l’assemblée constituante du personnel qui regroupe 5000 ouvriers et est consacrée à l’avenir de l’usine, alors fermée. Les autorités bolchéviques nomment un commissaire politique aux pouvoirs étendus, A. Antonov, et un ingénieur en chef, pas apprécié du personnel : Jakow Trachtenberg. Ce dernier, dans un rapport du , fait état d’une commande considérable possible de 10 000 tracteurs, déplaçant l’activité de l’usine du domaine militaire vers des articles pacifiques.

Cependant, le travail est interrompu à de nombreuses reprises par des grèves et rassemblements, jusqu’en juin où une résolution demande de mettre fin à la guerre civile, de laisser l’usine acheter et vendre selon les besoins et de disposer de dirigeants non partisans. Ils font appel aux marins pour les soutenir. L’usine est fermée et les dirigeants de la rébellion sont arrêtés et abattus.

Elle ré-ouvre le , et Jakow Trachtenberg est confirmé dans son poste. Le , il est même nommé président de la commission inter-usines pour le renouvellement de l'industrie militaire et la fabrication d'équipements militaires aux usines d'Izhorsky, d'Obukhov et de la Baltique. Cependant, la production de tracteurs n’est pas mise en œuvre et la raison du départ de Jakow Trachtenberg vers Berlin n’est pas connue. Il témoignera cependant à son arrivée en Suisse en 1945 : « Comme je ne pouvais pas rester avec les bolcheviques, j'ai quitté la Russie en 1919 pour Berlin ». Il a 31 ans. Jakow Trachtenberg, accusé de complicité avec le régime tsariste, fuit ensuite les soviétiques pour gagner l'Allemagne, déguisé en fermier, via les États baltes.

En Allemagne

Les premières années Il arrive à Berlin et choisit naturellement le quartier de Charlottenbourg pour s’installer où de nombreux Russes blancs et juifs d'Europe de l'Est sont venus dans le Berlin de la République de Weimar dans les années 1920, principalement en tant que réfugiés de guerre et de la révolution de Russie. Beaucoup d'entre eux, en particulier les plus riches, se sont installés à Charlottenburg, dans l’ouest de Berlin autour du Kurfürstendamm, un long boulevard de trois kilomètres de long avec tellement de restaurants, de cinémas, de théâtres, de librairies, de maisons d'édition et de magasins russes que le terme « Charlottengrad » s'est imposé. Comme le note Roman Utkin dans « La culture russe dans le Berlin de Weimar », certains des enfants les plus connus de l’Empire russe – Boris Pasternak, Marina Tsvetaeva, Viktor Chklovski, Marc Chagall, Vladimir Nabokov – ont décrit la ville « comme une gare de transfert, une caserne de garnison, un zoo, un caravansérail, un grand magasin et un enfer vivant ».

Il existe peu d’informations sur ces premières années de Jakow Trachtenberg à Charlottenburg sauf concernant ses domiciles dont le premier identifié date de 1922. Dans ces premières années, il aurait pu travailler comme ingénieur chez Siemens AG.

éditeur et auteur Jakow Trachtenberg apparait, vers le milieu des années 20, comme éditeur et auteur d’un certain nombre d’ouvrages ayant trait à la Russie bolchévique mais aussi l’apprentissage des langues selon sa propre méthode Trachtenberg d’auto-apprentissage (Russe, Français, Allemand). Un seul ouvrage concernera la situation en Allemagne juste après l’arrivée au pouvoir d’Hitler et expliquera la position particulière de nombreux juifs face à ce pouvoir nazi récent.

Début 1930, un rapport de police indique : « l'ingénieur russe Yakov Trachtenberg, vit à Charlottenburg, Wilmersdorferstrasse 79. C’est un émigrant russe. Il publie le magazine « Russland von Heute » (La Russie d’aujourd’hui) depuis six années. Ce magazine décrit la situation en URSS à partir d'informations provenant de journaux soviétiques, mais toujours avec une position anti-bolchevique. Auparavant, il était connu comme un ardent tsariste, aujourd’hui de façon bien moins apparente. »

Il publia dans sa société d’édition de nombreux livres et il écrivit lui-même plusieurs dont :

un répertoire de l’industrie russe ( Adressenverzeichnis der russischen Industrie ) (1927) différents manuels de langues étrangères Le problème de l’URSS(1931) La Russie rouge s’arme (1931) où il précise que tous les étrangers arrivant en Russie sont espionnés par la GPU L'assassinat de l'ambassadeur d'Allemagne à Moscou (1932) la Russie se prépare à la guerre économique (1933)

« La propagande d’atrocités n’est que mensonges déclarent les juifs allemands eux-mêmes ». Ce livre est écrit en 3 langues (allemand, anglais et français), il parait début 1933, après la nomination d’Adolf Hitler chancelier qui a lieu le . De toute sa société d'édition, c’est un rare livre qui traite de la politique en Allemagne et qui donnera lieu à une polémique internationale.

On y retrouve les quatre chapitres suivants de déclarations validées par un notaire : vignette|Jakow Trachtenberg n'est que l'éditeur de ce livre. C'est un recueil de témoignages autres que le sien mais il en est considéré comme l'auteur.

le gouvernement du Reich et la direction du parti national-socialiste, les organisations juives, des personnalités juives, la presse.

Les positions prises par les juifs allemands dans ce livre sont une réaction au boycott antinazi qui est annoncé en , tant en Europe qu'aux États-Unis.

Les dirigeants nazis, dans ce livre, y décrivent une situation presque calme :

Hitler : « Au cours de la révolution actuelle qui est bien la plus calme et la plus paisible de l’histoire mondiale, d’inévitables rencontres se sont certes produites entre de petits groupes d’adversaires politiques. Toutefois, il n’y a pas eu de traitement différent pour individus israélites et non israélites. Ce qui est vrai c’est que dans nombreux cas, nos partisans ont exposé leur vie pour protéger la vie et la propriété d’adversaires politiques dont certains ont bien pu être des juifs. »

Cette description est confirmée et amplifiée par les autres dirigeants nazis (von Papen, le baron von Neurath, Goering, Goebbels), qui insistent pour dire que seuls les activistes communistes sont visés et que les Juifs n’ont rien à craindre de ce gouvernement nazi...

Cette position anti-communiste déclarée a pu être de nature à convaincre Jakow Trachtenberg et d’autres personnalités juives à éviter d’exacerber la perception des Juifs par les nazis qui pourraient prendre des mesures de rétorsion.

Une quinzaine d'organisations juives allemandes témoignent dans le livre (la fédération des soldats juifs combattants sur le front de Berlin, de Hanovre et de Francfort, l’association des juifs séfarades de Berlin, l’association prussienne des communautés des synagogues…) comme des individuels : le rabbin Elie Munk, le Dr Max Naumann, le rabbin Leo Baeck, le banquier Wallach ((1878–1939), senior partner, de Goldschmidt-Rothschild Banks Berlin, le banquier Wilhelm Kleemann, Oscar Wassermann, Dr Alfred Tietz, Walter Löwenstein, Albert Mainzer, Max Strauss, Alfred Wolf…

Ce livre sera diffusé et utilisé largement sous l'action conjointe du Ministère des Affaires Etrangères via son réseau de consulats et le ministère de l’Éducation du peuple et de la Propagande du Reich.

En face de cette prise de position, de nombreuses réactions se feront jour la plupart a posteriori où Jakow Trachtenberg sera traité de « domestique juif de Goebbels ». Dans un article de 1934, la critique est violente : « les Trachtenberg ont pris leur envol lorsque les meilleurs Juifs ont été expulsés d'Allemagne : l'année précédente, financés par le ministère de la Propagande ils ont édité un livre juif contre l'incitation aux atrocités. On se souvient encore de ce document choquant de misère, des certificats des rabbins allemands et des directeurs de banques juives qui assuraient le Troisième Reich de leur dévouement reconnaissant. »

Le boycott antinazi de 1933 n'a pas mis terme au harcèlement des Juifs en Allemagne ; au contraire, il a été l’objet de contre-mesures contre les juifs, les violences ont gagné en intensité et aboutissent finalement au massacre des juifs partout en Europe.

La Méthode Trachtenberg d'auto-apprentissage de langues : le russe et le français