Micromégas : histoire philosophique est un conte philosophique de Voltaire paru en 1752. Sa première version pourrait avoir été écrite en 1738 ou 1739. Sacrifiant à la mode des voyages extraordinaires, il décrit la visite de la Terre par deux géants : Micromégas, venu d'une planète de Sirius, et le secrétaire de l'Académie de Saturne.
Micromégas est à la fois l'un des premiers contes philosophiques et l'un des ouvrages les plus représentatifs de l'esprit des Lumières, car il concentre des réflexions de critique sociale, religieuse, morale, philosophique et des éléments de réflexion sur l'homme, sans oublier l'aspect scientifique, primordial pour les Encyclopédistes. Il souligne la notion philosophique de relativisme. Il écarte comme vaine la spéculation métaphysique, lui préférant l'observation et l'expérimentation scientifiques.
Genèse Contexte scientifique et philosophique
A la fin du et au , les tendances novatrices reprennent leur élan. L'esprit d'examen rationaliste progresse, les croyances traditionnelles sont critiquées. Tout doit être examiné à la lumière de la raison, pour en tirer des conclusions pratiquesAndré Lagarde, Laurent Michard, , coll. « Textes et littérature », Bordas, 1961, 13.. Pris dans l'effervescence du développement des sciences, les philosophes se donnent un nouveau rôle : non seulement expliquer le monde, mais l'aider à progresser« Fiche complémentaire à l'étude de Micromégas », sur lettres.ac-rouen.fr.. Bayle et Fontenelle . Nombre de philosophes condamnent la métaphysique, estimant qu'il ne sert à rien de spéculer sur l'insaisissablePierre-Georges Castex, Paul Surer, Manuel des études littéraires françaises : , Hachette, 1949, 1.. Le métaphysicien est tourné en dérision — notamment par Voltaire. vignette|alt=Portrait d'un homme à cheveux longs, vêtu de sombre.|droite|upright=1|Isaac Newton donne naissance à une physique autonome, débarrassée des préjugés. Dès les années 1670, Leeuwenhoek et Hartsoeker perfectionnent des microscopes et se passionnent pour l'observation des êtres minusculesRené Pomeau, in Voltaire, Micromégas, Zadig, Candide, Flammarion, 1994, 15.. En 1686, Fontenelle publie les Entretiens sur la pluralité des mondes, ouvrage d'astronomie vulgarisant les travaux de Descartes et de Copernic. Il manifeste son scepticisme à l'égard de la métaphysique et du merveilleux, sa foi dans la méthode scientifique. Il se moque de l'homme qui se croit au centre de l'univers, il affirme le relativismeAndré Lagarde, Laurent Michard, , 26.. En 1687, Newton publie les Principes mathématiques de la philosophie naturelle, où il expose sa loi universelle de la gravitation. En une formule mathématique, il explique la mécanique céleste. C'est un profond bouleversement. Une nouvelle physique s'impose, dépouillée des préjugés, une physique autonome où religieux et métaphysiciens n'ont plus leur mot à dire. Voltaire publie en 1738 les Éléments de la philosophie de Newton, et en 1740 la Métaphysique de Newton. De 1745 à 1749, la scientifique Émilie du Châtelet, compagne de Voltaire, traduit en français le livre de NewtonLa traduction est publiée en 1756, puis sous sa forme définitive en 1759. Claudine Hermann, « La traduction et les commentaires des Principia de Newton par Émilie du Châtelet », sur bibnum.education.fr, 6.. En 1689, le philosophe anglais Locke publie son Essai sur l'entendement humain, l'un des ouvrages fondateurs de l'empirisme« Résumé de : Essai sur l'entendement humain », sur les-philosophes.fr.. En évitant toute idée préconçue, en écartant les problèmes métaphysiques parce qu'insolubles, il tente de prouver, avec prudence et méthode, que les idées viennent de l'expérience et des faitsRoger Petit, in Voltaire, Œuvres philosophiques, coll. « Classiques Larousse », Larousse, 1934, 30, note 3.. Il rappelle ainsi la philosophie à l'exigence du concretLaffont, Bompiani, Le Nouveau Dictionnaire de tous les temps et de tous les pays, coll. « Bouquins », Bompiani, Laffont, 1994, II, 2401.. Cet essai a une influence importante sur la pensée du , et notamment sur VoltaireJacques Van den Heuvel, Voltaire dans ses contes : de Micromégas à L'Ingénu, sur books.google.fr, Armand Colin, 1967, 80.. Celui-ci fait l'éloge de Locke dans ses Lettres philosophiquesVoltaire, Lettre XIII, « Sur M. Locke », Lettres philosophiques, sur ebooksgratuits.com, 19-25. (1734) et dans Micromégas. En 1732, Maupertuis répand les théories de Newton dans Discours sur les différentes figures des astres, ce qui lui vaut l'admiration de VoltaireChristiane Mervaud, « Maupertuis, Pierre Louis Moreau de », in Jean Goulemot, André Magnan, Didier Masseau (dir.), Inventaire Voltaire, coll. « Quarto », Gallimard, 1995, 905.. En 1736 et 1737, il mène une expédition en Laponie qui permet, en comparant les mesures de deux degrés de méridien (l'un en France, l'autre dans le grand nord), de confirmer une déduction de Newton : la terre est aplatie aux pôlesAlbane Cogné, Stéphane Blond, Gilles Montègre, Les Circulations internationales en Europe : 1680-1780, Atlande, 2011, 270.. Voltaire parle de ce voyage dans les Éléments de la philosophie de Newton, puis dans Micromégas. En 1734, Pope, dans son poème Essai sur l'homme, transpose la vision newtonienne de l'univers — une conception optimiste, car suggérant un homme libéré de la malédiction du péché originelLouis Lanoix, « Pope, poète des Lumières », sur persee.fr, dans Revue de la Société d'études anglo-américaines des , 1985, Actes 1985, 157 .. Voltaire envisage un moment de traduire le poème, puis il imite Pope dans Discours en vers sur l'homme (1738)Jacques Van den Heuvel, in Voltaire, Micromégas, L'Ingénu, coll. « Folio classique », Gallimard, 1979, 11 et 12..
Sources
La tradition du voyage extraordinaire connaît une vogue croissante au , et se teinte déjà de philosophie. Et les progrès de l'astronomie et de la cosmographie favorisent l'essor, à la fin du et au début du , de la tradition du voyage interplanétaireJacques Van den Heuvel, in Voltaire, Micromégas, L'Ingénu, , 12..
Livre très personnel, très original dans sa facture, Micromégas rappelle pourtant, dans ce qui concerne les affabulations, Les Voyages de Gulliver de Swift, paru en 1726. (Voltaire a rencontré Swift en Angleterre.) Le conte fait penser aussi aux livres qui ont pu inspirer Swift : lHistoire véritable de Lucien, le Roland furieux de l'Arioste, le Pantagruel et le Gargantua de Rabelais, lHistoire comique des États et Empires de la Lune de Cyrano de Bergerac.
Les thèmes abordés peuvent renvoyer à l'« Apologie de Raimond Sebond » de Montaigne (Essais, liv. II, chap. XII), à la Physique de Gassendi, aux « Deux Infinis » de Pascal (Pensées, chap. I), à l'Histoire comique des États et Empires de la Lune, mais surtout aux Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle — en dépit des taquineries dont le vieux philosophe est l'objet dans le conteRoger Petit, in Voltaire, Contes, coll. « Classiques Larousse », Larousse, 1939, I, 86.. Micromégas est placé sous le signe du système de Newton, de la méthode de Locke et de l'optimisme de Pope.
Composition
On ignore la date de la composition de Micromégas. On a longtemps cru qu'il avait été écrit vers 1750, c'est-à-dire après Zadig (1747) et avant Candide (1759). Mais en 1950, Ira Owen Wade fait le rapprochement avec un texte disparu dont il est question dans la correspondance de VoltaireJean Goulemot, in Voltaire, Micromégas, coll. « Le Livre de poche - Libretti », Librairie générale française, 2000, 7.. Le , celui-ci adresse au prince héritier Frédéric de Prusse ce qu'il appelle une : le Voyage du baron de Gangan. Le manuscrit est aujourd'hui perdu. D'après la réponse de Frédéric (), il s'agit de l'histoire d'un voyageur céleste, où Voltaire rabaisse , où il réduit à sa juste valeur , où il abat « Micromégas et Le Voyage du baron de Gangan », sur lettres.ac-rouen.fr.. Il pourrait bien s'agir du premier état de Micromégas. D'ailleurs, on retrouve dans Micromégas l'enthousiasme pour les sciences du Voltaire de 1738, celui des Éléments de la philosophie de Newton, qui dit : Et les événements évoqués dans le conte sont principalement de la période 1736-1738 (expédition en Laponie de Maupertuis, guerre russo-turque de 1735-1739). Écrit dans sa plus grande partie vers 1738-1739, quelque peu remanié vers 1750, Micromégas pourrait donc être le premier conte philosophique développé de VoltaireJacques Van den Heuvel fait remarquer que Songe de Platon (1756) reflète les préoccupations de Voltaire en 1737, et qu'il pourrait avoir été écrit cette année-là. René Pomeau quant à lui se demande si ces trois pages, qui ne constituent pas un récit à épisodes, peuvent être considérées comme un conte. René Pomeau, , 8, ..
Publication
Les commentateurs ont des avis divers sur le lieu de publication.
En , Voltaire répond à l'invitation de son correspondant, le roi Frédéric de Prusse. Il se rend à Berlin. En , il fait porter à l'éditeur parisien Michel Lambert divers manuscrits, dont Micromégas. Le conte est imprimé. Prévenu de ce qu'il y est tourné en dérision, Fontenelle porte plainte. Voltaire renonce à la publicationRené Pomeau, , 13.. Micromégas ne figure donc pas dans les onze volumes des Œuvres de Voltaire que Lambert publie en avril et René Pomeau, , 11 et 12..
Grangé, un autre libraire parisien, se procure le manuscrit (sans doute l'achète-t-il à Lambert), et tire une édition subreptice. Fontenelle intervient à nouveau, et les livres sont détruits. Un exemplaire épargné prend le chemin de l'Allemagne.
Micromégas ne paraît qu'en 1752, en trois éditions. Une première est revêtue de la mention « Londres, 1752 ». Elle comporte, en plus de Micromégas, une Histoire des croisades (un fragment de lEssai sur les mœurs et l'esprit des nations qui sera publié quatre ans plus tard). Une deuxième porte l'indication de lieu « À Londres », mais pas de date. Une troisième porte l'indication « À Londres, 1752 »René Pomeau, , 12..
En 1950, Ira Owen Wade établit une édition critique Ira Owen Wade, Voltaire's Micromégas, a study in the fusion of science, myth and art, Princeton University Press, 1950. Édition critique avec commentaire. à partir de ces trois éditions.
En 1966, apporte des vues nouvelles sur ces trois éditions , Voltaire in Berlin. Zur Geschichte der bei G. C. Walther veröffentlichten Werke Voltaires, Berlin, Rütten und Loening, 1966.. Selon lui, elles n'auraient pas été publiées à Londres, mais en Allemagne, presque en même temps, en . René Pomeau, en 1994, le suit dans cette idée. L'édition qui comporte lHistoire des croisades, édition que selon Pomeau , serait due à Mevius et Dieterich, de Gotha. Ils l'auraient établie à partir de l'exemplaire Grangé sauvé de la destruction. Les deux autres éditions auraient été confiées par Voltaire (peut-être sous forme de manuscrit) à son éditeur habituel, Georg Conrad Walther« Georg Konrad Walther », sur data.bnf.fr., à Dresde.
D'autres commentateurs ne prennent pas en compte cette thèse de Fontius agréée par Pomeau. Ainsi, en 2000, Jean Goulemot affirme que l'édition sans date de Londres , ajoutant que la critique l'Jean Goulemot, in Voltaire, Micromégas, , 77, 79.. La Bibliothèque nationale de France estime pour sa part que cette édition sans date est l'« Le Micromégas de M. de Voltaire », sur catalogue.bnf.fr. On peut consulter cette édition en ligne : Le Micromégas de M. de Voltaire, sur gallica.bnf.fr..
Résumé vignette|alt=Sur fond bleu sombre, Sirius A, au centre, est très grande. En comparaison, Sirius B est toute petite.|droite|upright=1|Sirius A et, en dessous, à gauche, .
Chapitre I