La crise de Bizerte est un conflit diplomatique et militaire opposant, durant l'été 1961, la France et la Tunisie devenue indépendante le . Il se joue autour du sort de la base navale de Bizerte restée en mains françaises et de sa rétrocession à la Tunisie. Après des tensions diplomatiques commencées en mai lors du démarrage de travaux d'extension de la piste de la base, les tensions arrivent à leur paroxysme et tournent à l'affrontement militaire lors des journées du au . Bien que les forces en présence soient disproportionnées, le conflit tourne rapidement à l'avantage des forces françaises et l'utilisation de volontaires sans formation militaire se traduit par un nombre important de victimes civiles.
Très relayé par la presse française et internationale de l'époque dans le contexte de la guerre d'Algérie qui se poursuit et de la guerre froide, le conflit est presque tombé dans l'oubli au . Pourtant, pour Noureddine Boujellabia, colonel à l'époque, il constitue .
Contexte Historiquement, Bizerte a toujours été un havre naval. Les Phéniciens y fondent vers 700 av. J.-C. un port nommé A'kra. Viennent ensuite les Romains qui la transforment en Hippo Diarrhytus, la capitale d'une colonie, avant que les armées musulmanes ne la renomment Ben-Zert (signifiant ). Avant la mise en place du protectorat français de Tunisie en 1881, Bizerte est encore un petit port de pêche d'une importance très limitée.
gauche|vignette|Zone militaire de Bizerte-Ferryville.
À partir de 1882, la France commence à aménager le lac de Bizerte en base navale qui joue un rôle primordial au cours des deux guerres mondiales. Avec la proclamation de l'indépendance en 1956, la presque totalité du territoire de l'ancien protectorat tunisien passe sous l'autorité du jeune État. La France conserve toutefois son autorité militaire dans deux zones de sécurité selon les termes des conventions d'autonomie interne du . Dès le , deux jours après la proclamation de l'indépendance, le président Habib Bourguiba définit clairement son objectif : .
Dans le même temps, bien que la Tunisie oriente principalement ses exportations commerciales vers la France, Bourguiba affiche son soutien au Front de libération nationale algérien qui utilise la Tunisie comme base d'entraînement et de départ afin de repousser l'armée française, dans le cadre de la guerre d'Algérie ; le siège du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) est situé par ailleurs à Tunis.
La première zone à être évacuée après le bombardement de Sakiet Sidi Youssef par l'armée de l'air française, le , est située au sud du pays. À la suite de cet incident, Bourguiba rappelle son ambassadeur à Paris et déclare une nouvelle fois que l'armée française doit évacuer totalement la Tunisie, et notamment la base navale de Bizerte.. Le ministre français des Affaires étrangères Maurice Couve de Murville invite alors en juin 1959 l'ambassadeur de France à Tunis, Georges Gorse, à reprendre . Cette dernière zone, port militaire situé au nord du pays, est considérée comme un point stratégique pour l'armée française et l'OTAN, car elle est alors leur seule base navale située sur la rive sud de la mer Méditerranée, en dehors de l'Algérie..
Déroulement Montée de la tension vignette|Portrait officiel du président tunisien Habib Bourguiba (1957-1987). Entretiens franco-tunisiens Le , à Rambouillet, Habib Bourguiba s'entretient pour la première fois avec Charles de Gaulle, alors président de la République française, qui lie la défense de la France à la position stratégique de Bizerte qui commande le canal de Sicile sur la route reliant Gibraltar à Suez. Au même titre que Brest, Toulon et Mers el-Kébir, la base représente .. Mais surtout, Bizerte , puisqu'un câble coaxial relie directement Bizerte à la base aérienne du Strategic Air Command de la base de Nouaceur (Maroc). Ainsi, l'Occident serait averti de toute attaque du bloc de l'Est.. Mais de Gaulle précise également que l'armée se retirera , puisque celle-ci est en train de se doter de la bombe atomique. Mohamed Masmoudi, alors ministre tunisien des Affaires étrangères, est pessimiste à l'issue de cette rencontre, car pour lui les deux dirigeants se sont bien compris, mais ne se sont pas bien entendus, leur discussion ayant été franche et cordiale mais pas constructive. Ridha Kéfi parle même d'un ..
Déjà, le , un échange de lettres entre les deux chefs d'État prépare le départ de l'armée française de la Tunisie, à l'exception de Bizerte. De toute façon, les Tunisiens dirigent à l'époque l'administration de la ville et, économiquement, la présence des Français rapporte deux à trois milliards de francs français au commerce local et fait vivre les de cette ville, alors la quatrième de Tunisie.
Travaux polémiques Le , l'amiral français qui dirige la base stratégique de Bizerte, Maurice Amman, annonce au gouvernement tunisien le lancement de travaux d'agrandissement de la piste d'atterrissage de Sidi Ahmed — débordant de sur le territoire tunisien — qui avaient commencé dès le sans avis ou accord préalable.. Ceci met Bourguiba en colère, lui qui voulait un accord car l'aide française restait importante pour l'économie de la Tunisie. Il saisit l'occasion et décide de jouer son va-tout : la garde nationale met en demeure le les ouvriers tunisiens de cesser leur participation aux travaux et, le , somme les militaires français sans armes qui, par une décision de l'amiral Amman, les ont remplacés, de quitter le chantier.. Le , à la suite d'un incident alors que des militaires français font un exercice de routine, la tension monte et on avise des militaires français qui se rendent à Tunis en permission régulière que, très prochainement, un laissez-passer signé par le gouverneur de Bizerte sera nécessaire pour sortir du gouvernorat de Bizerte. Le , Amman lui-même est refoulé, alors qu'il voulait se rendre à Tunis. Mais le lendemain, il reçoit des excuses et le laissez-passer, après avoir protesté contre cette mesure.
Le , le secrétaire d'État tunisien à la Défense affirme que, pour lui, les travaux en cours à Sidi Ahmed violent le statu quo. Amman proteste, mais se résigne toutefois à leur suspension, pour calmer la polémique. Pendant ce temps, les Tunisiens construisent un mur à la limite des barbelés entourant la base et dans l'axe de la piste, ce qui irrite profondément les Français et fait monter la tension. Le , le gouverneur de Bizerte interdit définitivement aux entreprises privées de travailler pour la base. Le , ce même secrétaire d'État visite Bizerte et Menzel Bourguiba (ex-Ferryville) et, lorsqu'il examine le mur construit par les Tunisiens, se fait applaudir par les militants du Néo-Destour qui réclament aussi bien l'évacuation de la base que des armes. De plus, le lendemain, il reçoit à Tunis Maurice Couve de Murville à qui il affirme : . Pendant ce temps, creusent des tranchées non loin des barbelés, ce qui pousse Amman à renforcer la surveillance des bâtiments de la base en réduisant le nombre de permissionnaires.
Mobilisations politiques et diplomatiques
vignette|Abdallah Farhat, directeur de cabinet du président tunisien.
Bien qu'ayant d'abord pensé à la négociation, Bourguiba se lance sur le terrain de la bataille politique, comme l'indique le communiqué du bureau politique du Néo-Destour du , où il dit vouloir . Le , des milliers de manifestants parcourent la ville de Bizerte en réclamant l'évacuation de la base, aggravant encore le malentendu entre les deux pays : la Tunisie voulait peser sur la décision de la France mais pour le général de Gaulle il y avait là une pression et des menaces qu'il jugeait inacceptables.. Du au , les manifestations dans tout le pays deviennent quotidiennes alors que près de enrôlés par l'organisation de jeunesse du Néo-Destour se déclarent volontaires pour partir à Bizerte. Des kilomètres de tranchées sont creusés autour de la base aérienne où sont affectés et sept barrages installés dans la région.
Le , Bourguiba envoie l'homme auquel il fait le plus confiance, son directeur de cabinet Abdallah Farhat, remettre une longue lettre à de Gaulle pour le pousser à le satisfaire sur la question de Bizerte. Bourguiba, d'une part, y déplore le fait que .. D'autre part, comme il se sait isolé diplomatiquement car suspecté de sentiments pro-occidentaux par les pays récemment décolonisés, il cherche un rapprochement avec le monde arabe — en particulier l'ÉgypteBourguiba a même accusé publiquement le président égyptien Gamal Abdel Nasser de vouloir l'assassiner ., la Libye et le MarocLes relations sont tendues avec ce pays car, lors du baptême de la Mauritanie, ancienne colonie française que les Marocains revendiquent comme appartenant au territoire marocain, la France en est la marraine et la Tunisie le parrain . — et le GPRA. En cela, il ajoute un prétexte à cette lettre, mais surtout à son action, pour récupérer Bizerte :
vignette|Michel Debré, Premier ministre du général de Gaulle.
. Après avoir lu cette lettre, Farhat lui demande s'il peut , mais de Gaulle lui répond qu'il fera .
Le , les manifestations pour l'évacuation de la base et l'obtention d'armes se poursuivent, avec les youyous des femmes et les jeunes du Néo-Destour, en général recrutés voire ramassés dès l'âge de quatorze ans sur les plages très fréquentées des environs de Tunis, dans le Sud tunisien ou encore dans des villages où des sortes de commissaires politiques haranguent la foule et les emmènent. Ces groupes encadrés de jeunes viennent d'ailleurs à Bizerte dès le début du mois de juillet, que ce soit par le train, la route, à pied, en camion ou en car.
Dans le même temps, Amman, reconnaissant qu'il existe un risque de guerre à brève échéance, décide d'envoyer à Paris Jean Picard-Destelan afin de voir les dispositions à prendre. Ce dernier prend également le temps de s'entretenir avec le capitaine de vaisseau Landrin, de l'état-major particulier du Premier ministre français Michel Debré, venu à Bizerte pour faire le point sur la situation militaire. Celui-ci conseille Picard-Destelan sur les personnes à rencontrer et sur les points sur lesquels il faudrait débattre. Debré indique en outre à Amman le . Dans l'après-midi du 16, Amman s'entretient avec Landrin et l'informe que . En effet, Amman voit déjà la stratégie qu'il va mettre en place.
Elle lui a été conseillée par le chef de bataillon Evaux, venu d'Alger le , qui lui a expliqué en ces termes les scénarios possibles, en cas d'attaque tunisienne de la base de Bizerte : Amman ne retient que la première proposition, car elle se situe sur le territoire de la base elle-même, en dehors du territoire tunisien ; mais, pour l'emporter militairement, il faut que la France traverse la ville, même si cela lui coûte des pertes humaines et matérielles et provoque des interventions internationales. Mais il fallait que la France n'ait pas l'image de l'agresseur aux yeux de l'opinion internationale, l'intervention militaire devant donc être minutée. Le parachutage des Français sur la base doit avoir lieu très précisément juste avant que les Tunisiens n'atteignent la base, c'est-à-dire dans un laps de temps très court. Amman doit donc trouver une heure de décollage qui intervient avant le départ évident des troupes tunisiennes, mais après que ces derniers ne se soient concrètement approchées de la base. Il lui faut aussi préparer un effet de surprise total. Toutefois, l'ordre de parachutage, en raison de ses importantes conséquences politiques, ne peut parvenir à Amman que du général de Gaulle. Ce dernier devrait être très certainement en accord avec la stratégie d'Amman, surtout si l'attaque tunisienne est imminente. Il ne reste plus à Amman qu'à prévenir Evaux de lancer l'opération d'embarquement et de vérifier si aucune action militaire tunisienne ne s'engage avant le parachutage.
Ultimatum et préparatifs militaires