Jean-Baptiste-Henri Lacordaire, en religion le père Henri-Dominique Lacordaire, né le à Recey-sur-Ource (Côte-d'Or) et mort le à Sorèze (Tarn), est un religieux, prédicateur, journaliste et homme politique français. Restaurateur en France de l'ordre des Prêcheurs (dominicains), il est considéré aujourd'hui comme l'un des précurseurs du catholicisme libéral.
Biographie Jeunesse et formation Les premières années thumb|Médaille en argent, , par Daniel Dupuis. Fils de Nicolas-Alexandre Lacordaire (1760-1806), médecin de la marine française pendant la guerre d'indépendance aux États-Unis et d'Anne-Marie Dugied (1775-1836), fille d'un avocat au parlement de Bourgogne. Il a trois frères : l'entomologiste Théodore Lacordaire, l'ingénieur des mines de Saint-Étienne Adrien-Léon Lacordaire, directeur de la Manufacture des Gobelins de 1850 à 1860Adrien-Léon-Louis Lacordaire, Notice historique sur les manufactures impériales des tapisseries des Gobelins, ., ainsi que Pierre-Nicolas-Télèphe Lacordaire (1806-1886), chef d'escadron du Hussard de l'armée françaiseCharles Jacques Édouard Morren, Éloge de Jean-Théodore Lacordaire, .. Il a aussi un demi frère né en 1789 d'une autre mère morte dans son jeune âge mais qui meurt en 1835.
vignette|Maison d'Henri Lacordaire au 43, rue Jeannin à Dijon. Son père meurt dès 1806 et Henri Lacordaire est élevé à Dijon par sa mère. Il réside d'abord au , rue Jeannin de 1809 à 1815 puis au de la même rue de 1815 à 1822, où une plaque commémorative lui rend hommage. Bien qu'élevé dans la foi catholique, il s'en éloigne pendant ses études au lycée (appelé collège royal) de Dijon (actuel collège Marcelle-Pardé). Il étudie ensuite le droit, se destinant à la carrière d'avocat, et se signale par ses qualités d'orateur au sein de la Société d'études de Dijon, un cercle politique et littéraire réunissant la jeunesse royaliste de la ville, où il découvre les théories ultramontaines de Louis de Bonald, Joseph de Maistre, et Félicité de Lamennais. Sous leur influence, Lacordaire renonce peu à peu aux idées des encyclopédistes et au rousseauisme, conservant cependant un amour profond et sincère de la liberté et des idéaux révolutionnaires de 1789.
En 1822, il part pour Paris afin d'effectuer son stage d'avocat. Grâce à l'appui du président Riambourg, un ami de sa famille, il entre chez Grégoire Mourre, procureur général. Bien que trop jeune selon la loi pour plaider, il passe outre, et plaide avec succès à plusieurs reprises en cour d'assises, suscitant l'intérêt du grand avocat libéral Berryer.
La vocation
Malgré les perspectives d'une carrière judiciaire brillante, il s'ennuie et se sent isolé à Paris, dont les distractions ne le séduisent guère. À l'issue d'une longue période de doutes et d'interrogations, il se convertit au printemps 1824, et décide aussitôt d'être prêtre.
Grâce au soutien de Hyacinthe-Louis de Quélen, l'archevêque de Paris, qui lui accorde une bourse, et malgré les fortes réticences de sa mère et de ses amis, il entre le au séminaire Saint-Sulpice, à Issy, puis, à partir de 1826, à Paris, où l'enseignement, d'une qualité généralement médiocre, ne convient pas à sa formation antérieure, à son caractère ni à ses idées libérales. Il écrit même plus tard que : « Ceux qui se souviennent de m'avoir observé au séminaire, savent qu'ils ont eu plusieurs fois la tentation de me prendre pour un fou ». Son expérience de séminariste inspire Sainte-Beuve, pour son roman Volupté. À Saint-Sulpice, il se lie avec Louis-François de Rohan-Chabot, futur cardinal-archevêque de Besançon, qui lui conseille d'entrer dans la Compagnie de Jésus. Finalement, grâce à son insistance, et après de longues hésitations de ses supérieurs, il est ordonné prêtre le par monseigneur de Quélen. Celui-ci, après avoir songé à le nommer à la Madeleine ou à Saint-Sulpice, lui confie finalement la modeste tâche de chapelain d'un couvent de visitandines, et, l'année suivante, la charge de second aumônier du lycée Henri-IV. Cette expérience confirme à ses yeux l'inéluctable déchristianisation de la jeunesse française confiée à l'enseignement public, dont lui-même a fait partie.
Lamennais, Montalembert, l'Avenir et le catholicisme libéral L'influence de l'idéal révolutionnaire
En mai 1830, il fut invité par l'abbé Félicité de Lamennais, alors l'un des maîtres à penser de la jeunesse catholique française, dans sa propriété bretonne de la Chênaie (Saint-Malo) lors de l'existence de la congrégation de Saint-Pierre. Longtemps réticent à l'égard de l'intransigeance de Lamennais, Henri Lacordaire fut finalement séduit par son enthousiasme et ses idées ultramontaines et libérales. À cette époque, il songea à partir aux États-Unis, comme missionnaire et également pour répondre à une demande de l'évêque de New York : Jean Dubois qui avait pour projet de constituer un établissement supérieur catholique dans le diocèse qu'il administre. Les événements de 1830 le retinrent en France. Avec Lamennais, l'abbé Gerbet, et le jeune vicomte Charles de Montalembert, qui devint l'un de ses plus proches amis, ils choisirent de se rallier à la révolution de Juillet, en exigeant l'application intégrale de la Charte de 1830, de soutenir les révolutions étrangères (en Pologne, en Belgique, en Italie), et lancèrent, le , le journal l'Avenir, dont la devise était « Dieu et la liberté ! ». Dans un contexte révolutionnaire majoritairement anticlérical, le journal mariait audacieusement ultramontanisme (défense de la souveraineté absolue du pape en matière religieuse) et libéralisme, aspirations démocratiques et catholicisme.
Le , les rédacteurs de l'Avenir résumaient ainsi leurs revendications :
Parmi les autres revendications figuraient la liberté de la presse, la liberté d'association, la généralisation du principe électif.
Lacordaire se signala en particulier par des articles demandant la liberté d'expression et la liberté de la presse, la liberté d'enseignement, contre le monopole de l'Université, s'opposant à Montalivet, le ministre de l'Instruction publique et des cultes. Il fut surtout véhément pour exiger la séparation de l'Église et de l'État. Ainsi, il appela les prêtres français à refuser le salaire qui leur était versé par le gouvernement, et exalta la pauvreté du clergé. Le , il s'exclamait : « Nous sommes payés par nos ennemis, par ceux qui nous regardent comme des hypocrites ou des imbéciles, et qui sont persuadés que notre vie tient à leur argent […] La liberté ne se donne pas, elle se prend. » Ces revendications, les nombreuses attaques contre les évêques nommés par le nouveau gouvernement, qualifiés d'« ambitieux et serviles », la virulence des auteurs, particulièrement Lamennais et Lacordaire, provoquèrent le scandale auprès de l'épiscopat français, majoritairement gallican et conservateur, et les évêques français intentèrent un procès aux rédacteurs de l'Avenir. En , Lamennais et Lacordaire durent se défendre devant la justice et obtinrent un acquittement triomphal.
La soumission au pape Afin de défendre la liberté de l'enseignement, en dehors du contrôle de l’Université, conformément à leur interprétation de la Charte de 1830, les rédacteurs de l’Avenir fondèrent en l’Agence générale pour la défense de la liberté religieuse, et, le , Lacordaire, Montalembert et de Coux ouvrirent une école libre, rue des Beaux-Arts, qui fut fermée par la police deux jours plus tard. Après un procès retentissant devant la Chambre des pairs, où Lacordaire se défendit lui-même avec un plaidoyer pour la liberté de l'enseignement, qui s’acheva par la condamnation de cette initiative et la fermeture définitive de l’école, l’Avenir fut suspendu par ses fondateurs le . Le , Lacordaire, Lamennais et Montalembert, les « pèlerins de la liberté », se rendirent à Rome, afin d'en appeler au jugement du pape Grégoire XVI, auquel ils présentèrent un Mémoire rédigé par Lacordaire. D'abord confiants, ils déchantèrent vite face à l'accueil réservé qui leur fut accordé. Le , le pape, sans les nommer, condamna leurs idées par l'encyclique Mirari Vos, notamment les revendications portant sur la liberté de conscience et la liberté de la presse. Avant même cette condamnation, Lacordaire se sépara de ses compagnons, et retourna à Paris où il reprit ses fonctions d'aumônier des visitandines.
Le , il publia une lettre de soumission au jugement du pape. Il usa de toute sa force de persuasion pour convaincre Montalembert, d'abord rétif, de le suivre dans sa soumission. En 1834, il acheva de désavouer Lamennais, condamné après la publication des Paroles d'un Croyant (encyclique Singulari Nos), par ses Considérations sur le système philosophique de M. de La Mennais, ouvrage dans lequel Lacordaire évoquait sa déception face aux conséquences de la révolution de 1830, et proclamait sa fidélité à l'Église de Rome. Il y condamnait l’« orgueil » de Lamennais, et le taxait de « protestantisme », l'accusant d'avoir voulu placer l'autorité du genre humain au-dessus de celle de l’Église.
En , il rencontra pour la première fois Sophie Swetchine, femme de lettres russe convertie au catholicisme, tenant un salon célèbre à Paris, que fréquentaient aussi Montalembert, le comte de Falloux, ou l'abbé Félix Dupanloup. Il développa avec elle une relation à la fois filiale et amicale, à travers une correspondance considérable.
En 1835, il fit également la connaissance de la baronne de PraillyLettres du Révérend Père Lacordaire à la baronne de Prailly, Chocarne, éd. Poussièlgue, 1885. avec qui il engagea aussi une longue correspondance et dont il devint le directeur de conscience. Il se rendit souvent, à la fin de sa vie, chez elle, à HyèresLettres du R.P. Lacordaire à la baronne de Prailly, Chocarne, lettre juillet 1858, ., ou il bénit la première pierre de la chapelle qu'elle faisait construire dans sa propriété du Plantier de Costebelle.
Un prédicateur talentueux
En , sur la proposition du jeune Frédéric Ozanam, le fondateur de l'œuvre charitable de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, qu'il connaissait depuis peu, l'abbé Lacordaire commença une série de conférences au collège Stanislas, qui rencontrèrent un très grand succès, au-delà même des étudiants. L'omniprésence, dans ces discours, du thème de la liberté, soupçonné de pervertir la jeunesse, déclencha des critiques. Les conférences furent donc suspendues.
Monseigneur de Quélen, l'archevêque de Paris, affirma son soutien à Lacordaire, et lui demanda de prêcher en 1835 pour le Carême à la cathédrale Notre-Dame de Paris, dans le cadre des Conférences de Notre-Dame, spécialement destinées à l'initiation de la jeunesse au christianisme, elles aussi fondées à la demande d'Ozanam. La première conférence de Lacordaire eut lieu le . En raison du succès immédiat rencontré par ses prédications, il poursuivit l'expérience l'année suivante. De fait, les Conférences de Notre-Dame de Lacordaire, où celui-ci mêlait avec exaltation enseignement religieux, philosophie, poésie, représentaient un renouvellement original de l'éloquence sacrée traditionnelle.
En 1836, face tant au succès considérable qu'aux attaques violentes dont il était l'objet, notamment sur ses faiblesses théologiques, et après la mort de sa mère, Lacordaire, conscient de la nécessité pour lui d'acquérir des connaissances plus solides, ainsi que des soutiens plus fermes, se retira à Rome, où il étudia alors chez les jésuites. Il y publia sa Lettre sur le Saint-Siège, où il réaffirmait avec force ses positions ultramontaines, insistant sur la primauté du pape, pontife romain, « dépositaire un et permanent, […] organe suprême de la parole évangélique et source inviolable de la communion universelle » sur les évêques. Ce texte le brouilla avec Monseigneur de Quélen, gallican sincère.
Le rétablissement de l'Ordre des Prêcheurs en France Premières démarches