La journée des Dupes désigne les événements des dimanche et lundi , au cours desquels, contre toute attente, le roi de France renouvelle sa confiance à son ministre Richelieu, élimine ses adversaires politiques et contraint la reine-mère Marie de Médicis à l'exil.

Le mois précédent, le roi de France est rentré à Paris après s’être remis d’une violente dysenterie lors d’un séjour à Lyon.

De son côté Marie de Médicis est très remontée contre le cardinal à qui elle reproche de l’avoir trahie, alors qu'elle l'avait aidé à accéder au pouvoir. Le cardinal a en effet conseillé au roi de s’allier aux États protestants allemands contre les Habsbourg catholiques.

Le , Marie de Médicis s’entretient avec son fils au palais du Luxembourg afin de le convaincre de démettre Richelieu. Elle tente en parallèle d’empêcher ce dernier de se joindre à eux mais Richelieu parvient à entrer dans la salle par une porte dérobée. Tant bien que mal, il tente de se concilier les faveurs de la reine mais en vain. quitte alors la séance pour rejoindre Versailles tandis que Richelieu rejoint le Petit Luxembourg où il s’attend à être démis de ses fonctions.

Alors que la reine et ses proches célèbrent leur victoire, convoque contre toute attente Richelieu à Versailles. Au cours d'un long échange, il lui déclare , et lui renouvelle sa confiance.

Marie de Médicis est contrainte de quitter Paris pour rejoindre Compiègne, où elle séjourne quelque temps avant de s’exiler aux Pays-Bas espagnols où elle meurt en 1642.

Devant un tel retournement de situation, le poète Guillaume Bautru s'exclame : .

Contexte historique

L'isolement de et le ministère de Richelieu

Cet épisode de l'Histoire de France intervient pendant la guerre de Trente Ans, mais avant que la France ne s'y engage, alors que doit renforcer sa position de souverain face à l'omniprésence des Habsbourg tant sur le plan politique que religieux et familial. Tout menace alors le roi de France.

vignette|gauche|160px| par Philippe de Champaigne.

Sa mère Marie de Médicis ne montre pour lui ni affection, ni estime. Traumatisé tant par l'assassinat de son père, , que par les affrontements religieux entre Réforme et Contre-Réforme, il souffre depuis son enfance de bégaiements intempestifs, que son premier médecin Jean Héroard consigne dans ses mémoires.

À l'inverse de la politique d', Marie de Médicis, fervente catholique, a marié sa fille aînée Élisabeth à , encore enfant. Quant à , elle lui a fait épouser à quatorze ans Anne d'Autriche, infante d'Espagne.

Les huguenots, craignant des poursuites en France alors que leurs pairs allemands sont en guerre contre le Saint-Empire romain germanique, se rebellent. envoie le cardinal de Richelieu dans l'Ouest et le Midi pour restaurer l'autorité de l'État, sans remettre pour autant en question la liberté de culte. Leurs places fortes doivent être détruites, ce qui se termine par la paix d'Alès en 1629.

Grand stratège, Richelieu suggère néanmoins de s'allier aux États protestants allemands pour lutter contre l'hégémonie des Habsbourg catholiques sur l'Europe, dont sont issus tous les empereurs du Saint-Empire, ainsi que les rois d'Espagne. Richelieu prône par ailleurs le soutien des alliés potentiels que constituent les classes bourgeoises émergentes.

L'hostilité de Marie de Médicis et l'expédition de Savoie

Cette politique déplaît fortement au tout nouveau Parti des dévots dirigé par Marie de Médicis et Michel de Marillac, garde des sceaux, en faveur de l'option pacifiste. Ces derniers donnent primauté au catholicisme sur la royauté, Marie de Médicis étant affiliée aux Habsbourg qui règnent sur le Saint-Empire et l'Espagne. Elle ne pardonne pas à Richelieu de l'avoir trahie, alors qu'elle a favorisé son entrée au conseil royal en 1624, et ne cesse de conspirer à son égard et contre sa politique. doit donc faire face à l'hostilité directe de la reine-mère à la politique qu'il entreprend. À cela s'ajoute aussi le fait que le roi n'a pas encore de descendance et est de santé fragile. Tout cela pousse les Grands du Royaume, y compris son frère cadet Gaston d'Orléans, alors héritier du trône, à s'enhardir. En effet, la régence exercée par Marie de Médicis entre 1610 et 1614 pèse encore sur le royaume: l'affaiblissement de la centralisation du pouvoir initiée par , mais surtout la faveur que Marie de Médicis avait porté sur Leonora Dori et Concino Concini jusqu'en 1617, ont redonné pouvoir et confiance à la noblesse française, qui a retrouvé l'essentiel de ses privilèges.

À partir de 1628, envisage, contre l’avis presque unanime de son conseil, de rétablir , duc de Nevers, en possession de l'héritage du duché de Mantoue, en Lombardie, sur lequel , qui pour sa part veut renforcer sa position en Italie contre ses voisins français et impériaux, élève alors des prétentions. Il interrompt les expéditions contre les huguenots et, accompagné de Richelieu, occupe la Savoie. , probablement atteint de la peste, meurt le à Savillan. Peu après, ce même duché est réclamé par l’empereur , en tant que fief impérial tombé en déshérence. Richelieu suggère de répondre par la fermeté pour continuer à asseoir le pouvoir du roi de France. Marie de Médicis, opposée à une guerre contre l'Espagne, se sent une fois de plus trahie par Richelieu et projette sa perte. Elle cherche à faire échouer la campagne d'Italie, en entravant l'arrivée des munitions, puis à faire promettre à son fils de révoquer Richelieu dès que la guerre d’Italie sera terminée.

La maladie de et le retour à Paris

Au même moment, la peste fait des ravages dans la région. Afin d'éviter une contagion, quitte Mantoue pour rejoindre Lyon, où Marie de Médicis cherche à obtenir le renvoi de Richelieu. Le roi, qui souffre des dents depuis plusieurs mois déjà, arrive à Lyon le Stanis Perez, La Santé des dirigeants français, de à nos jours. Paris, éd. Nouveau Monde, 2016, ., mais il est pris peu après d'une dysenterie sanglante accompagnée de fortes fièvres. Alarmé, Richelieu, qui a pris le commandement de l’armée du Piémont, rejoint alors Lyon. Ce qu'on a appelé la « maladie de Lyon » dure environ quarante jours et fait craindre pour la vie de , à tel point que l’extrême-onction lui est administrée le jour de son anniversaire, le Édouard Fournier, La Journée des Dupes in Variétés historiques et littéraires, Tome , Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, , Pagnerre, 1859.. Mais contre toute attente, le roi de France recouvre la santé.

Peu après la guérison miraculeuse de , ses troupes parviennent à reprendre Mantoue et la reine-mère presse le roi de destituer le cardinal de Richelieu. Marie de Médicis tient tous les jours des conseils pour décider de quelle façon traiter Richelieu, que tous rendent responsable des tensions en Europe et même de la maladie du roi. Gaston d'Orléans pensa ceindre bientôt la couronne. Quant au cardinal, le duc lui offre asile dans son fief du Languedoc, si le roi vient à mourir. Homme d'État avant tout, fait tout de même une réponse dilatoire à sa mère, qui rentre alors à Paris où la cour itinérante doit passer l'hiver. Le roi revient à Paris le et reçoit peu après sa mère, qui lui déclare que, quels que soient les griefs qu'elle ait de l'ingratitude du cardinal de Richelieu, elle reconnaît sa valeur et ne fera plus de difficultés. Cette déclaration est reçue par avec joie, puisqu'elle le délivre de l’odieuse nécessité de choisir entre sa mère et son ministre.

Déroulement

Samedi , la colère de Marie de Médicis

Le roi réunit un conseil restreint chez la reine-mère au palais du Luxembourg, situé à côté du Petit Luxembourg, que Marie de Médicis a donné au cardinal de Richelieu en 1627. Y siègent, outre et Marie de Médicis, Michel de Marillac et Richelieu. Or, les succès remportés par ce dernier au cours de la décennie passée tant dans les négociations que dans les affrontements ont transformé la méfiance de à l'égard de Richelieu en estime pour le cardinal. Il décide donc de le garder à ses côtés et fait connaître sa résolution à sa mère, en lui assurant qu'il aura toujours pour elle le respect qu'il lui doit. Cette nouvelle fait entrer Marie de Médicis dans une profonde colère et elle laisse alors libre cours à sa haine envers le cardinal.

C'est alors que la nièce de Richelieu, , sa dame d'atours, se présente. La reine-mère, en la voyant, oublie la parole qu'elle avait donnée au roi quant à son acceptation du cardinal, et se met à l'accabler d'injures et de reproches, si bien que sort en larmes. Le cardinal n'est pas mieux traité que sa nièce. Marie de Médicis lui retire la surintendance de la maison de la Reine et son titre d'aumônier de la Reine. Elle chasse de leurs fonctions son cousin germain, Charles de La Porte, capitaine de ses gardes, et ne veut plus voir Claude Bouthillier, secrétaire d’État, parce qu'il lui a été détaché par Richelieu.

, outré par la scène, aurait quitté le palais sans un mot ni un regard au cardinal de Richelieu, qui se croit perdu et se prépare à se retirer à Brouage, dont il est le gouverneurMémoires de François de Bassompierre, 1656.. De retour rue de Tournon, à l’hôtel des AmbassadeursL'hôtel des Ambassadeurs étrangers, fut installé de 1621 à 1748, au 10, rue de Tournon, à deux pas du Luxembourg., le roi consulte Saint-Simon, son favori, qui lui parle fortement en faveur du cardinal. , étant résolu d'aller ce jour-là au château de Versailles, charge Saint-Simon d’envoyer dire au cardinal de s’y trouver : .

Dimanche , confirme Richelieu dans ses fonctions vignette|200px|gauche|Le cardinal de Richelieu, portrait par Philippe de Champaigne, peint en 1636.

annule le conseil de la Journée qu'il a prévu pour tenter de réconcilier sa mère et son ministre. Marie de Médicis essaie d'empêcher le cardinal de Richelieu de rejoindre la séance. Prétextant qu'elle doit « prendre médecine », elle ordonne à ses huissiers de fermer les portes avant de retourner dans la salle et reprendre sa diatribe, exigeant du roi l'éviction et le remplacement de Richelieu par Michel de Marillac comme principal ministre. , dévoré de soucis, dira :

Richelieu parvient à s'introduire chez la reine-mère depuis chez lui (Marie de Médicis dira plus tard : ) et entre dans la salle au grand étonnement du roi et de la reine-mère, en déclarant : . Marie de Médicis lui reproche sèchement son ingratitude et lui enjoint de ne plus jamais se présenter devant elle. Ébranlé par sa colère, Richelieu s'agenouille en larmes et baise le bas de la robe de la reine-mère, qui s'adresse alors à son fils : . part ensuite pour son relais de chasse à Versailles, sans un regard pour Richelieu, qui regagne le Petit Luxembourg et se prépare à sa déchéance. Ce double départ fait croire au parti dévot que la victoire est remportée. Déjà, les partisans de la reine-mère la félicitentJean Brillet, « 10 novembre 1630 : Richelieu et la « Journée des Dupes » », dans Hérodote..

Contre tout attente, convoque le soir-même le cardinal à Versailles. On ne sait pas exactement qui, de César de Tourville ou du cardinal de La Valette, convainc le cardinal de Richelieu de rendre visite au roi à Versailles. Toujours est-il que le principal ministre se rend le soir même à Versailles, où il est favorablement accueilli par . Au cours du long entretien qu'ils ont, le roi lui déclare : . Le cardinal propose sa démission au roi, mais ce dernier la refuse. Au moment de prendre congé, l'embrasse pour montrer leur réconciliation. Par la suite, il décide de neutraliser les opposants à ses desseins, en commençant par éloigner Michel de Marillac, qu'il envoie à Glatigny. Il convoque ensuite un conseil au cours duquel il promeut Charles de L'Aubespine garde des sceaux en lieu et place de Marillac.

Lundi , disgrâce et exil de la reine-mère vignette|200px|Marie de Médicis par Antoine van Dyck.